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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 07:40







Antoine Volodine
Bardo or not Bardo

Seuil, 2004




















Antoine Volodine est difficile à cerner. Son œuvre aussi. On pourrait dire, pour commencer, que Volodine est un pseudonyme, hommage à Lénine et Maïakovski mais aussi mise en évidence d’un lien entre la politique et l’art. Déclinée en  31 livres de 1985 à 2008 sur 5 hétéronymes différents, l’oeuvre peut décourager. On ne sait pas trop par quel bout la prendre. Pourtant, Bardo or not Bardo, paru en 2004, est un bon début.

Antoine Volodine est né en 1949 à Lyon. A moins que ce ne soit en 1950 à Châlons sur Saône, on ne sait pas. On sait par contre que sa grand-mère était russe, qu’il a lui-même fait des études de lettres et de russe, et qu’il a enseigné cette langue pendant quinze ans. Sa première publication est assez tardive, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé : Biographie comparée de Jorian Murgrave paraît chez Denoël en  1985 dans la collection Présence du Futur. Trois autres romans suivent, dont Rituel du mépris, en 1986, couronné du Grand Prix de la Science-Fiction Française en 1987. Première méprise : il ne fait pas de science-fiction. C’est pour sortir de ce genre qu’il invente le terme de post-exostisme  qu’il définit comme « un objet poétique marginal, et rien d’autre ». Après une première libération aux éditions de Minuit, il publie à Gallimard Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, paru en 1998, manifeste dans lequel il rassemble de nombreux écrivains hétéronymes autour de ce même thème. Depuis cet essai fondateur, Volodine est passé au Seuil ; il y a publié
Des anges mineurs en 1999 (Prix du Livre Inter 2000), Dondog en 2002, Bardo or not Bardo en 2004, Nos animaux préférés : Entrevoûtes en 2006 et Songes de Mevlido en 2007. Ses deux dernières parutions, publiées chez Verdier, Haïkus de prison et Avec les moines-soldats, sont l’œuvre d’un hétéronyme : Lutz Bassmann.

Hétéronyme, car comme Fernando Pessoa, Volodine a scindé sa personnalité  en plusieurs facettes, lui-même se considérant non pas comme un auteur mais comme le porte-parole de tous ces écrivains. Elli Kronauer, Manuela Draeger, Maria Soudaïeva, Lutz Bassmann  ont chacun leur propre vie, leur propre écriture, leurs propres combats. Certains sont prisonniers politiques, comme Lutz Bassmann, d’autres écrivent des livres pour enfants.

A cette conception éclatée de l’auteur s’ajoute une manière personnelle, décalée, de parler du monde. On pourrait dire que c’est sa vision du monde. Mais ce n’est pas que ça. Le monde dont il parle n’est pas le nôtre, l’époque dont il parle n’est pas la nôtre. D’où la tentation d’en faire de la science-fiction. Pourtant, Volodine ne cherche pas à inventer un monde différent : il ne fait que parler du nôtre. Ce que Volodine décrit, c’est un hétéronyme de notre monde. « L’ensemble est réaliste et parfois hyper-réaliste, les personnages meurent, souffrent, sont amoureux, combattent, mais la relation avec le monde géographique et historique contemporain est toujours très déformée, un peu comme dans un rêve, où la mémoire combine le familier et l’étrange. » (1) Cette sensation d’étrangeté, que l’on retrouve dans Bardo or not Bardo, nous met dans cette situation étrange, cet entre-deux où l’univers n’est « ni tout à fait [le] même, ni tout à fait [un] autre ». D’où ce décalage, ce post-exotisme, qui touche à la fois l’auteur, le sujet et la langue. « La langue de mes personnages n’est pas une langue nationale, c’est la langue générale de ceux qui subissent le malheur et qui, pour contrer le malheur, trouvent des solutions révolutionnaires qui pourraient fonctionner mais qui ne fonctionnent pas, des solutions insurrectionnelles qui pendant un moment éphémère concrétisent une espérance, puis dégénèrent, se dégradent, deviennent un malheur d’un type nouveau. » (1)

Le Bardo Thödol, abusivement considéré comme le « Livre des Morts tibétain » a été « découvert » en 1350 par le fils âgé de 15 ans de Maître Nyida Sangye, Karma Lingpa. L'ouvrage aurait été composé par Padmasambhava et écrit par son épouse, Yeshe Tsogyal. Il s’agit probablement d’une recombinaison de textes antérieurs, issus de la tradition orale. Lu à l’oreille des morts pendant 49 jours, il guide leurs âmes pendant leur voyage dans l’état intermédiaire (ou bardo) entre cette vie qui s’achève et celle de leur résurrection. S’ils suivent bien les conseils prodigués, il peuvent atteindre le Nirvana, dissoudre leur conscience et rompre ainsi le cercle des réincarnations. Sinon, au terme de leur voyage, ils entreront dans la matrice d’un homme, ou d’un animal, appelé à naître.

Sans trahir les principes du Bardo Thödol, Antoine Volodine utilise ces textes dans un corpus de sept récits où il explore les différentes variations possibles autour de la trame proposée par le Bardo.

Dans le premier récit, qui commence comme un roman d’action, le livre des morts est remplacé par un livre de cuisine et un recueil de cadavres exquis. Seul problème, quand on lui lit « En retenant ses larmes l'ours rond du milieu a ébloui les poissons rouges », le mourant entend : « En reprenant les armes, nous serons des milliers à rétablir les passions rouges. » Dans un autre, le personnage n’a pas conscience de sa mort ; un autre refuse de sortir du bardo.

On pourrait croire que Volodine se moque, qu’il ne respecte rien. Pourtant, comme Volodine l’a expliqué dans une interview à l’Humanité le 9 septembre 2004 : « C’est quelque chose qui appartient à la pensée orientale, et qui est bien dans ma manière d’être, qui permet de se moquer de ce à quoi on croit sans le remettre en cause. » (2)

Le texte central, qui sert de pivot à l’ensemble, nous présente Bogdan Schlumm, écrivain, acteur et accessoirement fou, jouant pour un public inexistant un ensemble de sept piécettes bardiques.  La situation est à la fois ridicule, absurde et traitée avec un sérieux troublant : « Quand il ne pleuvait pas, une quantité anormale d'étourneaux s'abattaient sur les branches au-dessus de Schlumm et bavardaient bruyamment tout en déféquant sur Schlumm, ou alors des pies au jacassement insupportable. La nature n'avait jamais été douce envers Schlumm. Celui-ci essayait, malgré tout, de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il feignait de mépriser l'adversité et les fientes et il se comportait avec compassion et humour, comme les spécialistes le recommandent pour ce genre de situation. » La scène fait rire, et dans le même temps elle sème le trouble, car d’autres personnages dans les autres textes portent également le nom de Schlumm. C’est le fou, le créateur, qui donne aux sept scènes du Bardo leur cohérence. Car « toutes ces scènes sont des projections de l’univers mental de Bogdan Schlumm, tous les personnages, tous ces Schlumm aux prénoms variables, sont ses incarnations, toutes ces réalités sont des mondes possibles de Schlumm. » (2)

Le Bardö Tödol sert à Antoine Volodine d’occasion pour plonger ses personnages dans un espace transitoire, dans une situation intermédiaire, qu’il décrit parfois avec humour, parfois avec une grande poésie. « Il règne un noir crépusculaire très épais qui contredit toute notion de paysage lointain ou proche, mais où tout de même on ne marche pas en aveugle. Schmollowski, même si ses sandales ne lui facilitent pas la tâche, progresse en droite ligne et sans trébucher, et, au bout d'un moment, on s'aperçoit qu'il suit un chemin tout tracé. »


(1 : Propos recueillis par Guillaume Benoit pour Evene.fr - novembre 2007)
(2 : Humanité, 9 septembre 2004, propos recueillis par Alain Nicolas).

Julien Kirchner, A.S. Bib

Autres articles sur Antoine Volodine :


étude d'Hortense sur Des anges mineurs

étude de Delphine sur Dondog

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