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10 mars 2009 2 10 /03 /mars /2009 08:54







Mikhaïl BOULGAKOV,

Endiablade (1924)
Traduit  du russe par Françoise Flamant
Gallimard, 2004
Collection Folio




















En fonction des différentes traductions du russe, il est possible de trouver ce texte sous d'autres titres : La diabolade, Endiablade ou Comment des jumeaux causèrent la mort d'un chef de bureau, Diablerie ou comment des jumeaux causèrent la perte d'un secrétaire, etc.

Mikhaïl Boulgakov

Né à Kiev (à l'époque en Russie) en 1891, Boulgakov suit dans un premier temps des études de médecine ; il est même médecin sur le front en 14-18. Marqué par les scènes de la guerre, il les évoquera plus tard dans La Garde blanche (récit de la guerre civile à Kiev), Les Aventures extraordinaires du docteur N., La Nuit du 2 au 3.

En 1920, alors qu’il est malade du typhus, il abandonne la médecine pour le journalisme satirique à Vladicaucase puis Moscou. A cette époque il écrit et publie quelques textes qui sont de violentes satires du système soviétique (Endiablade en 1924, Les Œufs du destin et Cœur de chien en 1925) : il connaît d’ailleurs un certain succès, mais est aussitôt censuré. Suite à la publication d’Endiablade, son appartement est perquisitionné, ses pièces et ses œuvres sont interdites à la représentation et à la vente. On lui confisque même ses manuscrits.

Cependant ses pièces de théâtre, remaniées pour échapper à la censure, lui permettent d’accéder à la notoriété : Les Jours des Tourbine (adaptation de La Garde blanche), L'Appartement de Zoïka (1926), L'Île pourpre (1928). Mais en 1929, Staline écrit une lettre ouverte qui condamne le théâtre de Boulgakov : ses pièces sont retirées de l’affiche, certaines n’accéderont jamais à la scène. Boulgakov demande alors, en vain, à quitter l'URSS.

Cette possibilité ne lui sera jamais accordée mais Staline, en 1930, lui obtient un poste subalterne d'assistant-metteur en scène au Théâtre d'Art de Moscou. Il reste à ce poste jusqu’à la fin de sa vie, sans jamais pouvoir publier de nouvelles œuvres, ni faire jouer de nouvelles pièces. En 1939, son état de santé se dégrade. Il meurt le 10 mars 1940 à l'âge de 49 ans.

L’on pourrait s’en tenir là : mais les plus grandes œuvres de Boulgakov ne seront publiées qu'après sa mort, et de manière encore plus significative, après la mort de Staline en 1953. La plus connue est Le Maître et Marguerite, publiée en 1966, soit 26 ans après que Boulgakov l'a terminée. Mais il faut également citer Le Roman de Monsieur de Molière, où Boulgakov, à travers la biographie de Jean-Baptiste Poquelin qu’il admirait particulièrement, en profita peut-être pour faire la comparaison entre la censure radicale que lui-même subissait, et le soutien du Roi dont bénéficiait Molière. Enfin, en 1987, Cœur de chien reçoit de nouveau l’autorisation d’être publié en URSS.

Endiablade

Le roman dépeint la mésaventure du camarade Korotkov, un bureaucrate qui jouit d’une position stable de « chef de bureau titulaire au premier dépôt central de matériel pour allumettes ». Il mène une vie de conformiste, soumis aux rouages du système soviétique et se plie aux règles sans se poser de questions. Un exemple flagrant se trouve au début du texte : alors qu’il n’y a plus d’argent, les employés du dépôt apprennent qu’ils ne recevront leur salaire que sous forme de dizaines de boîtes d’allumettes. Etonnante est la réaction du camarade Korotkov, qui est certes légèrement contrarié, mais qui ne s’en offusque pas vraiment. Cependant, alors qu’il est confortablement installé dans sa routine, son destin bascule.

Alors qu’il a pour la première fois affaire au nouveau directeur du dépôt, il commet une terrible maladresse : ignorant le nom de cette personne, il se méprend lors de la rédaction d’un ordre administratif et confond son nom, « Kalsoner », avec le mot « caleçon ». Par conséquent, la sous-section des fournitures reçoit l’ordre de Korotkov d’approvisionner le personnel féminin en caleçons de l’armée.

L’issue de cette bourde monumentale ne se fait pas attendre : le lendemain, un arrêté est placardé, annonçant le renvoi définitif du camarade Korotkov. Sa vie en est bouleversée, car on devine aisément qu’il n’existe qu’à travers son travail, qu’à travers sa situation. Il veut donc s’expliquer, arranger les choses avec Kalsoner. Mais s’engage alors une course-poursuite qui tourne au cauchemar.

Au fur et à mesure de cette poursuite, la bureaucratie soviétique se révèle au lecteur sous son véritable jour (du moins celui que nous expose Boulgakov). Dans ce monde, l’absurdité et la folie règnent, dans les personnages comme dans les faits. Korotkov lui-même devient peu à peu complètement fou. Voici quelques extraits du texte qui l’illustrent :

Alors qu’il croit avoir rattrapé Kalsoner...

« - Camarade Kalsoner ! cria Korotkov, et il resta pétrifié.

(...) Korotkov reconnut tout, absolument tout : et la tunique grise, et la casquette, et le cartable, et les grains de Corinthe des yeux. C’était bien Kalsoner, mais un Kalsoner qui avait une longue barbe assyrienne frisée, descendant jusque sur la poitrine. Dans la cervelle de Korotkov surgit aussitôt cette pensée :

« La barbe a poussé pendant qu’il était en moto et qu’il montait l’escalier : qu’est-ce que ça veut dire ? »

Et puis une deuxième :

« La barbe est fausse : qu’est-ce que ça veut dire ? »


Korotkov ignore que Kalsoner a en vérité un frère jumeau et est persuadé que son directeur se joue de lui et se transforme. Plus loin dans le texte, un passage fait état du vol de ses papiers et de la situation absurde qui s’ensuit avec un représentant de l’armée :

« Un homme gris, renfrogné, qui louchait, lui demanda sans le regarder, mais en tournant les yeux de côté et fixant on ne sait quoi :

- Où vas-tu comme ça ?

- Camarade, je m’appelle Korotkov, Bé Pé. On vient de me voler mes papiers. Tous sans exception. On peut me ramasser.

- Et c’est très facile, approuva l’homme sur le perron.

- Alors, permettez...

- Que Korotkov vienne se présenter en personne.

- Korotkov, c’est moi, camarade.

- Donne-moi ton attestation.

- On vient de me la voler à l’instant, gémit Korotkov. (...) »


Ce passage est relativement symbolique, puisqu’après avoir été destitué de son poste par lequel il se définissait, voilà que Korotkov perd en plus un élément qui le définit aux yeux des Soviétiques : ses papiers.

Korotkov continuait à sentir le sol vaciller sous ses pieds. Il se recroquevilla et marmonna en fermant les yeux :

« Le vingt était un lundi ; donc mardi était le vingt-et-un. Non. Qu’est-ce qui m’arrive ? Mille neuf cent vingt-et-un. Numéro de référence 0,15. Un blanc pour la signature. Tiret. Bartholomé Korotkov. Ça, c’est donc moi. Mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche. Mardi commence par un M. Mercredi commence aussi par un M. Et vendredi, dredd..., par un D, comme dimanche... »

La folie devient totale. Korotkov est véritablement obsédé par Kalsoner, dont il ignore toujours l’existence du frère jumeau, il veut le démasquer et élucider ce mystère. La situation dégénère alors et la folie s’accentue jusqu’à un paroxysme qui survient à la toute fin de l’histoire.

Conclusion

Endiablade est une lecture drôle et terrible à la fois.

Elle est drôle par l’écriture et par les caricatures que fait Boulgakov, par exemple celle de Kalsoner, qui prête à sourire :


«L’inconnu était si petit qu’il n’arrivait qu’à la ceinture du grand Korotkov. La médiocrité de sa taille était compensée par la largeur extraordinaire de ses épaules. Son tronc carré était posé sur des jambes torses, dont la gauche, de surcroît, était boiteuse. Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était la tête. Elle avait la forme exacte d’un gigantesque modèle d’œuf, fixé horizontalement sur le cou, le petit bout en avant. Elle était également chauve comme un œuf et avait un tel éclat que des ampoules électriques brûlaient sur le sommet du crâne de l’inconnu sans jamais s’éteindre. Son visage minuscule était rasé de si près qu’il en était tout bleu. De petits yeux verts de la taille d’une tête d’épingle étaient enfoncés dans ses orbites profondes. »

Mais elle est terrible par ce qu’elle dénonce : la folie qui règne dans le système soviétique, et la soumission dont font preuve les bureaucrates comme Korotkov.

Le « diable », figure à laquelle Boulgakov aime faire référence, est sûrement pour Korotkov ce Kalsoner qui le mène à sa perte. Mais le véritable diable du roman est sans doute cette « bureaucratie tentaculaire et diabolique », élargie à la politique de l’URSS toute entière.


Pauline LIBAT, A.S. Bib

Sources

http://www.litteraturerusse.net/biographie/boulgakov-mikhail.php

Article « MIKHAÏL AFANASSIÉVITCH BOULGAKOV » de l’Encyclopedia Universalis

Les extraits sont issus de : BOULGAKOV, Mikhaïl ; HAMART, Yves (trad.). Diablerie : nouvelle où il est raconté comment deux jumeaux causèrent la perte d’un secrétaire. Lausanne : Ed. L’âge d’homme, 1971. (Collection « Classiques slaves »)


Autres articles sur Boulgakov :

Travaux de P.M. et de Fanny sur Coeur de chien.

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Published by Pauline - dans Réalisme magique
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