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8 avril 2009 3 08 /04 /avril /2009 00:00






Juan RULFO
Pedro Páramo
Gallimard
Folio, février 2009

Photographies par Josephine Sacabo
University Of Texas Press, 2002





















Le roman de Juan Rulfo, Pedro Páramo,
éclairé par la série de photographies de Josephine Sacabo
The unreachable world of Susana San Juan



Introduction

Il y a quelques années, j’ai découvert les photographies travaillées, riches et sombres de Josephine Sacabo. Ses églises, chemins de terre, arbres accidentés, ambiances d’orage, ruines et portraits poétiques d’une jeune femme très belle ont tout de suite attirés mon attention. J’ai alors voulu retrouver cette ambiance spéciale en lisant Pedro Páramo. Et, c’est imprégnée des images de Josephine Sacabo que j’ai lu le texte.

I.  Présentation des auteurs

a) Juan Rulfo
 
Mexicain, il naît en 1918. Il vient d’une riche famille de rancheros (fermiers) qui est obligée de fuir lors de la guerre des « Cristeros », entre 1926 et 29. Ses parents meurent dans son enfance.

Après la Seconde Guerre mondiale, il s’installe à Mexico où il vivra le reste de sa vie. La ville est alors au milieu d’une renaissance culturelle. Juan Rulfo se fait des amis parmi les intellectuels, écrivains et artistes… comme Octavio Paz.

En 1953, il publie un recueil de nouvelles, Le Llano en flammes... puis, en 1955, son premier et unique roman Pedro Páramo.

Pendant plusieurs années, Juan Rulfo avait l’histoire de Pedro Páramo en tête, mais ne savait pas comment l’écrire. Et c’est en retournant dans le village de Jalisco où il est né et a grandi qu’il y arrive. Quelle surprise ! De 7000 habitants quand il y vivait, il n’en reste que 150. Les gens sont tout simplement partis et ont laissé leurs maisons... C’est une nuit, en entendant souffler le vent dans les rues vides, qu’il comprend la solitude de la ville de Comala et voit comment la raconter.

Le livre a eu un grand succès et a d’une certaine façon éclipsé le propre travail de photographe de Juan Rulfo. Il n’a pas voulu exposer ses photos pendant longtemps et elles n’ont que peu été publiées de son vivant.

Il est mort en 1986.


b) Josephine Sacabo

Américaine, elle naît en 1944 à Laredo, Texas, à la frontière du Mexique et des USA, où il y a une forte culture de ranchs. Elle devient photographe de portraits pour gagner sa vie. Puis, quand sa fille Iris devient grande, elle se concentre plus sur le côté créatif de ses photos. En 1987, elle a réalise la série Duino Elegies tirée du texte de Rainer Maria Rilke, puis en 1991, la série Une femme habitée photographiée à Paris et publiée dans un premier livre.

Lors d’un festival de photo à Houston, Texas, où elle se rend sans même apporter son portfolio, elle rencontre, en fumant une cigarette dehors, un fan du livre Pedro Páramo et grand collectionneur de photographies. Grâce à ce hasard, son travail finit dans une nouvelle édition du roman, publiée en 2002.

Elle vit et travaille aujourd’hui à la Nouvelle-Orléans.


c) Le lien entre les deux
 
Un jour, Josephine Sacabo, inspirée par ses racines mexicaines, et une de ses amies visitent le village immergé de Guerrero Viejo (près de Laredo) qui est réapparu après une sécheresse. Elle le photographie, mais ne sait pas trop dans quel but... Puis, quand son amie parle du voyage à sa mère, celle-ci lui dit  :« On dirait qu’elle fait Pedro Páramo ». Josephine Sacabo lit alors le livre et celui-ci dirige la suite de son projet. Elle décide plus particulièrement de rendre hommage à Susana San Juan, une femme avec qui elle a senti une parenté. Elle dit : « J’aurais pu être Susana San Juan, si j’étais née il y a 50 ans…
» puis explique : « Je n’ai pas voulu illustrer Pedro Páramo. C’était une création née d’une réponse très personnelle, en particulier à Susana et son dilemme ».

Pour la petite histoire, Josephine Sacabo s’est aperçue que sa grand-mère était née dans ce même village.

Josephine Sacabo et Juan Rulfo ne se sont jamais rencontrés, mais elle dit : « J’ai tout de suite senti que Juan Rulfo décrivait un monde que je connaissais ». Comme lui, elle sait que rien n’est plus important que la mort.


II. L’histoire…

a) résumée

Un jeune homme, Juan Preciado, perd sa mère. Avant de mourir, elle lui demande d’aller à Comala, un village mexicain, et de trouver son père. Par respect pour sa mère, mais aussi par curiosité, il prend la route vers Comala. Peu de temps avant son arrivée, des choses bizarres commencent : il rencontre un homme qui dit aussi être fils de Pedro Páramo et qui lui recommande la maison d’une femme du village qui l’hébergera. La nuit, Juan Preciado fait des cauchemars. Il s’avère que cette femme était amie avec sa mère. Le matin, ils discutent et Juan Preciado se rend petit à petit compte de l’horreur qui va accompagner son séjour à Comala : la femme à qui il parle est une morte. Juan Preciado quitte le lieu et cherche ailleurs où dormir. Mais il se rend compte que tous les habitants de la ville sont des fantômes ! Juan Preciado va surmonter son appréhension et écouter les histoires que lui racontent les morts. Il va ainsi apprendre qui était son père : un seigneur qui régnait sur le village depuis son hacienda « La Media Luna ». Pedro Páramo était un homme d’affaires rude, qui possédait la quasi-totalité des terres de Comala et exploitait les habitants, même le prêtre de la paroisse. Pedro Páramo était aussi un homme à femmes. Il a eu des aventures et des enfants un peu partout au Mexique… Mais c’est une seule femme qui est à l’origine de son malheur : Susana San Juan, l’amour de sa vie.

 b) racontée par Juan Rulfo

En 145 pages, Juan Rulfo nous livre une histoire en morceaux que le lecteur doit remettre dans l’ordre mais qui au final ne forment jamais une histoire complète. Il laisse planer beaucoup de mystères.

La construction est déroutante : elle est non chronologique et non linéaire. Elle nous fait passer d’un dialogue à un monologue intérieur, de la première à la troisième personne, d’un narrateur à l’autre…
 
Les personnages errent, les morts se souviennent de leur passage humain en racontant l’histoire du village, des voix entrent et sortent du récit comme des vagues, comme des murmures venant de l’au-delà… Ce sont des rumeurs, des confessions.

En faisant agir les morts comme des vivants (ils marchent, parlent, ressentent…), Juan Rulfo ne fait que retranscrire une réalité de la vie mexicaine, où la religion, les superstitions, les fantômes et la mort font partie intégrante du quotidien.

c) traitée par Josephine Sacabo

Elle a choisi 50 photos prises au Mexique entre 1992 et 1995 dans les villages de Jalisco, Pozos et Guerrejo Viejo et avec le modèle Jacqueline Miró.

Elles sont en noir et blanc et travaillées de plusieurs façons : superposition de plusieurs négatifs, teintures à la main, lavages à l’huile, solarisation… Josephine Sacabo aime quand les photos n’apparaissent pas toujours comme elle le voulait et utilise les « accidents ». Elle ne cherche pas à faire des photos trop lisses, parfaites. Du coup, cela donne des images profondes, authentiques, avec leurs humeurs, avec un côté sacré.

La lumière joue beaucoup dans les photos de Josephine Sacabo, car ses images sont plongées dans l’obscurité. Le spectateur peut facilement y imaginer des fantômes qui se rencontrent, se rassemblent, discutent...

Les surimpressions donnent l’impression de voir des spec
tres.

III.  Retour sur le personnage de Susana San Juan

Elle est l’un des trois personnages principaux de l’histoire avec Juan Preciado et Pedro Páramo, mais c’est elle que Josephine Sacabo a choisi de représenter et donc de mettre en valeur. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle est la seule à accepter la mort. Tous les autres personnages sont morts, mais ne s’en rendent pas vraiment compte et continuent à habiter le village par leur âme.

Elle, elle est dans sa tombe, repense à son passé et raconte son histoire.

Deux thèmes ressortent des photo
s

a) Sa beauté

Josephine Sacabo la met en scène inaccessible, rêveuse, douce et sensuelle.
Pedro Páramo,
p.19 : « Des yeux d’aigue-marine. »
Pedro Páramo, p.101 : « La plus belle qu’il y ait jamais eue sur terre. »
Pedro Páramo, p.
144 : Pedro Páramo, en train de mourir, repense à Susana San Juan : «  Ton image (…) douce, frottée de lune, tes lèvres pleines, humides, irisées d’étoiles, ton corps dans l’eau transparente de la nuit. »

b) Sa folie

Susana San Juan est une femme tourmentée, affectée par plusieurs événements de sa vie : la mort de sa mère dans sa jeunesse et une probable relation incestueuse avec son père.

Pedro Páramo l’aime. Ils se connaissent dans leur enfance et jouent ensemble, mais le père de Susana veut la protéger de Pedro Páramo. Ils s’éloignent du village.

Pedro Páramo devient alors le maître des terres de Comala, dur, autoritaire et cruel…

Susana San Juan revient après 30 ans.
Pedro Páramo, p. 98 : « J’ai vu le ciel s’ouvrir devant moi. J’aurais voulu courir vers toi. T’entourer de joie. Pleurer. Et je pleurai, Susana, quand je sus qu’enfin tu revenais. »

Pedro Páramo fait assassiner le père de Susana pour qu’il n’y ait plus d’obstacles à leur union. Ils se marient. Mais Pedro Páramo a beau être le seigneur, dominant sa femme dans cette société très patriarcale, il ne peut pas décider de ses sentiments et ses plaisirs. Susana sombre dans la tristesse et la folie. Pedro Páramo ne la comprend pas.

Pedro Páramo, p. 20 : « A des centaines de mètres au-dessus des nuages, plus loin, plus loin que tout, c’est là que tu es cachée, Susana. Cachée dans l’immensité de Dieu, derrière Sa Divine Providence, là où je ne peux t’atteindre, ni te voir et où ne te parviennent pas mes paroles. »

Pedro Páramo ne pourra jamais reprendre son cœur. Susana San Juan est inatteignable, amoureuse d’un autre homme, Florencio, qui semble un être inventé, comme une idéalisation de Pedro Páramo.

Une villageoise dit : « Les uns disent qu’elle était folle, les autres que non. La vérité, c’est qu’elle parlait déjà toute seule lorsqu’elle était encore vivante. »
(p.93)

Elle meurt aprè
s 3 ans de mariage. Pedro Páramo a le cœur brisé. Un villageois raconte : « Il croyait la connaître (…) Ne suffisait-il pas de savoir que c’était l’être qu’il aimait le plus sur cette terre ? (…) Quel était donc le monde de Susana San Juan ? C’est une des choses que Pedro Páramo n’était jamais parvenu à savoir. » (p. 113)  Il meurt peu de temps après Susana.

Josephine Sacabo explique : « Tout le discours [de Susana San Juan] est fait de souvenirs et d’illusions, délivrés depuis sa tombe. C’est l’histoire d’une femme forcée de prendre refuge dans la folie, pour protéger son monde intérieur des ravages des forces qui l’entourent : un patriarcat tyrannique, une église qui n’offre aucune rédemption, la violence de la révolution et la mort elle-même. Ces photos sont ma tentative de décrire ce monde comme vu à travers les yeux de son héroïne tragique.»

Conclusion

L’intérêt de la démarche de Josephine Sacabo est qu’elle apporte une profondeur visuelle à l’histoire de Juan Rulfo. Les photos accompagnent le roman, tout en laissant le lecteur utiliser son imagination. Elles ne sont là que pour créer une atmosphère qui appuie le déroulement de l’intrigue.

Sources

http://www.austinchronicle.com
http://www.meridianmagazine.com
http://www.geocities.com/espinosajacome
http://www.utexas.edu/utpress
http://www.lclark.edu
http://bestofneworleans.com
http://alkek.library.txstate.edu
http://www.universalis.fr
http://www.takegreatpictures.com
http://www.thenation.com



Nolwenn, AS Bibliothèque-Médiathèque

Voir également les articles de M.F. et de
D.M.G. sur
Pedro Páramo.

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Published by Nolwenn - dans Réalisme magique
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