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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 07:32







Juan José MILLÁS,
Le désordre de ton nom

éditions Galaade, 2006



















Juan José Millás est né à Valence en 1946, et vit à Madrid depuis 1952. Après des études de philosophie, il travaille comme marionnettiste, postier, enseignant ou encore journaliste. En  1974, il publie son premier roman Cerbero son las sombras, récompensé par le prix Sésamo. Sa carrière sera par la suite ponctuée de prix littéraires ; il est lauréat du prix Nadal en 1990 pour son roman La solitude c’était cela, Primavera en 2002  pour Deux Femmes à Prague mais également du prix Mariano de Cavia en 1999 pour son travail de journaliste à El Pais.

Ses romans jouissent d’une grande notoriété en Espagne et dans le reste du monde puisqu’ils sont traduits en pas moins de 15 langues. La France le découvre grâce à Galaade, petite maison d’édition qui publie L'Affaire Nevenka ou encore Le Désordre de ton nom, bien que les éditions Robert Laffont en aient donné une première traduction en 1994.


Résumé

Julio Orgaz, éditeur, est un homme tourmenté. Il est en perpétuelle recherche de réussite, de ses rêves de jeunesse oubliés, brisés par le quotidien. Malheureusement,  ses relations amoureuses sont vaines (sa précédente amie, Teresa, est morte dans un accident de la route) et son désir d’écrire rabroué par les différents revers de son existence. Il souffre d’ailleurs de  troubles psychologiques : il entend l’Internationale à des moments improbables. Une rencontre, Laura, bouleverse sa vie. Il s’avère que cette jeune femme est l’épouse de son  psychanalyste, Carlos Rodo. Celui-ci le découvre mais garde ce secret pour lui, et tombe sous les charmes de sa propre femme par le biais de son patient pour en devenir enfin éperdument amoureux. Ce triangle sentimental est à l’origine d’un écheveau d’histoires liées par le secret, le désir et l’amour.

Analyse

La vie de Julio est habitée par la littérature mais il ne parvient pourtant pas à écrire. Il en vient à s’approprier les textes de jeunes auteurs et les présente comme les siens. Cependant nous découvrons au fil du roman, le travail d’écriture du personnage. Étant  à la recherche d’un sujet, d’une intrigue, il expose ses premières réflexions sous forme de liste comme s’il s’agissait d’ingrédients. Il fabrique son roman peu à peu en différentes combinaisons possibles : un homme tombe amoureux d’une femme qui s’avère être la femme de son psychanalyste et les hypothèses qui en découlent (le psy le découvre et les amants sont à sa merci, le psy ne sait rien mais les amants s’en rendent compte, tout le monde est au courant ou encore personne ne le sait). Ce récit est à première vue le fruit de l’imagination du narrateur, mais pourtant…

L’intrigue de ce livre est évidemment celle du roman que le lecteur tient entre les mains. Le protagoniste propose donc au lecteur les possibles dénouements de sa fable. L’imagination du lecteur n’est pas bridée mais le processus de création est surprenant. Le roman semble se dérouler sous nos yeux.
 
L’on assiste à une mise en abyme. Le clou de la machination de l’auteur est ponctuée par les derniers mots du roman : « Julio sourit dans son for intérieur et ouvrit le portail […] il eut la certitude absolue de trouver sur sa table de travail quand il entrerait dans l’appartement, le manuscrit complètement achevé qui avait pour titre : Le désordre de ton nom »

Le roman prend aussi la forme d’un polar. Au-delà de cette réflexion sur la littérature, l’intrigue du livre n’en est pas moins atténuée. Elle confère au texte une atmosphère mortifère. Les personnages sont pathétiques, humains mais n’en restent pas moins drôles. Les situations sont parfois cocasses. Pour ne citer qu’un exemple : « Julio se redressa, sortit du lit et se tint nu, debout sur la moquette ; il paraissait indécis. – l’Internationale, cet oiseau est en train de chanter l’Internationale. Il alla dans le salon et frappa sur la cage pour interrompre la mélodie ».

La frontière entre la réalité et la fiction est mince voire inexistante ; elles semblent parfois se superposer et engendrer un « brouillage narratif ». Les critiques littéraires disent de Juan José Millás qu’il s’inscrit dans la veine d’une littérature traditionnelle espagnole, proche de celle de Cervantès. La folie douce semble s’insinuer dans le texte, inoffensive.

Ce thème est récurrent dans le récit, en témoignent les dernières pages du roman :

«  [...] la réalité immédiate, la plus familière, celle de tous les jours, offrait de multiples fissures par où on pouvait s'introduire pour observer les choses de l'autre côté. Ces fissures étaient habilement camouflées par les usages, les règles, les habitudes de comportement. Mais elles apparaissent de temps à autre telle une blessure [...], et l'on pouvait pénétrer à l'intérieur du labyrinthe auquel elles donnaient accès, et actionner la vie à partir de là ainsi qu'on tire les fils d'une marionnette. »




Un personnage secondaire de l’histoire prononce les mots suivants : «C’est  une comédie d'intrigue, un triangle qui peut engendrer des péripéties amusantes et explosives. » Au-delà de ce thème déjà épuisé de la confusion des sentiments, le véritable mérite de Juan José Millás reste la perfection ciselé de son roman. A l’instar de Kafka, Borges, Burroughs ou plus récemment son confrère hispanisant Juan Carlos Somoza dans le très subtil Daphnée disparue (Actes Sud), Millás se joue du lecteur, cheminant entre réalité et imagination, tressant quelques fils pour aussitôt les retirer. Du reste, la meilleure synthèse de l’esprit même du roman, demeure le commentaire de l’éditeur français du Désordre de ton nom, apposé à même la couverture : « les clés de la réalité sont dans l’imagination ».


Camille Caup, A.S. BIB


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