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19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 08:57










Arundhati ROY
Le Dieu des Petits Riens

Gallimard, 2008.

Collection Folio















L'auteure


   
Arundhati Roy est née en Inde le 24 novembre 1961. Elle a grandi dans le Kerala, état du sud-ouest de l'Inde ; c'est majoritairement le malayalam qui est parlé dans cette région.
   
Le Dieu des Petits Riens est sa seule oeuvre de fiction, qu'elle a écrite entre 1992 et 1996. Ecrit en anglais, son livre a été publié en Grande-Bretagne en 1997 – 1998 pour la traduction française. Le livre a connu un grand succès à sa sortie et a reçu un prix renommé en Grande-Bretagne, le Booker Prize, équivalent du prix Goncourt.
   
Arundathi Roy est une femme engagée, tant par ses écrits que par ses actions. Altermondialiste,  critique du nucléaire et du développement actuel de l'Inde, elle a écrit, entre autre, The End of imagination (1998), The Greater Common Good (1999) qui sont réunis dans Le Coût de la vie (1999). Est paru en 2003 chez Gallimard L'écrivain militant, recueil de textes, d'essais et de discours d'Arundhati Roy (en anglais The Algebra of Infinite Justice)
   
Elle est également réalisatrice de documentaires, comme DAM/AGE, sorti en 2002, sur la construction d'un barrage. Elle était engagée dans le mouvement Narmada bachao Andolan, une ONG, qui s'opposait à un projet de construction de barrage (avec toutes les conséquences que cela entraîne, sur la population, sur l’écosystème). Pour ses paroles critiques, elle a été condamnée à une amende et à une peine symbolique d'un jour d'emprisonnement.
   
En 2004, elle a reçu le prix Sydney de la paix1.

En 2005, elle participe au Tribunal Mondial sur l'Irak.



L'histoire

   
Arundhati Roy nous emmène à Ayemenem dans le Kérala, où elle a passé son enfance.

Le Dieu des Petits Riens est l'histoire de la famille de deux jumeaux, Estha et Rahel, centrée sur une période précise, la mort de leur cousine anglaise Sophie Mol. Estha et Rahel ont huit ans, ils vivent avec leur grand-mère Mammachi, leur oncle Chacko, leur grand-tante Baby Kochamma et leur mère divorcée Ammu. Avec la mort de Sophie Mol et les événements qui s'ensuivent, leur vie va être transformée, car

 « tous avaient essayé de tourner les lois qui décidaient qui devait être aimé et comment. Et jusqu'à quel point. [...] Il y avait eu une époque où les oncles devenaient des pères, les mères des maîtresses et où les cousines mouraient et se faisaient enterrer. Il y avait eu une époque où l'impensable était devenu pensable, où l'impossible s'était réalisé. » (p.55)
    
   
Estha et Rahel sont présentés comme inséparables et tellement complémentaires qu'ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre :

« Ce que voyait Larry dans les yeux de Rahel, ce n'était pas du tout du désespoir, mais plutôt une sorte d'optimisme forcé. Et un vide qu'avaient rempli un jour les mots d'Estha. Mais c'eût été trop attendre de lui qu'espérer qu'il comprenne. Que le vide d'un jumeau n'était que le pendant du silence de l'autre. Qu'ils formaient un tout. » (p.40) ;  « Aujourd'hui, bien des années plus tard, Rahel se souvient de s'être réveillée une nuit, riant aux éclats du rêve que faisait Estha. » (p.17)
    
   
Ils utilisent le même langage, les même expressions, ils pensent de la même manière à tel point que cela semble très souvent assez surnaturel :

« Estha remarqua que ses cheveux étaient gris et bouclés, que les poils de ses aisselles largement éventées étaient noirs et fins, et les poils de son entrejambe noirs et raides. Trois sortes de poils pour un seul homme, Estha se demanda comment cela pouvait se faire. Qui pourrait-il bien interroger pour éclaircir ce mystère?
[... Rahel] eut une vision de Julie Andrews et Christopher Plummer en train de s'embrasser du coin des lèvres pour ne pas se cogner le nez. Elle se demanda si les gens s'embrassaient toujours comme ça. Qui pourrait-elle bien interroger pour éclaircir ce mystère? » (p.97)

  
L'histoire met en parallèle deux époques différentes, l'une au moment de la mort de Sophie Mol, l'autre vingt-trois ans plus tard, quand les jumeaux se retrouvent après ces longues années de séparation.

Une grand partie du roman, quand les jumeaux sont petits, est écrite de leur point de vue, comme le montrent le langage, les jeux de mots, les images, l’orthographe des mots qui leur sont inconnus, mais aussi la typographie inhabituelle. Cela revient quand même encore dans la partie « récente » de l'histoire, quand Rahel évoque leurs souvenirs d’enfance.

Rahel est partie vivre aux Etats-Unis, s'est mariée, mais n'est pas heureuse. Estha, lui, qui avait été envoyé vivre chez son père après la mort de Sophie Mol, est « Retourné à l'Envoyeur », et il ne parle plus, « lentement, au fil des années, Estha se retira du monde. Il se fit peu à peu à cette pieuvre encombrante qui crachait sur son passé le noir tranquillisant de son encre. » (p.29), traumatisé par cet enchaînement d’événements dramatiques.



Accepter la réalité en la transformant

   
L'histoire qu'Arundhati Roy raconte sert de support à une description plus ou moins critique de son pays, certains passages trahissant déjà l'engagement de l'auteur ; elle évoque par exemple « les berges du fleuve qui sentaient la merde et les pesticides achetés grâce à l'argent de la Banque Mondiale. La plupart des poissons avaient crevé » (p.30).
   
Thématique également importante du roman, on trouve le choc culturel entre la culture indienne et la culture britannique qui prend une place de plus en plus grande dans l'inde post-coloniale. Cette influence de la culture occidentale est souvent critiquée dans le Dieu des Petits Riens, pour exemple, l'évolution de la personnalité de Baby Kochamma. Cette dernière abandonne sa passion du jardin d'ornement pour une nouvelle passion, la télévision. Elle fait installer une parabole sur le toit, et voici ce que Rahel imagine en la voyant :

« Le ciel était chargé de télé. Il fallait des lunettes spéciales pour les voir tourbillonner au milieu des chauves-souris et des oiseaux regagnant leurs nids : les blondes, les guerres, les famines, les chroniques gastronomiques, le football, les coups d'Etat, les coiffures bien laquées. Les défilés de mode. Glissant en chute libre vers Ayenemen. » (p.255)
   
   
Elle évoque également le système des castes, en donnant un rôle très important à un Intouchable, Velutha, avec qui Ammu aura une liaison. La politique et la religion sont très présents dans le roman : par exemple, le marxisme est très présent dans le Kérala et le personnage de Baby Kochamma est  caractérisé par sa grande ferveur catholique.
   
   
Le temps est totalement bouleversé dans l'histoire : du point de vue de la structure du roman, les différentes époques sont mélangées, car  à chaque chapitre, ou presque, nous changeons d'époque – avant la naissance des jumeaux, leur enfance, leur vie à l'âge adulte..., Arundhati Roy nous transporte dans le passé, le futur, au travers de l’utilisation de nombreuses prolepses et analepses. Pourtant, le temps semble aussi parfois s’être figé : Rahel a une montre qui indique, à chaque fois qu'elle lit l'heure -ce qui revient souvent dans le roman, comme pour marquer un événement important- deux heures moins dix. Et plus tard,

« sous vingt-trois années de pluie d'été.
Une toute petite chose, oubliée.
Qui n'empêchait pas le monde de tourner.
Une montre d'enfant en plastique aux aiguilles peintes sur le cadran.
Qui marquaient deux heures moins dix. »
(p.177-178)
   
   
La présence des enfants est une occasion pour l'auteure de donner une tonalité fantaisiste au récit. En effet, Estha et Rahel débordent d'imagination et le lecteur découvre la vie telle qu’ils la perçoivent, souvent parce qu'ils ne la comprennent pas et tentent de trouver des réponses, parfois parce que  déformer le réel leur permet de mieux résister à « la dure Réalité de la Vie » (p.21).
   
Les jumeaux ont des difficultés à comprendre et ainsi à accepter la mort, d'où la réaction de Rahel à l'église. Pour exemple, la scène des funérailles de Sophie Mol, où Rahel pense que sa cousine est toujours vivante :

« Tous les sens en alerte, Rahel était, en revanche, bien réveillée, mais épuisée par le combat qu'elle menait contre la dure Réalité de la Vie.
Elle remarqua que Sophie Mol était elle aussi bien réveillée pour son enterrement. Ses yeux grands ouverts montrèrent deux choses à Rahel
[...] Rahel fut la seule à remarquer la discrète roulade qu'exécuta Sophie Mol dans son cercueil.
 [...] Quand on descendit Sophie Mol en terre, dans le petit cimetière derrière l'église, Rahel savait qu'elle n'était toujours pas morte.
[...]Sous la terre, Sophie Mol hurla et déchira le satin de ses dents. Mais comment se faire entendre à travers la terre et la pierre?
Sophie Mol était morte faute d'avoir pu respirer.
C'était son enterrement qui l'avait tuée. »
(p.21-23)


Un peu de magie et de mystique

   
Tout au long du récit, Estha et Rahel donnent vie aux objets inanimés, donnent une âme aux objets et aux animaux qu'ils voient : « Les Thermos Aigle avaient des Aigles Thermos peints dessus, ailes déployées, serres enfoncées dans un globe. Au dire des jumeaux, les Aigles Thermos passaient la journée à surveiller le monde et la nuit à voler autour de leurs bouteilles. » (p.189)
   
   
A l'aéroport, il y a « quatre kangourous en ciment grandeur nature » et Rahel, qui les imagine réels  voit des « kangourous aux lèvres rouges et aux sourires de rubis qui déplaçaient leurs masses cimenteuses sur le sol de l'aéroport. Basculant en cadence du talon sur les orteils. Avec leurs grands pieds plats. », et « au moment où ils sortaient du hall des arrivées, une silhouette floue, aux lèvres rouges, agita une patte cimentée uniquement en direction de Rahel. »
(Chapitre Cochin : les kangourous de l’aéroport. P.188)
   

   
Tout au long du roman, on trouve des personnages et des lieux baignés dans une atmosphère chargée de magie : Sophie Mol, un temps après sa mort devient pour les jumeaux un « fantôme en chaussettes », elle est aussi à un moment, comparée à Ariel, un « esprit des bois » de la Tempête de Shakespeare ; un homme plutôt marginal, Murlidharan, est, lui, un « aliéné qui hantait le passage à niveau »,  la  Maison de l’Histoire aussi est hantée sans doute en référence à l’histoire troublée de l’Inde, mais aussi à celle d’Estha, Rahel et leur famille.
   
Rahel, sans doute plus que Estha, vit dans un monde influencé par les contes de fées, comme on peut le remarquer dans certaines descriptions :


« Un escadron de chauves-souris traversa l'obscurité à toute allure. Dans le jardin d'ornement à l'abandon, Rahel, sous l'oeil des nains indolents et de l'angelot esseulé, s'accroupit à côté de la mare stagnante et regarda les crapauds sauter d'une pierre fangeuse à une autre. Qu'ils étaient beaux dans leur laideur !
Coassants. Couverts de vase et de verrues.

Prisonniers de cette carapace, des princes se languissaient d'un baiser. » (p.253)
   
   
Tradition indienne originaire du Kerala, le Kathakali est également présent dans le roman. Il s'agit d'un mélange de danse et de mise en scène théâtrale, que pratiquent les hommes seulement. Le Kathakali met en scène les mythes qui fondent la culture indienne, basés sur le Mahâbhârata et le Râmâyana :

« Le Kathakali sait depuis longtemps que le secret des Grandes Histoires, c'est précisément de ne point en avoir. Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre. [...] Dans les Grandes Histoires, on sait d'avance qui vit, qui meurt, qui trouve l'amour et qui ne le trouve pas. Mais on ne se lasse jamais de le réentendre.
C'est ce qui fait leur mystère, leur magie. »
(p.304-305)

Citation qui rappelle également la trame du roman elle-même.
   
   
La grand-mère d'Estha et Rahel, Mammachi, est propriétaire d'une fabrique de confiture et condiments. Un jour, on assiste à un cours de cuisine plutôt magique donné par Estha : il va remuer la confiture qui est en train de cuire, et la scène devient une sorte de rituel vaudou et de sorcellerie :


« Avec la longue cuiller en fer, Estha remua la confiture épaisse.
L'écume agonisante dessinait des formes écumeuses agonisantes.
Une corneille avec une aile cassée.
Une patte de poulet aux doigts crochus.
Un Nhibou (mais pas Ousa) enlisé dans la confiture douceâtre.
Un tourbillon triste et fourbu.
Sans personne pour leur porter secours.
[...]
Tandis que tournait la confiture chaude d'un rouge magenta, Estha se transforma d'abord en Derviche Tourneur à la banane écrasée et aux dents irrégulières, puis en sorcière de Macbeth.
Feu, brûle ; banane, fais des bulles. »
(p.263)


Conclusion


Le Dieu des Petits Riens est un roman magnifique, poétique, très riche du point de vue de sa forme , très beau et émouvant par l'histoire que raconte Arundhati Roy. Il reste pourtant très simple et sa lecture est vraiment agréable. Les personnages sont tous très travaillés et certains sont vraiment attachants.
Une « Grande Histoire » à lire ou à relire.
 

1. «  Il est attribué à une organisation ou à un individu  qui a apporté des contributions significatives à la paix globale comprenant des améliorations de sécurité
personnelle et des étapes vers la suppression de la pauvreté, et d'autres formes de violence structurale »

Elise Kriegk, Bib AS

Sur Le Dieu des petits riens, voir également les articles de Soline
, Mylène, Mso, Cyrielle.

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