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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 07:28









EDOGAWA Ranpo,
L'Ile panorama
traduit du japonais
par Rose-Marie Makino-Fayolle

Paris : P.Picquier, 2002.











Edogawa Ranpo (1894-1965)


Romancier spécialiste de la littérature policière. De son vrai nom Hirai Tarô. Il est né dans le département de Mie (île principale Honshû, près de Kyotô et Nara) et il sort diplômé de la grande université de Waseda à Tôkyô. Il s’essaie d’abord à plusieurs métiers avant de trouver sa voie en publiant à partir de 1923, sous le pseudonyme d’Edogawa Ranpo, des nouvelles policières dans la revue Shinseinen (ou Nouvel adolescent).


Son pseudonyme a été choisi en hommage à son « maître vénéré » Edgar Allan Poe. Edogawa Ranpo vouait en effet une grande admiration aux grands écrivains policiers occidentaux. Edogawa Ranpo est en fait la transposition phonétique en japonais du nom d’Edgar Allan Poe (en japonais, le « r » se prononce « l »). Les idéogrammes qui composent le pseudonyme ont également une signification poétique puisqu’ils signifient « flâneries sur la rivière Edo ». Edogawa est également un quartier de Tôkyô.

Comme les auteurs de cette période, les œuvres d’Edogawa permettent de se focaliser sur un véritable malaise existentiel. L’ambiance fantastique et grotesque présente dans les récits d’Edgar Allan Poe servira de matière pour la construction du décor et de l’ambiance caractérisant les œuvres d’Edogawa.


Ranpo invente une rhétorique personnelle de la littérature policière, axée sur les effets de la fantasmagorie et de la perversion, et fonde ainsi le genre au Japon. Il publie de nombreux feuilletons (non traduits pour le moment en France) et adapte ses œuvres pour la littérature enfantine, s’assurant une immense audience.

Il crée,
à l’occasion de ses soixante ans, un prix à son nom  qui récompense le meilleur roman policier, dirige des revues et se consacre à l’établissement de la littérature policière comme l’un des genres majeurs de la littérature populaire.


 L’Ile panorama (Panorama-tô kidan en version originale)

  « Un panorama ? C’est une sorte de spectacle très à la mode au Japon [...] Les spectateurs doivent passer par un couloir étroit et sombre. Quand ils en sortent, ils se trouvent aussitôt plongés dans un monde bien particulier. Un monde complet. »


Un étudiant rêveur Hitomi Hirosuke, touche à tout, passionné par les œuvres d'Edgar Poe et fasciné par les utopies, développe une vision personnelle d'une sorte d'art total, concurrent de la nature. Grâce à sa ressemblance physique avec un millionnaire décédé, il va élaborer un plan machiavélique pour prendre la place du mort et pouvoir ainsi passer du stade d'une volonté créatrice à celui d’exécutant. Il entreprend alors la construction d'une île idéale conforme à son imagination où il va emmener sa petite amie.

Edogawa et l’expression du malaise existentiel

Le personnage principal du roman Hitomi Hirosuke possède un fort désir de renouveau, de destruction. Il se désintéresse du monde qui l’entoure. C’est un marginal qui passe son temps à rêvasser. Ce personnage en marge de la société rappelle d’un certain point de vue l’esprit négatif et destructeur des dadaïstes. Hitomi Hirosuke semble avoir une âme d’artiste mais pour lui l’art est insuffisant :

« Il faut dire que Hitomi Hirosuke ne croyait pas que le travail puisse servir à gagner sa vie. En fait, il en avait déjà assez de ce monde avant même de le connaître. A l’école, il s’était passionné pour la lecture des quelques dizaines de récits idéalistes et utopiques existant depuis Platon. Il était resté indifférent à l’idéologie politique ou économique de ces écrits. » (p.11)

Les ambitions de Hitomi et sa conception philosophie de la vie et de l’art sont fondées sur une certaine forme de refus du monde rappelant la négativité dadaïste. Il a comme chez les dadaïstes cette volonté de s’exprimer de manière novatrice. Via son personnage, Edogawa cherche à faire ressentir le malaise des hommes de son époque devant s’habituer tant bien que mal aux bouleversements culturels qui imposent un nouveau mode de vie. Edogawa parle de l’intrusion de la machine et de l’industrialisation dans la culture et dans l’art. Dans le roman, un « panorama » entier est consacré aux machines :

« C’est un groupe de monstres noirs qui tournent sans arrêt. Leur force motrice est due à l’électricité qui naît dans le sous-sol de l’île […]. Des morceaux de cylindres, de grandes roues qui rugissent, d’énormes engrenages dont les roues dentées, noires et luisantes, s’imbriquent, des leviers d’oscillation qui ressemblent aux multiples bras d’un monstre, […], des cascades de courroies, ou encore des poulies de courroie, des courroies de chaîne, tout cela tourne à toute vitesse, dans une course folle et insensée, en produisant une sueur noire et graisseuse. » (p.113)


La déformation érotique du réel

Les espaces qu’Edogawa décrit dans L’île aux Panoramad sont envahis d’éléments trahissant la nature perverse de son personnage. Cet univers, construit à l’aide du mélange des formes, est à l’image de la personnalité de Hirosuke. Certains décors paraissent fantastiques voire « surréels». Ainsi, par certains aspects, l’œuvre d’Edogawa rejoint l’art surréaliste. Les déformations, les agglutinations d’images, et surtout la volonté de mettre en image ce que pourrait cacher l’inconscient humain, fascinent comme de véritables « tableaux ». Lorsque les panoramas sont décrits, on ressent parfois cette volonté d’approcher l’esthétisme de la peinture.

    « Je vous laisse imaginer le merveilleux résultat de cet assortiment tout simple constitué de l’étang au centre de la forêt, des camélias sur la rive et de l’innocente jeune femme nue. Si cela ne relevait pas du hasard, mais d’un plan délibérément établi, nous sommes obligés de reconnaître que Hirosuke était un peintre extraordinaire. » (p.103)
   

Dans l’œuvre d’Edogawa, il y a, dans la forme et le fond, un lien avec le surréalisme. Ce lien s’établit d’une part à travers le thème de la folie (avec l’invention de personnages « détraqués ») et de l’art des malades (les surréalistes, comme Breton ou Eluard, se sont beaucoup penchés sur l’art des malades).

Edogawa cherche à décrire le plus justement possible les profondeurs de l’âme humaine et il n’hésite pas à montrer la part négative et perverse des désirs humains. Dans L’île panorama, Hirosuke tente de créer un art nouveau, celui des panoramas, où l’homme serait heureux de vivre, comblé par une beauté entièrement contrôlée. Il parle d’une beauté réalisée par lui-même et non par Dieu. En effet Hirosuke s’oppose directement à l’œuvre de Dieu : le monde ne le satisfait pas et il veut le refaire. Il dit lui-même :


« Il rêvait d’inventer un art nouveau reposant sur la contemplation de la nature […]. Il voulait modifier cette nature œuvre de Dieu, qu’il trouvait imparfaite, l’embellir à son idée, pour exprimer à travers elle un idéal artistique extravagant. En d’autres termes, son ambition était de recréer la nature à la place de Dieu. L’art selon lui, pouvait être considéré comme une révolte de l’homme contre la nature, et aussi comme l’expression d’un désir de lui imprimer sa propre personnalité, puisqu’elle ne la satisfaisait pas telle qu’elle était. » (p.12)

Cette île panorama enfin réalisée, les descriptions de ce monde surréel révèlent toutes les passions étranges du héros. Les longs tunnels sous la mer où l’on peut être surpris par on ne sait combien de créatures effrayantes, les chemins sombres au milieu d’une forêt artificielle, les femmes nues qui dansent ou s’étendent sur la verdure, démontrent ses goûts pour tout ce qui est hors du commun. Ces associations d’images fascinent parce qu’elles frappent d’émotions. Le but ultime est de condamner la beauté spectacle, séparée de la vie, nier la beauté qui ne nous transforme pas. Edogawa cherche à peintre une beauté « bouleversante ».

Enfin, comme les surréalistes, Edogawa critique violemment le monde. Le thème du crime lui permet de montrer son indifférence face aux valeurs morales, de décrire la noirceur de l’âme humaine et de toutes les contradictions qui l’animent. Il est vrai que les récits d’Edogawa se concluent rarement par une fin positive. D’ailleurs L’île panorama se termine avec la mort du héros, et le plus souvent dans les récits d’Edogawa ce qui mène les personnages à la mort est une destruction du corps. Edogawa s’acharne à développer toutes sortes de mises en scène de meurtres et de massacres absolument terrifiants. Dans le cas de L’île panorama, le mot « destruction » est bien faible. En effet, le roman se termine ainsi :


« Ainsi finit Hitomi Hirosuke, le corps pulvérisé par un feu d’artifice, dans une pluie de chairs sanguinolentes qui arrosa jusque dans ses moindres recoins le pays des panoramas qu’il avait créé. »(p.157)


Les romans et les nouvelles d’Edogawa Ranpo se situent toujours entre la raison et la folie. L’intrigue de ses récits s’articule autour de deux principes :

1-    le scénario reste fidèle aux règles strictes de l’élucidation logique et rationnelle,

2-    On observe la mise en place d’une atmosphère fantastique ou horrible, savamment construite qui débouche sur des crimes monstrueux. Cette atmosphère mélange fréquemment grotesque et érotisme.

Au-delà du mystère de l’enquête, ces récits suscitent chez le lecteur des sensations très fortes qui dépassent la simple envie de vouloir trouver la solution de l’énigme.

Edogawa aime guider le lecteur dans un univers inquiétant, le faire sombrer dans un univers où règnent la perversion, l’érotisme et la mort. Usurpation d’identité, univers fantasmagorique, perversions sexuelles, cruauté raffinée, fétichisme, voyeurisme, sadisme autant de thèmes qui sont chers à l’auteur et qu’il n’hésite pas à entremêler dans de nombreux romans.

Hélène Hubert, A.S. Bib.




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