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25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 07:19




MURAKAMI
Ryû,
Miso Soup
(titre original : In the Miso soup)
Traduit du japonais par Corrine Atlan
Editions Philippe Picquier, 2003
Collection Picquier poche















Ce roman a d’abord paru sous forme de feuilleton dans l’édition du soir du Yomiuri Shimbun, le quotidien le plus vendu de la planète.


L’auteur



Biographie et bibliographie de l’auteur sur le lien suivant :
http://www.editions-picquier.fr/auteurs/fiche.donut?id=8


L’intrigue

Tôkyô. Kabukichô, de nuit. Le quartier s’échauffe et se pervertit. Overdoses de corps, de lumière. Les corps y paradent pour que s’arme le plaisir brut…

Kenji, jeune Japonais de 20 ans, officie comme guide pour touristes étrangers, dans la capitale nippone. Il démarche ses clients au moyen de petites annonces passées dans le Tokyo Pink Guide, journal gratuit tokyoïte au nom évocateur.

Le récit commence par la rencontre du jeune homme avec un nouveau client américain dénommé Franck. Assez rapidement, Kenji se voit déstabilisé par cet atypique touriste, qui se comporte d’une étrange façon.

Face à ce personnage transpirant d’ambiguïté, Kenji fait le lien entre lui et les terribles meurtres que les journaux relatent. Il en est certain : ce client qu’il promène en ces lieux sordides est un tueur sanguinaire, un chasseur sans scrupules qui charcute les corps et les âmes. Il en est persuadé, mais il ne sait comment agir. Il a peur, une peur viscérale car sa vie est en jeu. Et puis il y a celle de Jun, sa petite amie, dont Franck connaît l’existence.

Il devient alors la victime du jeu du chat et de la souris instauré par Franck. Le guide et le tueur composent alors un tandem ambigu qui durant trois nuits devient un cauchemar ambulant.

Anatomie du décor

Kabukichô est un quartier de théâtres devenu le quartier des plaisirs de Tôkyô, se situant à l'est du quartier de Shinjuku. Le dédale de ruelles qui le parsèment est pareil à des veines, dont la débauche de couleurs donne la force vitale à ce lieu de perdition. C’un un quartier furieux, animé, bruyant, étouffé par une jungle de néons hypnotiques, vantant les plaisirs faciles des love hotel et masquant les méfaits sordides des Yakusas.

Dans ce roman, le quartier nocturne de la capitale nippone est un véritable personnage et le fait qu’un des héros soit guide dans ces lieux de déshérence est plutôt ironique !

 Le quartier de Kabukichô se mue la nuit, car il se veut tout à fait “normal” en pleine journée. A la nuit tombante, les murs se parent d’une seconde peau, d’atours multicolores, d’estampes décadentes. La ville exprime sa violence intérieure, ses pulsions souterraines où les corps et les âmes se consument. Elle est ambiguë à l’image des personnages qui y font une promenade sanglante.

Il est plutôt judicieux d’en avoir fait le terrain de chasse absolu du tueur de l’histoire, qui ne peut que se délecter de ses proies faciles. Mais la chasse est trop aisée peut-être, si bien que le tueur prend des détours sournois afin de pousser sa vraie victime - Kenji -dans une impasse psychologique.

Si l’on assiste à une véritable dérive urbaine et sociale, nous sommes les lecteurs impuissants de la perdition des victimes et de la dérive psychologique de « Franck », qui agit en toute impunité.

Derrière les paravents séducteurs du quartier, s’agite un monde cannibale qui réduit à néant, et nous sommes aux premières loges d’une indicible violence. Ce théâtre urbain donne matière à raconter, à représenter : les lumières que la ville jette sur les personnages sont comme une brume électrisante qui dissimule tous les crimes et qui finit par les annihiler, étouffés par l’éclat des bruits et l’agitation furieuse. Le déchaînement de la ville - où les êtres et le béton sont agglomérés jusqu’à former une seule essence vide et solitaire - masque en effet une salve de violences sourdes et de supercheries sociales, notamment dans les lieux de plaisir de Kabukichô, où la convivialité est feinte et où tout le monde fait semblant d’être quelqu’un d’autre.  L’auteur fait ainsi évoluer ses personnages dans ce décor coupable et complice qui fait écho à la psychologie des héros, aussi tourmentés et ambivalents que la ville.


Un tandem d’anti-héros

Kenji est certes le narrateur du récit et guide de surcroît, mais il est pareil à une marionnette qui se débat pour survivre. Le récit s’entremêle de ses nombreuses descriptions, de ses introspections angoissées, de ses analyses lucides, de ses dialogues avec Franck et sa petite amie. Il ne semble que spectateur, ce qui désoriente d’autant plus le lecteur qui a envie de crier à Kenji qu’il se voile la face et qu’il est piégé.

« Franck » n’est pas un touriste lambda, en quête de frissons, c’est un énigmatique voyageur du crime qui se dit importateur de pièces détachées pour Toyota (plutôt ironique). Il est  venu au Japon pour goûter à la soupe Miso dont les Japonais se régalent quotidiennement. Il souhaite en effet savoir « quel genre de peuple pouvait boire une soupe pareille tous les jours… ». Mais il finit par conclure : « je n’ai plus besoin d’en boire, je suis en plein dedans, dans le potage japonais ! ».  
 
«  Franck » se dessine sous nos yeux à la faveur des descriptions effrayées de Kenji, qui semble obsédé par l’étrange visage de son client, pareil à un masque de silicone, et dont les froides expressions n’ont rien d’humain. Selon Kenji, cet homme apparaît au fur et à mesure comme irréel, d’une substance inconnue, insensible, indéfinissable. Au début de leur rencontre, Kenji peine à lui coller une étiquette de « tueur en série » ; il ressent en revanche qu’il est un « gouffre béant », d’où pourraient sortir toutes sortes de choses sombres.

Cependant lorsque l’on assiste aux meurtres sanglants, on constate que cet étrange personnage s’inscrit comme le digne disciple du serial killer du Silence des agneaux ou de l'American Psycho de Bret Easton Ellis, auquel on a d’ailleurs beaucoup comparé Miso Soup. A l’instar de Patrick Bateman, l’antihéros d’Ellis, Franck incarne la dualité et symbolise le justicier arbitraire d’une société, qu’il s’évertue à « purifier », en éliminant les individus qui la polluent.


Une balade asphyxiante  

Le récit se voit balayé par des changements de rythme et des fulgurances, ce qui peut aisément désorienter le lecteur. Cependant, cette narration parfois chaotique, traduit parfaitement le trouble ressenti par le narrateur dans son errance et ses impasses, où la lucidité et l’aveuglement se mêlent confusément. Ce polar est éprouvant et la promenade du duo meurtrier ainsi que notre balade dans le récit, est littéralement asphyxiante.


La densité allégorique

Les lieux et les personnages sont choisis comme autant de symboles de la déchéance des sociétés capitalistes et de l’égocentrisme qui y sévissent. L’individualisme et le cynisme sont d’ailleurs une des caractéristiques des romans post-modernes.

Le roman est basé sur une dynamique de ruptures qui tendent ouvertement ou symboliquement à dénoncer cette décadence latente du Japon.

Nous remarquons en premier lieu une évidente rupture culturelle, linguistique, historique entre le Japon et les USA. En effet, l’auteur - par l’intermédiaire de Kenji - évoque durant de nombreuses pages, les rapports culturels entre les deux sociétés qui apparaissent non seulement très différentes, mais aussi opposées. Toutes les différences à propos de l’histoire, des mœurs, des loisirs ainsi que les paradoxes et les incompréhensions mutuelles y sont avidement disséqués, au gré de dialogues entre Kenji et Franck. S’il y a incompréhension des deux cultures, on remarque néanmoins une imprégnation assumée de la culture US dans certains lieux qui portent des noms de rues américaines ou bien une certaine idéalisation de l’Occident des jeunes générations, engendrée par des icônes hollywoodiennes et sportives. Au gré des rencontres et des enseignes, on relève l'omnipotence du modèle américain et le délitement des valeurs japonaises. Il y a cette course au profit, cette prostitution de consommation, ce matérialisme foisonnant…

Quoi qu’il en soit, cette pseudo-symbiose culturelle n’est que superficielle et artificielle et les vraies différences émergent des  fondements de la société et des fondations de la ville ultra-moderne.

On relève également une rupture psychologique entre Kenji et Franck, entre l’innocence de l’un et la perversion de l’autre. Cependant, peu à peu les frontières se brouillent, le statut de bourreau et victime devient plus flou au gré des prouesses sanguinaires du tueur. En effet, le roman fait fi de tout manichéisme en créant entre les deux personnages une sorte d'attraction-répulsion, de fascination réciproque. Les moments de peur alternent ainsi avec des moments d’inattendue complicité, durant lesquels chacun dévoile peu à peu ses failles respectives. Désabusés, mélancoliques, parfois cyniques, les personnages s'enfoncent alors dans cette nuit sanglante. L’impuissance de Kenji alimente ainsi la perversion de Franck qui massacre en toute impunité.

Nous comprenons  dès lors que le véritable guide de ce voyage initiatique est Frank. Le fait qu’il soit étranger et son extrême violence agissent comme révélateur de la société nippone. Le personnage est présenté par l'auteur comme l'incarnation de la décadence du Japon, la personnification de sa destruction interne, par des facteurs externes.

Nous assistons finalement à un renversement de perspectives. "La frontière entre la normalité et la folie devenait floue. Je ne savais plus ce qui était bien, ce qui était mal" s'étonne Kenji. Ainsi, le schéma apparaît au début comme archétypal, mais les frontières s’amincissent peu à peu et se brouillent, l’ambigüité s’installe sournoisement.

Pour finir, nous notons les ruptures physiques ; celles-ci sont moins subtiles et métaphoriques puisqu’il s’agit des décapitations et autres démembrements perpétrés par le sadique Franck. Une des caractéristiques du roman est l’extrême crudité de ses descriptions morbides. Jusqu'à l’apogée du récit : cette unique scène gore, violente, sadique; scène vers laquelle nous ne faisons que tendre, que nous devinons et qui pourtant se révèle choquante.


L’irrésistible décadence du Japon

Ainsi, ce roman va au-delà du simple polar et du triller psychologique. Les personnages, les lieux décrits et les meurtres sanglants ont une résonance symbolique très dense. En effet, le thème privilégié de Murakami est la décadence du Japon, soumis à un réseau d’oppressions latentes et confuses. Un Japon victime de démesure technologique, de surconsommation, où les traditions familiales et collectives ne peuvent qu’abdiquer, face à cette nouvelle génération sans âme et dépourvue d’idéal. Il dénonce ainsi cette masse impersonnelle ployant sous le poids des richesses capitalistes et  accablée par sa propre solitude.

Les massacres sanguinolents de Franck sont la métaphore d’une société qui tue sans vergogne, qui déshumanise. La violence est noyée dans l’indifférence et la froideur générale, ici symbolisé par Kenji, qui -au-delà d’un instinct de survie évident - se fait hypnotiser, anesthésié par son bourreau, à l’instar de toutes ses victimes. Cela met en exergue la cécité de la société japonaise devant des phénomènes toujours plus graves.

Au-delà de l’histoire, Murakami déploie son arsenal de dénonciations. L’on découvre alors un Japon sous un angle généralement ignoré. Sa plume sert une certaine démarche ethnosociologique qui tend à mettre en lumière les profonds bouleversements socio-culturels connus par ce pays au XXème siècle. Il démontre ainsi - à travers les massacres perpétrés par le touriste étranger - cette société japonaise agonisante et mutilée par des maux occidentaux. Le décor qu’il choisit pour mettre en scène son récit atteste de la dérive urbaine, du lieu déraisonné qui s’égare sur des chemins de traverse comme la prostitution lycéenne, l’immigration, la marginalité et autres misères individuelles et sociales, perdus dans le vide existentiel et péchant par manque de spiritualité.

Ce n’est qu’après ce postulat que nous pouvons tenter de comprendre le titre du roman. Pourquoi l’auteur a-t-il choisi ce plat pour illustrer son propos ? Pour beaucoup de Japonais, la journée commence avec une soupe au miso. Ainsi cette soupe est très emblématique de la culture japonaise. Mais à la fin du récit, Franck  compare cyniquement les petits bouts de légumes qui y flottent à des « débris de saleté », et ce derrière une impression de raffinement  et de distinction. Doit-on alors comprendre que l’aspect de la soupe fait écho à la vision qu’a Murakami de son pays ? En effet, l’auteur nous confie : « En écrivant ce roman (…) je me suis senti dans la position de celui qui se voit confier le soin de traiter seul les ordures »


Conclusion

La lecture de cette mixture étrange et presque indigeste laisse un arrière-goût âpre. On est également désorienté par le suspense viscéral qui a sévi durant tout le roman et par la fin déconcertante. Et on a le mal du pays. Car nous sommes les témoins impuissants de la déliquescence de la société japonaise, dont le breuvage capitaliste a d’insoupçonnables conséquences.


Céline, Bib 1A

Lire également l'article de Lucille sur Ecstasy.

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