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3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 19:58










Régis MESSAC
Quinzinzinzili

L’Arbre Vengeur, 2007
200 p.
















Article de Maylis

L’Arbre Vengeur

L’Arbre Vengeur est une maison d’édition indépendante de Bordeaux spécialisée dans l’édition d’auteurs méconnus ou de romans et d’essais insolites. Un libraire et un graphiste se sont associés, mettant en commun des finances très limitées mais des connaissances certaines sur le milieu éditorial. Ils sont partis de presque rien, éditant d’abord des œuvres libres de droits, pour arriver enfin à se faire un nom. Peu à peu, leur catalogue s’est enrichi, et atteint désormais une cinquantaine de titres.

Quinzinzinzili, devenu introuvable, avait été édité pour la dernière fois en 1972. L’Arbre Vengeur l’a réédité et lui a attribué une couverture de Jean-Michel Perrin qui illustre parfaitement le roman : on y voit trois enfants sur un chemin de montagne rouge bordé par une mer orange. L’un d’eux est agenouillé et semble fouiller la terre. Le deuxième, à quatre pattes, pêche. Enfin, le dernier est debout, la tête rejetée vers l’arrière, et il regarde l’intérieur du canon d’un fusil. Cela ressemble à une illustration de l’évolution humaine, où peu à peu l’Homme s’élève et se met en danger.

Pour plus de renseignements, vous trouverez à cette adresse une interview du fondateur de la maison d’édition : http://www.sauramps.com/article.php3?id_article=2366, et vous pouvez également consulter leur site web : http://www.arbre-vengeur.fr.


L’auteur

Régis Messac est né à Champagnac (France) le 2 août 1893. Fils d’instituteur, il s’intéresse très tôt aux detective novels et à ce qui allait devenir la Science-Fiction. Ses centres d’intérêt sont la préhistoire, la linguistique, la religion, les sciences, l’éducation, les arts, et il se penche tout particulièrement sur le devenir de l’humanité. Auteur très prolifique, il s’essaye à tous les genres (roman, traduction, critique, essai, pamphlet).

Il participe à la Première Guerre mondiale mais, blessé en décembre, il termine sa carrière de soldat dans des troupes auxiliaires où il refuse toute promotion. En 1919, Messac obtient l’agrégation et commence à enseigner la littérature au lycée. Il voyage ensuite à Glasgow et au Canada où il poursuit sa carrière de professeur.

De retour en France en 1929, Messac soutient sa thèse sur le roman policier et obtient un doctorat. Il écrit dans un grand nombre de revues d’intérêt littéraire, syndicalistes ou pacifistes. Il lance alors la collection « Les Hypermondes », qui ne comptera finalement que trois ouvrages. Messac, en grand observateur des mouvements de sa société, dénonce l’enseignement de son époque, l’étroitesse d’esprit des hommes, la notion de grande littérature, les diktats religieux, sociaux, économiques, politiques et militaires, et appelle à une révolution culturelle. Par-dessus tout, il se pose comme un pacifiste. Quinzinzinzili naît à cette période (en 1935), en même temps que l’émergence des utopies et des prémices d’un conflit mondial.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Messac devient membre du comité directeur de la Ligue internationale des combattants de la paix (qui affirme n’avoir jamais tué un seul homme) et participe à l’organisation de l’évasion des gens envoyés au STO. Il est dénoncé et arrêté en 1943. Déporté, Régis Messac disparaît en 1945 lors d’une « marche de la mort », sans laisser de traces.

Résumé de l’œuvre

Pris dans un engrenage d’alliances, le monde part une nouvelle fois en guerre. Cette fois, le conflit provoque l’anéantissement presque total de la race humaine. Un gaz hilarant mais mortel se répand, n’épargnant qu’un minuscule groupe de dix personnes qui s’étaient réfugiées dans une grotte de Lozère en croyant à un orage. Gérard Dumaurier, l’unique adulte du groupe, tient dans un petit carnet la chronique d’une renaissance. Tandis qu’il tente d’assumer l’impossible deuil de sa civilisation, les neuf enfants qui l’accompagnent inventent un nouvel âge, avec son langage, sa mythologie et ses préoccupations. La seule fille (une femelle, selon Dumaurier) domine son sérail dès l’éveil de sa puberté, et réinvente le crime passionnel. Les enfants deviennent une tribu. Leur retour à l’état sauvage est observé par Gérard qui consigne leurs actes avec cynisme. Son amère plainte est ponctuée par des éclats de rire qui rappellent la fin si peu honorable de sa civilisation.

Pourtant, Gérard sort parfois de sa léthargie pour aider ces gamins idiots qui ont tout oublié. En voyant resurgir la guerre, lui qui se souvient avec douleur, il craint le cercle vicieux qu’une nature humaine autodestructrice pourrait bien recréer encore et encore…

Doit-il les aider, les tuer, ou espérer que Quinzinzinzili, cette étrange divinité créée par les enfants, les protègera ?

L’humanité mérite-t-elle d’être sauvée ?

Le choc des civilisations

Si les enfants représentent l’aube d’une nouvelle humanité, Gérard Dumaurier est bien un homme de la civilisation détruite.

Gérard Dumaurier est un homme assez cultivé, grand observateur. Au début du roman, il explique longuement la triste fin de l’humanité. Dès le départ, il s’interroge sur le rôle qu’il peut jouer. Comme il ne désire pas faire de choix, il reste immobile, et s’enlise dans la contemplation d’un monde détruit. Il ne cesse de comparer cette horde d’enfants ensauvagés à la brillante civilisation qui fut la sienne. Toutefois, il reprend conscience parfois et sort de sa torpeur pour agir.
Son écriture varie avec la complexité de son caractère. Elle se fait acide quand il critique, puis s’imprègne de stupeur lorsque Gérard décrit les villes dévastées. Dans ces moments-là, il n’est plus possible de feindre l’indifférence. Toutefois, il reste un espoir presque informulé, celui de n’être pas la seule personne « consciente » dans ce monde.

Ces états d’âme sont ponctués par des leitmotive qui illustrent bien la personnalité contradictoire du protagoniste. « Moi, Gérard Dumaurier » est la première phrase du roman. Elle réapparaît souvent, comme pour conjurer l’oubli. Gérard se rappelle son nom comme un lien vers le passé. Il ne l’abandonnera qu’en toute fin de vie. « M’en fous », répète-t-il dès qu’il se surprend à ressentir de l’intérêt pour la tribu qu’il suit. Puis, « Quinzinzinzili », qui sonne à la fois comme un ricanement et une incantation. Chaque fois qu’il « rit », il le note, mais il ne s’agit pas de gaieté. Cette hilarité sonne comme l’agonie de l’humanité toute entière soumise à un gaz mortel.

Souvent, Gérard Dumaurier se demande s’il n’est pas fou. Il refuse très longtemps la réalité. Enfin, ses larmes jaillissent et il assume enfin son deuil. A partir de ce moment-là, il décrit uniquement le présent, sans se départir de son cynisme.

On peut donc imaginer que le protagoniste ressemble parfaitement aux contemporains de Messac. Inactif, il attend que les choses se passent. Obnubilé par son passé, il refuse la réalité malgré toute sa science. Nombriliste, il ne cesse de se plaindre et de se moquer, se rendant très antipathique aux yeux du lecteur. Il refuse d’évoluer, ou même d’aider des enfants. Gérard Dumaurier s’épanche dans ce carnet qui l’accompagnera jusqu’à sa mort, pour un lecteur plus qu’hypothétique. Pourtant, il s’efforce de tout expliquer, de tout raconter, comme s’il pouvait servir l’Histoire et empêcher l’éternel recommencement, alors que l’écriture n’existe pas dans le nouveau monde.

Les enfants, eux, sont retombés à l’état sauvage. Très vite, ils ont inventé un nouveau langage, plus nasalisé, dérivant de l’anglais, de l’espagnol et du français. Leurs noms ont été déformés, devenant Ilayne, Tchaon, Manibal, Tsitroen, Pantin, Bidonvin, Lanroubin, Bredindin, Embrion Sanlatin.

Peu à peu, la vie en groupe fait resurgir certains souvenirs. Le Pater Noster, combiné à certains cours d’histoire, donne lieu à une mythologie à la tête de laquelle ils placent Qinzinzinzili, une figure du destin. La magie des formes géométriques intéresse vivement les enfants. Ils ne cessent de découvrir des objets du passé, tous très symboliques : un fusil, des allumettes et un briquet. Seules ces reliques feront sortir Gérard Dumaurer de sa léthargie. Puis l’amour renaît, car un seul des enfants est une fille. Celle-ci devient la matriarche de la tribu. Des luttes apparaissent entre le garçon éveillé et la brute épaisse, et la guerre revient avec son lot de traîtres.

Ces enfants, appelés bêtes sauvages, sont l’avenir d’un monde détruit. Ils sont bel et bien humains, et leurs origines ne cessent de refaire surface. Gérard Dumaurier est bien obligé de le reconnaître, mais il lui faudra toute une vie pour l’admettre.

Ce roman sonne comme un cri d’alarme lancé par Régis Messac à ses contemporains. Ses avertissements ne seront pas écoutés, et Messac est l’une des innombrables victimes de la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, Quinzinzinzili semble cruellement d’actualité… Il illustre parfaitement l’immobilisme de notre société, son individualisme et ses pulsions autodestructrices.

Moins choquante que Des anges mineurs de Volodine ou Les Pièces de guerre d’Edward Bond, cette dystopie n’en reste pas moins une œuvre marquante, facile à lire mais difficile à oublier…

Maylis, 2ème année Bib.-Méd.



Article de Marie


Quinzinzinzili : n. neutre, lat. Pater Noster, Qui es in coelis : Notre père, qui es aux cieux
     

Quinzinzinzili, ce nom imprononcable, est en fait celui d’une sorte de Dieu suprême, vénéré mais à la fois craint par une nouvelle communauté, une nouvelle civilisation, composée essentiellement d’enfants rescapés.

Explications : dans les années 1930, une guerre mondiale éclate. Jusque là, rien de très original. Si ce n’est que cette fois, elle met fin à la civilisation telle qu’on la connaît. En effet, par le biais d’une sorte de bombe biologique, l’ensemble de la population terrestre disparaît ainsi que nombre des paysages que le monde pouvait offrir jusqu’alors. C’est en quelque sorte la fin du monde.

Mais c’était sans compter sur une poignée d’enfants et Gérard Dumaurier, narrateur sans doute fou de ce récit dystopique. Ces rescapés sont miraculeusement sauvés de cette extermination grâce à la visite d’une grotte un peu trop profonde pour avoir la chance, ou pas, de ne pas respirer le gaz fatal.

Ainsi commence une nouvelle civilisation, composée donc d’une dizaine d’enfants, complètement apeurés au départ, et d’un précepteur peu soucieux de son devenir et de celui des autres. Ce qui peut paraître étonnant, c’est que très vite, ces enfants vont totalement perdre les notions de leur éducation passée, leur langage, leurs habitudes, etc. Ils doivent se reconstruire et inventer leurs propres codes : un nouveau langage qui est un détournement lointain de leur langue maternelle, et un apprentissage de la vie plus que rapide. Dans un temps imprécis, ils vont passer de l’état de jeunes enfants à celui de jeunes adultes : sexualité, jalousie, meurtres…

Finalement, cette nouvelle civilisation ne change pas des grands principes de l’ancienne, aux yeux du narrateur évidemment, puisque les enfants ne s’en souviennent pas et découvrent la vie à travers cette nouvelle donne.

Gérard Dumaurier, le narrateur de cette histoire, se pose ici en sorte d’ethnologue, puisqu’il va observer les enfants, écrire sur eux et parfois même participer à leurs nouveaux rites. Il est ainsi le seul témoin du passé dans un monde où il a encore quelques repères. Par exemple, il est pris pour Quinzinzinzili, ce nom donné au Dieu de la nouvelle civilisation, entité qui transparaît dans tous les faits et gestes de ce nouveau quotidien, lorsqu’il montre à un des enfants comment gratter une allumette pour qu’il y ait du feu.

Un ethnologue peut-être, mais assez peu concerné malgré tout par la « tribu » qu’il observe et d’un pessimisme chronique assez effrayant. Contraint en effet de rester avec eux puisqu’il semble ne plus y avoir d’autres vies humaines ailleurs, il se détache complètement d’eux, tout en narrant leur histoire, ce qui est assez paradoxal et montre de ce fait la capacité de l’homme à se complaire parfois dans les situations les plus contradictoires. Après tout rien ne l’empêcher de partir, si ce n’est sa folie peut-être, qui en avait décidé ainsi.

Tout au long du récit on comprend que Dumarier perd peu à peu la notion de cette réalité dont il est le seul garant puisque c’est lui qui la narre. On en vient à se demander si tout ce qu’il raconte n’est pas simplement le fruit de son imagination comme il se le demande lui-même parfois. Il ne sait pas tellement ce qu’il fait là, pourquoi il reste, à quoi bon la vie finalement ?

Enfin, on assiste à la naissance réelle d’une nouvelle civilisation qui peuplera petit à petit la terre entière, le peuple des Eskhatos.

Régis Messac, à travers son narrateur, nous propose de voir le monde dans son état le plus simple voire le plus primitif. Les émotions les plus vives qui nous régissent sont les mêmes qui dominent le groupe d’enfants : Quinzinzinzili, soit la religion, sorte de réflexe humanitaire universel et point de divergence majeure entre les enfants et Dumaurier. On trouve également l’amour, la domination, etc..

Le narrateur, issu de l’ancien monde, a déjà fait sa propre expérience et ce qu’il attribue à des gestes quotidiens ou des acquis se transforme aux yeux des enfants novices en des choses surnaturelles issues de la volonté de Quinzinzinzili qui signifie également pour eux le destin. Ainsi, Dumaurier se positionne dans un point de vue beaucoup plus terre à terre et beaucoup moins mystique que celui de ses acolytes. Une façon pour l’auteur de mettre en avant ses désillusions face au monde qui change et à ce qu’il peut et va même peut-être devenir.

A travers ce roman d’anticipation écrit en 1935, Régis Messac lance un  avertissement clair sur le devenir du monde de l’époque. Le fait de présenter son roman sous forme de journal intime donne un caractère plus fort et plus crédible au texte dans le sens où il relate des faits avérés, des catastrophes qui se sont passées et le texte à travers sa voix en est le témoin. Un peu comme si le narrateur était parti dans le futur et était revenu pour prévenir ce qu’il allait se passer. L’aspect apocalyptique de l’histoire renforce cette volonté de prévenir du pire. Mais le rôle de fou que joue Dumaurier met une certaine distance « polie », dans le sens où tout cela peut ne pas être totalement pris au sérieux mais peut paraître assez crédible pour qu’on essaie de se poser les bonnes questions en ce qui concerne le devenir de notre planète et de l’humanité. Sans oublier que dans les années qui suivront la parution du livre, une des pires guerres va ravager le monde et le transformer complètement. Roman visionnaire ou simple fantasme, faites-vous votre propre idée en lisant le livre. Dans tous les cas, ce roman est clairement intemporel…

Extrait p.93

« Ces croupes boisées durent être autrefois un terrain parcouru par les chasseurs. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, l’autre jour, Embrion Sanlatin en a trouvé un. Un cadavre de chasseur, veux-je dire. Il fallait aller loin. Il était au bas d’une des pentes qui forment les nageoires du saurien, couché sur la face, les pieds trempant dans l’eau. Tout botté, tout guêtré, au complet, avec son carnier, ses cartouchières et son fusil.
Embrion l’avait peut-être trouvé depuis longtemps ; on ne peut pas savoir, car c’est un individu fermé et sournois. Mais Lanroubin, qui est décidément un malin, l’a épié et suivi, et l’a découvert agenouillé auprès du cadavre. Ils ont eu des mots ; je crois même qu’ils se sont battus. Toujours est-il que la communauté a été mise au courant de la découverte et s’est retrouvée autour du chasseur. Les voilà debout, en cercle, riant d’un rire vague et sauvage, curieux, excités, n’osant pas trop toucher à la chose. Je ne sais pas trop, mais je crois qu’ils n’ont pas l’idée que les vêtements et la cartouchière sont distincts du chasseur. Pour eux, ce doit être des poils. Nous n’avons presque plus de vêtements. »


Extrait pp.168-169

« Je passe sur ce voyage où, pourtant les hommes nouveaux font des trouvailles et révèlent encore bien des côtés baroques de leur caractère. Mais mon esprit est déjà en veilleuse. Je ne les observe plus, je n’ai plus le goût de les observer. Au lieu de regarder ce qui se passe autour de moi, je revis, avec une intensité de plus en plus forte, hallucinatoire, les scènes du monde antédiluvien. Je réentends des discours d’hommes politiques – ah ! combien futiles…Sécurité, désarmement...ha, ha, ha !... Pactes, responsabilités, traité de Versailles, race aryenne…ha, ha, ha !... Puis, je tiens à nouveau dans mes bras la souple Elena, avec sa robe bleue à reflets électriques ; je dîne au Ritz, en smoking, je revisite des expositions futuristes… Futuristes ! ha, ha, ha ! Il était beau le futur ! – Mais était-ce bien le futur ? Ce que je prends pour des hallucinations n’est-il pas la réalité ? Mes moments de folie ne sont-ils pas des moments de bon sens ? Où est la démence, où est la raison ? Ne serais-je qu’un pauvre fou inoffensif, que l’on laisse sortir de temps en temps, qui mène à certains jours une existence presque normale, mais qui, par un étrange désordre de l’esprit, s’imagine, le pauvre, qu’il a vécu la fin du monde ?
Quelle est l’illusion, quelle est la réalité ? Je ne sais plus. »


Marie Castagnino, A.S. Ed.-Lib.


LIENS

Deux autres articles sur Qinzinzinzili, ceux d'Isabel et de Marine

Autres articles sur des ouvrages édités par L'Arbre vengeur :

Eric Chevillard, L'autofictif, article de Marine

Léon Bloy, Histoires désobligeantes, article d'Adrien

Léo Lipski, Piotrus, article de Marie-Amélie

Marie-Louise AUDIBERTI, Stations obligées : article de Julie.

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Published by Maylis et Marie - dans dystopies
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