Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 06:36







Philip Kindred
DICK ,
Le maître du haut château
,
Paris : J’ai lu, 2008, (Science-fiction ; 567)

















Incertitudes du temps, temps des incertitudes

« Captivant excentrique, Californien typique, auteur de chefs-d’œuvre de pacotille dont la vie reflète les passions et bizarreries qui nous habitent tous tant que nous sommes. »

C’est en ces termes que Paul Williams, ancien journaliste au magazine Rolling Stone, décrit son défunt ami Philip K. Dick dans l’avant-propos de la biographie que Lawrence Sutin lui a consacrée [disponible en français sous le titre Invasions divines : Philip K. Dick, une vie, dans la collection Folio SF de Gallimard]. Penchons nous sur l’existence du romancier pour voir si ce jugement se révèle réaliste.

Philip K. Dick : sa vie, son œuvre

Philip et Jane Charlotte voient le jour à Chicago le 16 décembre 1928. Très vite, leur jeune mère Dorothy éprouve des difficultés à s’occuper correctement de ses jumeaux et une bouillote défectueuse provoque une grave brûlure qui faute de soins rapides cause le décès de Jane en janvier 1929. Ce drame va avoir une double conséquence sur la vie du jeune Phil. Son père Edgar déserte le foyer familial, laissant le bébé à la charge de sa femme - ils divorceront, après de vaines tentatives de raccommodement, en 1933. Inconsciemment, Phil développe l’impression d’héberger en lui cette sœur qu’il n’a pas connue et dont la mort :lui laisse un sentiment de culpabilité parfois, il pensera qu’elle a plus de réalité que lui…

Dorothy déménage après son divorce de Chicago à Berkeley, ville universitaire de Californie. Phil, dès ses premières années scolaires, se fait remarquer par ses professeurs pour sa curiosité et son intelligence. De son côté, l’école signifie la solitude : l’asthme dont il souffre, puis les crises d’angoisse qu’il éprouve en public, le coupent des jeunes de son âge. Alors, il se réfugie dans le dessin et surtout la lecture dont il a hérité le goût de sa mère aux prétentions littéraires contrariées.

Phil lit tout ce qu’il trouve en bibliothèque : Edgar Rice Burroughs, Flaubert, Stendhal, Joyce, Kant, Jung, de la physique théorique, la Bible, la Bhagavad Gita. A douze ans, la découverte d’un magazine de science-fiction, Stirring Science Stories, fascine l’adolescent dévoreur de chaque livraison du Magicien d’Oz : Phil a trouvé sa voie, celle de l’écriture, avec une prédilection pour la science-fiction où il pourra laisser s’exprimer son goût pour la spéculation sur la réalité. Mais pour l’instant, il doit se contenter des poèmes qu’il fait publier dans la gazette de son lycée. Ces textes lui assurent
sur ses amis un ascendant intellectuel qui compense l’ennui qu’il ressent à étudier. Dès l’âge de 15 ans, Phil s’est trouvé un petit boulot dans un magasin de radios et de disques où il s’épanouit auprès des enregistrements de musique classique, les compositeurs romantiques allemands ayant sa faveur.

C’est aussi  dans cette boutique qu’il rencontre en 1948 une jeune étudiante en philosophie, Jeannette Marlin qui va bouleverser la vie du jeune homme mal dans sa peau. Il quitte le domicile familial et demande, étant mineur, l’autorisation de sa mère pour épouser Jeannette ; il entame même des études de philosophie à Berkeley. Mais le bonheur ne semble pas inscrit dans les gènes de Dick : son mariage est un échec au bout de six mois, les manuscrits qu’il envoie aux éditeurs sont refusés - leur réalisme décalé reste encore trop d’avant-garde. Seule éclaircie, Phil rencontre Kléo Apostolides qu’il épouse en 1950. Hélas, les sympathies communistes de sa nouvelle  femme lui valent le renvoi de l’université et les soupçons du FBI. Plus encore, le couple, bien qu’économe, connaît des fins de mois difficiles. Puisqu’il ne peut faire publier ses romans mainstream, Dick va investir son talent dans l’écriture de nouvelles de science-fiction qui constituent la chair des pulps, ces revues bon marché qui offrent une opportunité pour tout un vivier de jeunes écrivains de SF, comme Poul Anderson ou Isaac Asimov, de «  percer » auprès d’un public avide d’extraterrestres, de voyages interstellaires, de mutants ou d’explorations temporelles. Alors, Dick vend des disques la journée et tape ses histoires la nuit.

Entre 1952 et 1955, il place trente-cinq nouvelles dans différentes revues, ce qui améliore sa situation financière. et le convainc qu’il est temps pour lui de s’atteler à des romans, plus rémunérateurs et plus valorisants. Ainsi naît Loterie solaire (1955), une dystopie où, avec humour, Dick brosse le portrait d’une Amérique dont les présidents sont élus par tirage au sort ! Cet opus connaît un succès d’estime d’autant qu’il paraît en poche. Suivront jusqu’en 1960 sept autres romans, des Chaînes de l’avenir aux Marteaux de Vulcain où Dick donne libre cours à sa peur d’un nouveau conflit mondial et à ses interrogations sur la réalité, deux leitmotive hérités de son père, vétéran de la Grande Guerre et paranoïaque notoire. Quoi qu’il en soit, Dick, avec ses œuvres plus remarquables par la singularité des univers proposés que par la qualité de leur écriture, se fait un nom dans le milieu de la SF, même s’il hérite aussi d’une réputation de « cinglé » qu’il cultive avec art, par goût de la mystification.

Phil devrait être satisfait : sa vie conjugale et professionnelle se maintient au beau fixe. Pourtant, il ressent l’impression de tourner en rond et pense retourner à sa première passion, la création de bandes dessinées. Pour le remettre sur les rails, Kléo le décide à déménager à Point Reyes, une petite ville de la campagne californienne - dont il s’inspirera pour écrire Confessions d’un barjo, son meilleur roman non science-fictionnel, publié en 1975.

Phil se prend au jeu du gentleman farmer mais le ver est dans la pomme : au cours d’une soirée entre voisins, il rencontre la veuve d’un poète, Anne Rubinstein, avec qui il entretient vite une liaison. Femme de caractère, elle ne supporte pas de partager Dick avec une autre et Phil doit se résoudre avec déchirement à demander le divorce d’avec Kléo. Une fois libre, en 1959, il épouse Anne. Phil hérite des deux filles d’une Anne s’impliquant dans une affaire de fabrication de bijoux. Il crée des modèles de métal distordu, futuristes pour ses collections. Toutefois, Anne remet son mari au pas : elle a épousé un écrivain et attend de lui de connaître la gloire littéraire, ne serait-ce que pour régler les factures.

Retrouvant un dossier de notes prises adolescent sur la montée de l’Allemagne nazie et son entrée dans la Seconde Guerre mondiale, Phil renoue avec l’envie d’écrire une histoire où les forces de l’Axe auraient triomphé des Alliés. En découle Le maître du haut château (1962). Le roman plaît tant aux fans qu’il obtient l’année suivante le prix Hugo, récompense suprême pour une œuvre de science-fiction aux Etats-Unis. La machine « dickienne » est relancée : en 1963-64, paraissent quatre nouveaux romans (Les clans de la lune alphane, Nous les Martiens, Simulacres et Le dieu venu du Centaure) où Dick donne le meilleur de sa prose. Pourtant, ses angoisses le rattrapent : il se persuade que sa dominatrice d’épouse veut l’assassiner ! Harassée, Anne demande le divorce ce qui entraîne une profonde dépression chez Phil qui essaie de résoudre ses problèmes en écrivant (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, plus connu depuis le film de Ridley Scott sous le titre Blade Runner, et Ubik datent des cette fin des années 60) et en se remariant.

Les années  70 se placent pour Dick sous de très mauvais auspices : il divorce à nouveau, le fisc lui cause des ennuis et la consommation de drogues alimente sa paranoïa rampante-  il tire de cette expérience Substance mort (1974), chef-d’œuvre schizophrénique sur l’addiction et ses conséquences. Phil essaie bien de se désintoxiquer, de reprendre une vie sociale (Tessa devient en 1972 sa cinquième femme) mais il semble avoir basculé dans la folie : depuis 1974, il ne vit que pour analyser et partager l’expérience qu’il aurait vécue une nuit d’un contact avec une intelligence supérieure d’origine extraterrestre, rencontre qui nourrira des carnets intimes (huit milles pages d’une Exégèse, inédite à ce jour, où Dick dialogue avec ses doubles sur la nature de la réalité et de la divinité) comme sa « trilogie divine » : Siva, L’invasion divine et La transmigration de Timothy Archer (1978-1981).

Epuisé par tous ses excès, Dick est victime d’un accident vasculaire cérébral le 18 février 1982. Hospitalisé dans le coma, une crise cardiaque l’emporte le 2 mars. Ironie du sort, trois mois plus tard, la sortie du film Blade Runner le propulsait au panthéon des génies de la SF et créait en Europe et au Japon une véritable « Dick mania ». Dick laisse derrière lui plus de 175 nouvelles et de 40 romans publiés parmi lesquels les fans et les critiques s’accordent à voir en Le maître du haut château son chef-d’œuvre absolu.


Le Maître du Haut-Château

1962 : quinze ans après leur victoire sur les Alliés, L’Allemagne nazie et le Japon dominent le monde. Le troisième Reich s’est étendu sur toute l’Europe et en Afrique où au prix de purifications ethniques elle a pillé les ressources naturelles et apporté le progrès industriel avant de lancer des vaisseaux de colonisation vers la Lune et Mars. La Sphère de coprospérité asiatique, elle, de la Chine à la Californie, dominée par des Japonais imbus d’harmonie existentielle et de Blancs collaborant par esprit de lucre, connaît le marasme économique.

Ainsi, à San Francisco, chacun doit lutter pour assurer son quotidien. Robert Childan fournit à ses riches clients des objets d’artisanat traditionnel américain ; Frank Frink, récemment licencié, monte avec un collègue une affaire de création de bijoux en matières semi-précieuses ; M. Tagomi gère la Mission Commerciale des Etats Pacifiques d’Amérique. Dans les Rocheuses, en « zone libre », Juliana, la femme de Frink, partage ses journées entre cours de judo et soirées au bar. Sans se l’avouer, tous attendent qu’un quelconque événement vienne rompre la routine de leurs existences. Pour Tagomi, le destin s’incarne dans Baynes, un Suédois, venu négocier la vente de brevets pour des moules pour plasturgie. Childan et Frink lient leur sort quand ce dernier, pour se venger de son ancien patron, vient apprendre, en se faisant passer pour un officier de marine, à l’antiquaire qu’une partie des objets qu’il vend ont été usinés de nos jours en Californie et sont donc des faux. Juliana croise la route de Joe Cinnadella, un routier dont elle s’éprend.

Quand survient la nouvelle de la mort de Bormann, Führer à la suite d’un Hitler interné, le cerveau rongé par la syphilis, l’Histoire semble à un tournant. Car les candidats à la tête du Reich sont légion et tous ne partagent pas les mêmes orientations à donner aux fragiles relations internationales. Pour échapper à l’angoisse, le commun des Américains se plonge dans le dernier roman de science-fiction à la mode, La sauterelle pèse lourd. Son auteur, Hawthorne Abendsen, réputé vivre en ermite dans un Haut Château, une forteresse surarmée au cœur des Rocheuses, y décrit l’impensable : une Terre où les Alliés ont gagné la Seconde Guerre mondiale pour ensuite se disputer la suprématie sur le monde jusqu’à le mener au bord d’un holocauste nucléaire. Pour tenter de deviner ce que l’avenir lui réserve, il jette les baguettes ou les pièces de monnaie divinatoires du millénaire Livre des Transformations chinois, le Yi-king. Et tout ce qu’il en retire d’enseignement peut se résumer ainsi : la réalité est incertaine.

Ainsi, les apparences deviennent trompeuses. Gaynes se révèle être un agent d’une faction allemande venu solliciter l’aide des Japonais pour éviter la mise à exécution du plan « Pissenlit » qui par une attaque de troupes nazies sur la zone libre des Rocheuses, conduirait au conflit ouvert et global entre le Reich et l’empire nippon. Juliana, lors d’une escale du voyage qu’elle entreprend avec Joe pour rencontrer Abendsen, réalise que son amant a endossé l’alias d’un chauffeur italien pour approcher et tuer l’auteur si gênant pour le régime nazi. Frank, simple tourneur sur métal, se révèle capable, tel un démiurge orfèvre, de conférer assez de « magie » à ses bijoux qu’un d’entre eux ouvre des portes sur une Terre parallèle où les Japonais subissent le racisme des Californiens. Au total, ces révélations poussent les protagonistes  à passer de l’état de spectateurs à celui d’acteurs de leur existence. Le posé Tagomi se résout à abattre les spadassins allemands qui viennent à la Mission commerciale pour neutraliser Baynes. Juliana égorge Joe pour sauver Abendsen dont elle entend bien arracher le secret de La sauterelle. Frank entreprend par cadeaux interposés la reconquête de sa femme. Quelle vérité surgira de leurs implications ? Je vous laisse lire le Maître du haut château pour en connaître le fin mot…

Résumer ce roman relève de la gageure tant après une phase d’exposition des personnages et de l’intrigue assez longue et morne, l’histoire s’accélère, les fils des destins s’emmêlent, les points de vue varient, les questions se multiplient plus amplement que les réponses. Dick y applique sa philosophie du récit, s’ingéniant à raconter sur le mode « multi-vocal » et à mystifier le lecteur par une constante mise en abyme des faits. Ainsi peut-on lire Le maître du haut château comme un suspense politique à l’instar des critiques américains des années soixante ; on peut aussi y voir, par l’importance donnée à la psychologie des personnages et à la banalité du quotidien décrit, une tentative de Dick pour rendre hommage avec humour et réalisme aux classes laborieuses qu’il a côtoyées à Berkeley. Surtout, en nous plongeant dans un monde que l’on sait ne pas être le nôtre sans amoindrir sa vérité pour les personnages qui l’habitent, il nous livre une œuvre de science-fiction dont les ressorts ne seraient pas l’impact de la science sur l’avenir de l’humanité, mais la réalité perceptible interrogée par les sciences sociales.


Une uchronie dickienne

Pour percer le mystère formel de ce roman, je laisse la parole à Paul Kasoura, un ami de Robert Childan qui au cours d’un diner lui présente La sauterelle pèse lourd : « il traite d’un présent différent » (p. 136). Par extension, la définition vaut, à mon sens, aussi pour l’œuvre qui abrite cette fiction. Cette branche particulière de la science-fiction qui présente des Terres dont l’histoire a différé de celle que nous connaissons a été baptisée du néologisme « uchronie » forgé sur le modèle de l’utopie par le philosophe positiviste Charles Renouvier en 1876 dans son essai Uchronie (l’utopie dans l’histoire), esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être [réédité en 2007 chez PyréMonde]. Renouvier part de la même question élémentaire que Thomas Moore dans son Utopie (1516) : « Et si les choses étaient autres ? » en l’appliquant non plus à la politique mais à l’histoire.

En changeant un fait du passé, quels événements en seraient-ils logiquement modifiés à leur tour ? Si dans Uchronie, le philosophe s’amuse à inventer des œuvres littéraires apocryphes, son but principal est de réfléchir aux ressorts de l’histoire pour en chasser le providentiel et rendre à l’humain les rênes de sa destinée. Toutefois, Renouvier ne fait que théoriser un principe qu’un autre Français, Louis Geoffroy (1803-1858) avait mis en œuvre dans son roman Napoléon ou la conquête du monde (1836), appelé aussi Napoléon apocryphe dans sa réédition de 1841 [Tallandier, 1983]. Geoffroy y imagine que Bonaparte arrivé devant Moscou en 1812 décide de ne pas prendre la ville mais de l’incendier - ce qui lui évite de subir les rigueurs de l’hiver russe et la déconfiture de la Bérézina, prémices de sa chute face à l’Europe coalisée contre lui -, mais d’aller arrêter le tsar à Saint-Pétersbourg. Napoléon, une fois la Russie soumise, conquiert la Pologne, l’Angleterre, l’Egypte, la Perse, la Chine, l’Inde. Une fois sa suprématie assise sur le monde, il nomme son oncle pape, décrète le français langue universelle, fait creuser les canaux de Suez et de Panama, dynamiter l’île d’Elbe qui inconsciemment le dérange. Geoffroy pousse la perfection du jeu en inventant la littérature uchronique des années 1820-1830 : le Richelieu écrit en français par Walter Scott ou L’histoire de la peinture romaine d’un Stendhal exilé à Rome pour avoir déplu à l’Aiglon !

Il n’est pas certain que Dick connaissait ces ouvrages quand l’idée du Maître du haut château a germé dans son esprit mais l’uchronie durant les cinquante premières années du XXe siècle a été un genre se vulgarisant aux Etats-Unis. Dans cette veine, il a été très impressionné par Autant en emporte le temps de Ward Moore (1953) où les Sudistes l’emportent sur les Confédérés à Gettysburg et finissent par régner sur tous les Etats-Unis. Dick, avec son sens de la démesure, a voulu créer une uchronie capable de susciter une horreur morale ultime et a donc puisé dans l’incarnation du mal absolu en ces années d’après-guerre : le régime nazi. Comme je l’ai signalé plus haut, Phil a cultivé durant sa jeunesse une adoration pour la culture germanique et constitué un dossier de notes sur la montée du régime nazi dont on peut trouver un écho dans les portraits des rivaux au poste de Führer que Tagomi subit avec malaise lors de la réunion au consulat japonais (pp. 115-120). Il poussa la germanophilie jusqu’à sympathiser avec ce régime jusqu’au bombardement de Pearl Harbour (7 décembre 1941) ; par la suite, Dick sera résolument pro-Alliés. Toutefois, les épreuves personnelles qu’il subit en son début d’âge adulte le poussent à revenir à ce sujet.

Dick n’œuvre pas en historien, ce qui fait que les éléments pour reconstituer le fil événementiel menant au monde du Maître du haut château restent lâches et fragmentés dans différentes réflexions et autres souvenirs des personnages. L’histoire diverge en 1936 lorsque le président Roosevelt est assassiné à Miami. Son successeur, Rexford Tugwell, un libéral, ne poursuit pas le programme de relance économique du New Deal, ce qui conduit les Etats-Unis à manquer d’armement lourd quand l’Allemagne opère l’Anschluss. Pearl Harbor ne déclenche pas l’entrée américaine dans la guerre, et pour cause : il n’y avait presque aucun navire américain quand les Japonais ont bombardé le port ! 1941 marque aussi l’effondrement de la Russie. C’est l’invasion nippone des îles d’Hawaï qui conditionne l’envoi de GIs au front, encore que les USA laissent les Anglais seuls lutter en pure perte contre l’avancée allemande en Afrique du Nord. Mais le bombardement des principales villes alliées par des V2 à têtes atomiques fait basculer irrémédiablement le conflit du côté de l’Axe.

Une ultime résistance, après la capitulation de l’Europe, s’organise sur les îles au large de la Nouvelle-Angleterre, elle aussi vite balayée. En 1947, les USA capitulent et sont partagés entre les vainqueurs : les Allemands installent une société fondée sur la pureté raciale sur la côte Est (on brûle des juifs dans les fours crématoires de New-York) ; dans le sud, des sympathisants font régresser l’économie à l’état antérieur à la guerre de Sécession - l’esclavage des Noirs est rétabli ; sur la côte Ouest, le Japon instaure un régime plus clément envers les Blancs, comptant sur leur supériorité culturelle pour amener une société mixte mais rétrograde - on s’y déplace en vélos-taxis conduits par des Chinetoques et on promet l’arrivée de la télévision pour les années 1970 ! Les Allemands, après avoir massacré les Polonais, ont fait de la Pologne un immense champ de blé, à l’instar de la Méditerranée. Quant à l’Afrique, Frank Frink ne peut évoquer son génocide - on y abat les Noirs pour en faire de la pâtée pour animaux - sans frémir d’horreur physique et métaphysique (p.16).

Pour tempérer la noirceur de ce monde dominé par les forces de l’Axe, Dick le met en abyme non pas par rapport au nôtre mais en regard d’une autre uchronie, celle du roman d’Abendsen, La sauterelle pèse lourd. Ce roman dans le roman décrit une Terre où la guerre a été gagnée par les Alliés après le passage dans leur camp de l’Italie. Le Japon ne subit pas de bombardements atomiques. Après la guerre, les grands gagnants, les Etats-Unis et l’Angleterre se partagent le monde en deux zones d’influence économique se rejoignant au milieu de la Russie. Toutefois, l’implication des Etats-Unis dans la guerre les a affaiblis et la Grande-Bretagne menée par Churchill essaie de lui ravir l’immense débouché commercial de la Chine par le biais d’un assistanat intéressé. De sorte que dans ce monde aussi menace l’holocauste nucléaire d’une nouvelle guerre mondiale.

  Je serais tenté de voir une deuxième uchronie dans l’uchronie à propos de la « fugue » de Tagomi dans un San Francisco qui n’est pas le sien (pp. 284-286). Après avoir acheté chez Childan un bijou mis en dépôt par Frink, Tagomi se rend dans un parc où la fatigue le saisit alors qu’il serre le triangle de métal si énigmatiquement chargé d’énergie vitale dans la main. Quand il se réveille, il est désorienté : dans les rues, plus de trace des vélos-taxis mais une foule de voitures ; à l’emplacement du Stade du Pavot d’or construit par les Japonais pour abriter les matches de base-ball dont ils raffolent, un échangeur autoroutier ; enfin et surtout, des Blancs se montrant volontiers insultants envers leurs supérieurs nippons ! Dick décrit-il la réalité quotidienne de la Californie des années 1960 ou ajoute-t-il une dimension au jeu des apparences inscrit en filigrane dans tout le roman ?

  Si l’Histoire – avec pour corollaire, sa falsification - est au cœur du Maître du haut château, Dick, très au fait des théories de la physique relativiste et imprégné de philosophie platonicienne, ne peut s’empêcher d’y développer ses doutes sur la réalité. Parmi les personnages capables de changer le cours du monde, il n’y a pas moins de trois « agents doubles » (Baynes, le « vieux Japonais » et Joe). Plus communément, ses autres héros ne sont pas moins troubles : pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres, je pointerais Juliana que Dick s’attache à décrire comme une femme forte et attirante avant de la montrer lors de l’épisode de l’hôtel à Cheyenne sous l’aspect d’une enfant perdue, recourant au meurtre pour se tirer du guêpier où elle s’est fourrée en suivant Joe.

Sans se révéler schizophrènes comme elle, les autres personnages semblent plus spectateurs qu’acteur de leur vie. Une fois qu’il a appris qu’il vendait en toute bonne foi des faux d’objets anciens, Childan développe une obsession pour l’historicité de ses articles et finit par accepter de réorienter son négoce vers des objets contemporains en prenant en dépôt les bijoux fabriqués par Frink. Un autre leitmotiv du roman illustrant le peu d’emprise que les personnages éprouvent sur leur destin est celui de la consultation récurrente du Yi-king avant d’agir ou de prendre une décision. Ici, la fiction rejoint la réalité puisque Dick, au cours de la rédaction de son roman, est parti du thème d’un monde dominé par les Nazis et les Japonais pour ensuite décider des orientations de l’intrigue après lancement de pièces et interprétation des résultats selon l’oracle chinois [Sutin, op. cit. p.261].

Mais peut-on se fier aux objets ? Tagomi teste le bijou qu’il a acheté à Childan en recourant à ses cinq sens sans parvenir à comprendre la source de la puissante énergie qu’il recèle - Wu capable d’ouvrir des portes vers une autre dimension, le pendentif se changeant insidieusement en clé. Quant au fameux Yi-king, fruit de cinq mille ans de sagesse orientale, Dick le présente comme plus qu’un livre puisque Juliana en rencontrant Abendsen apprend que La sauterelle pèse lourd doit sa véracité à un pacte entre l’auteur de science-fiction et l’oracle : « L’Oracle et moi, finit par répondre Hawthorne, nous avons depuis longtemps abouti à un accord au sujet des droits d’auteur. Si je lui demande pourquoi il a écrit La Sauterelle je finirai par lui rendre ma part. La question laisserait entendre que je n’ai fait que le travail de dactylographie, et ce n’est ni vrai ni convenable » (pp.314-315). S’il ne le dit pas explicitement, Dick suppose que Dieu ou un quelconque autre démiurge s’incarne dans un livre et tire les ficelles d’humains réduits à l’état de pantins. Bel hommage à la littérature certes, mais la perspective est aussi effrayante que celle d’une Terre livrée à la folie nazie…


Mon point de vue sur l’œuvre

J’ai découvert adolescent l’univers dickien par la lecture de Blade Runner et j’avoue sans fausse honte que je retourne régulièrement aux autres romans et nouvelles de Dick. Le maître du haut château, je l’ai lu suite à une discussion avec un de mes professeurs de faculté sur les uchronies et l’histoire contrefactuelle, courant d’analyse du passé développé par des historiens anglo-saxons à partir des premières. S’il n’est pas la plus abordable ni la plus optimiste des œuvres dickiennes, ce roman a le mérite d’introduire intégralement le lecteur à tous les questionnements présents dans les écrits d’un auteur résolument singulier. Passé la désorientation imposée par ses mondes interlopes, Dick livre une saine thérapie contre la routine du quotidien ; en posant le doute comme présupposé à l’approche du réel et en n’apportant pas de réponses tranchées, il nous incite à toujours nous questionner sur notre identité et les conséquences de nos actes : à rester maîtres de notre destin, sous peine de sombrer dans le désespoir le plus insondable. Tenterez-vous à votre tour cette expérience unique ?

Bibliographie

Pour ceux qui voudraient approfondir leur découverte de Dick et de l’uchronie, je donne ci-dessous quelques références utiles.
 
Sur la vie de Dick, outre la biographie de Lawrence Sutin citée plus haut, je vous conseille le Carrère, Emmanuel, Je suis vivant et vous êtes morts : Philip K. Dick 1928-1982, Paris : Seuil, 1993 (Points), où l’auteur, pionnier de l’étude des uchronies en France livre une version romancée de la vie de Dick.

Parmi les nombreuses œuvres  de Dick traduites en français, je vous recommande :
Blade Runner, Paris : J’ai lu, 1985  (Science-fiction)
Ubik, Paris : Robert Laffont, 1985 (10-18.Domaine étranger)
Substance mort, Paris : Gallimard, 2008 (Folio SF)
Minority report, Paris : Gallimard, 2008 (Folio SF)
Confessions d’un barjo, Paris : Robert Laffont, 1992 (10-18.Domaine étranger)

 
Sur internet, on trouve le site officiel de Dick au www.philipkdick.com et celui, le plus complet et intéressant, d’un fan français : www.noosphere.org/heberg/le_Paradick/
 
Pour un panorama complet de l’uchronie, je vous renvoie au dernier ouvrage du meilleur spécialiste français du genre : Henriet, Eric B., L’uchronie, Paris : Klincksieck, 2009 (50 questions)

J’ai adoré les romans uchroniques suivants :
McAuley, Paul J., Les conjurés de Florence, Paris : Gallimard, 2004 (Folio SF)
Roberts, Keith, Pavane, Paris : LGF, 1987 (Le Livre de poche. Science-fiction)
Schmitt, Eric-Emmanuel, La part de l’autre, Paris : LGF, 2003  (Le Livre de poche)
Silverberg, Robert, Roma Æternam, Paris : LGF, 2009 (Le Livre de poche. Science-fiction)
Swanwick, Michael, Jack Faust, Paris : LGF, 2001 (Le Livre de poche. Science-fiction)


Laurent, AS Bib

Lire également l'article de Manon.


Partager cet article

Repost 0
Published by Laurent - dans Uchronies
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives