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7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 07:48





Evgueni ZAMIATINE
Nous Autres

Traduit par B. Cauvet-Duhamel.
Préface de Jorge Semprun
Gallimard 1971
collection L'Imaginaire






















BIOGRAPHIE

Voir le site des éditions Verdier.

Nous Autres

Nous Autres est un roman d'anticipation, de politique fiction, une dystopie écrite en 1920. Selon  Stéphane Manfrédo, «  La dystopie, c'est le contraire de l'utopie. L'humanité n'a pas découvert la société parfaite mais un état d'oppression absolue, organisé scientifiquement par un régime qui écrase impitoyablement les opposants. Si l'utopie désigne ce qui n'est nulle part, la dystopie est ce qui n'est plus à sa place. L' une tourne le dos à la réalité. L'autre transcende sa décadence. L'une est un cri d'espérance. L'autre un hurlement de désespoir. »
(1) Voila je trouve, une bonne définition de la dystopie .Mais ce qui me paraît important à rappeler, c'est le fait que ce livre a été écrit en 1920, dans un contexte historique certes agité mais où le stalinisme n'était pas encore né, livre dans lequel Zamiatine pressentait de manière très aiguë le ferment totalitaire.

Nous Autres, ce sont les habitants de l'État Unique créé il y a 1000 ans, un monde qui vit dans le bonheur parfait depuis l'abolition de la liberté (état inorganisé et sauvage selon la rhétorique de l'État Unique), un monde qui impose l'harmonie à travers une organisation entièrement rationnelle où la logique mathématique fait office de fondement moral. Construit entièrement en verre pour que tout le monde puisse observer tout le monde et éventuellement le dénoncer, l'État Unique est entouré d'un «  Mur Vert » qui l'isole d'un espace où personne n'a mis les pieds depuis 200 ans et la guerre entre les villes et la campagne, mur derrière lequel se trouvent les Méphis, hommes vivant en liberté à l’extérieur du dôme de verre de la ville et projetant de renverser ce régime.

L'État Unique se compose du Bienfaiteur (on se demande bien en quoi), des Gardiens qui sont chargés de tout surveiller et contrôler, et des numéros, les habitants de l'État Unique n'ayant plus de prénom ni de nom. Toute l'existence est réglée autour de la Table des Heures ( inspirée de L'indicateur des Chemins de Fer,
« le plus grand de tous les anciens monuments littéraires parvenus jusqu'à nous », dixit  D-503 le héros du livre) : réveil, repas, travail, loisirs, promenades, sommeil, des millions de numéros exécutent les mêmes gestes au même moment dans une chorégraphie absurde. Il y a aussi les Jours sexuels, la Norme Maternelle. Dans sa grande générosité, L' État Unique accorde,  plus par manque de solutions qu' autre chose, les Heures Personnelles deux fois par jour de seize à dix sept et de vint et une à vingt-deux heures où chacun est libre de faire ce qu'il veut. Bien entendu, ceux et celles qui transgressent les règles sont exécutés lors d'une cérémonie dite de la Fête de la Justice où une machine effrayante, la Machine du Bienfaiteur (une lame électrique scintillante) fait carrément fondre le criminel sous une cloche.

Pour arriver à cet ordre merveilleux, l' État Unique a dû dominer les deux souverains qui comme le disait un des sages de l' Antiquité (phrase intelligente sans doute par hasard) mènent le monde, à savoir l'amour et le faim, la félicité et l'envie. Le problème du pain réglé par une nourriture naphtée (la formule chimique de ce  composé nous est inconnue), le problème de l'amour est vaincu de façon organisée et mathématisée : « n'importe quel numéro a le droit d' utiliser n'importe quels autres numéros à des fins sexuelles ». Après examen du nombre d'hormones dans votre sang par le laboratoire du Bureau Sexuel, celui-ci établit pour vous  un tableau de jours sexuels ; il ne reste plus qu'à faire une demande dans laquelle vous déclarez vouloir utiliser tel ou tel numéro.

Dans cette belle organisation, il reste encore une entrave, un danger qui pourrait dérégler cette absolue perfection: c'est l'imagination, le songe, le rêve, l'âme. Mais là aussi, l'État Unique a la réponse : il est en train de mettre au point la Grande Opération, qui supprime l'imagination.

L' histoire de Nous Autres est construite sous forme de notes (journal intime quotidien) prises par D503. D503 est ingénieur, il a en charge la construction de l' Intégral, appareil électrique en verre et crachant le feu, dont la mission sera l'intégration des immensités de l'univers, la soumission de tous les êtres inconnus habitants d'autres planètes au bonheur version État Unique, par le Verbe pour commencer (tous les numéros qui s'en sentent capables sont tenus de composer des traités, des proclamations, des odes, etc pour célébrer les beautés et la grandeur de l' État Unique), avant, si nécessaire, d'employer d'autres armes.

D503 est l'archétype du « bon numéro » voué corps et âme à l' État Unique. Mais sa rencontre avec I330 va bouleverser sa vie. I330 est une femme mystérieuse qui, on comprendra pourquoi après, a jeté son dévolu sur D503. Celui-ci, au fil des rencontres, de rendez-vous toujours plus étranges, découvre avec effarement que non seulement I330 transgresse les règles de l'État Unique (elle fume, elle boit de l'alcool)), que son discours est révolutionnaire (être original c'est détruire l'égalité), mais aussi qu'elle a des relations au Bureau Médical pour se faire attribuer des attestations de fausse maladie, ce qui est un crime. A la fois attiré et repoussé par la personnalité dérangeante et la sensualité de I330, D503 se laisse entraîner dans l'interdit, rêve de ses rencontres avec I330, commence à se demander s'il n'est pas malade, ne la dénonce pas au Bureau des Gardiens tombant ainsi dans l'illégalité. Petit à petit, malgré la haine qu'il  croit porter à cette femme, il tombe complètement sous son emprise, intrigué mais aussi apeuré par ce sentiment de liberté qui émane d'elle. Il s'enfonce dans le doute et finit par être amené au Bureau Médical où on lui dit qu'une âme s'est forgée en lui, qu'il ne distingue plus le rêve de la réalité. Il échappe à l'opération qui sert à supprimer l'imagination car il est le constructeur de l' Intégral (nous verrons plus loin qu'il y a une autre raison).

Les évènements se précipitent le Jour de l'Unanimité, jour de l'élection du Bienfaiteur  : des milliers de numéros votent contre lui, notamment I330. D503 commence à comprendre que I330 prépare la révolution. Elle  l'entraîne de l'autre côté du Mur Vert où il reconnaît des numéros, et où elle lui avoue que son but est de s'emparer, avec son aide,  de l 'Intégral lors du vol d'essai qui doit avoir lieu dans les prochains jours.

Une course contre le temps s'installe entre l'État Unique qui a fini de mettre au point sa Grande Opération et veut y soumettre tous les numéros (qui ont  le choix entre l'opération ou la Machine du Bienfaiteur) et donc le déclenchement de la révolution par la prise de pouvoir de l' Intégral. Je laisse donc le suspens entier pour ceux ou celles qui seraient intéressés par ce livre.


Que dire de ce livre, sinon que c'est pour moi un immense livre, un livre visionnaire, qui pointait déjà du doigt, et cela s'avéra malheureusement assez proche du récit, les dérives d'un état totalitaire qui veut imposer un dogme. La construction de l'État Unique par Zamiatine est remarquable et regorge d' idées  intéressantes, et la situation du héros D503, tiraillé en permanence entre cette sensation confuse de liberté et de plaisir  qu'il ressent avec I330 et cette culpabilité vis-à-vis de lui même et de l' État Unique nous laisse sur le fil du rasoir tout au long du livre et nous interroge aussi sur la difficulté de s'élever contre toute forme d'oppression, de dictature.

(1)La Science-Fiction aux frontières de l'homme, Découvertes Gallimard 

  Jean Pierre Mellet, 2° Année Bib-Med






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Published by Jean-Pierre - dans dystopies
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commentaires

Alban C 24/06/2009 12:23

Excellent résumé .
Fidèle à l'oeuvre .

Merci

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