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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 07:42







YOSHIMURA Akira
La jeune fille suppliciée sur une étagère

Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, 2002



















L'auteur


Yoshimura est né en 1927 dans un quartier populaire de Tôkyô. Il a été très marqué par  la Seconde Guerre mondiale pendant sa jeunesse. Son frère est mort durant les combats en Chine. En 1944, sa mère meurt d'un cancer, puis en 1945 son père, atteint également d'un cancer, décède à son tour. Adolescent à la fin de la guerre, Yoshimura est confronté à la misère. Ce traumatisme qu'il a subi se retrouve dans ses romans, et ses thèmes de prédilection sont la mort, la misère humaine, la solitude, l'isolement. Il réussit tout de même à entrer à l'université, et y étudie la littérature. Mais il a des soucis de santé et d'argent, et se fait expulser de l'université. Il se consacre alors à l'écriture. Il a écrit quelques récits historiques et une vingtaine de romans. Au Japon, il est considéré comme l'un des grands auteurs de la deuxième moitié du XXe siècle, mais il est très peu connu en France. Son roman le plus connu est Liberté conditionnelle, adapté au cinéma par Imamura Shôhei sous le titre L'anguille, qui a reçu la Palme d'Or au festival de Cannes en 1997. Yoshimura est mort le 31 juillet 2006. Il était atteint d'un cancer et a fini sa vie à l'hôpital. Durant les dernières semaines de sa vie, il a écrit son dernier roman, Shinigao, que l'on peut traduire par Le visage de la mort, avant de demander au médecin de le laisser mourir.


L'histoire

C'est l'histoire d'une jeune fille de 16 ans, Mieko, qui vient de mourir. Son corps est mort, mais elle continue à voir, à entendre et à ressentir tout ce qui se passe autour d'elle. C'est comme si son esprit s'était détaché de son corps et flottait tout autour. Ses sens sont même plus aiguisés qu'auparavant. Elle raconte elle-même ce qui arrive à son corps.

« A partir du moment où ma respiration s'est arrêtée, j'ai soudain été enveloppée d'air pur, comme si la brume épaisse qui flottait alentour venait de se dissiper pour un temps.
Je me sentais aussi fraîche que si l'on m'avait baigné le corps tout entier dans une eau limpide et pure. »


Elle habitait dans un quartier pauvre avec ses parents et ils vivaient tous les trois dans la misère. Elle était obligée de travailler comme danseuse dans un cabaret, et elle travaillait tellement qu'elle a fini par tomber malade et mourir. Ses parents, pour gagner un peu d'argent, vendent son cadavre à un hôpital universitaire. La jeune fille voit alors les croque-morts arriver, la mettre dans un cercueil, et l'emmener à l'hôpital. Un fois à l'hôpital, elle est installée sur un lit et les médecins commencent à disséquer son corps, à lui prélever des organes et retirer ses os. Son corps est ensuite mis dans un bain d'alcool avec d'autres cadavres, et il va être ressorti de temps en temps pour servir d'expérimentation à des étudiants. Enfin, au bout de deux mois, elle est incinérée pour être rendue à ses parents.

Tous les actes de dissection sont décrits très en détail, mais cela reste supportable grâce au style d'écriture de Yoshimura. Il a un style très fin, très détaché, et il utilise l'innocence de la jeune fille pour que cela passe mieux et éviter de basculer dans le morbide.

« Après avoir caressé ma tête d'un air las, l'homme tira un trait au scalpel de l'occiput jusqu'au front en passant par le sommet de mon crâne. Ensuite il décolla le cuir chevelu avec ses cheveux de part et d'autre de ce trait, comme s'il épluchait un haricot. Sous l'enchevêtrement des fins vaisseaux sanguins apparut la calotte crânienne.
L'homme prit une scie à lame fine sur la table afin de découper la calotte selon un cercle et, lorsqu'il eut terminé, l'enleva comme le couvercle d'une boîte de conserve. Et, après y avoir introduit le scalpel, il put sans difficulté sortir le cerveau à deux mains. »


La jeune fille n'est que spectatrice de ce qui se passe, et elle ne peut absolument pas influer sur ce qui arrive à son corps. D'ailleurs elle ne remet jamais en cause ce qui arrive, elle est totalement résignée. La seule question que la jeune fille se pose, et qu'elle répète plusieurs fois : « Le rôle de mon corps n'était donc pas encore terminé ? ». Elle espère tout de même trouver le repos après toutes les épreuves qu'elle subit.

Yoshimura est absolument fasciné par la mort et tout ce qui l'entoure : par exemple les personnes qui travaillent à l'hôpital et côtoient la mort tous les jours. Il décrit deux employés qui discutent, et qui se demandent comment cacher à leur femme le fait qu'ils transportent des cadavres toute la journée; ou bien une étudiante qui semble prendre du plaisir à disséquer des cadavres; ou encore un vieux médecin qui veut reconstituer le plus beau squelette du Japon.

Avec ce récit, Yoshimura montre que la misère humaine peut entraîner des comportements inhumains tout en paraissant légitimes. Il fait passer un message sur le respect des morts, mais surtout sur le respect de la mémoire des morts. A chaque fois que la jeune fille se fait amputer d'une partie du corps, c'est une part d'elle qui tombe dans l'oubli. Au début de l'histoire, lorsqu'elle arrive à l'hôpital, les médecins se disputent son corps encore frais,  puis, une fois qu'ils en ont retiré ce qu'ils voulaient, ils s'en désintéressent petit à petit, jusqu'à l'oubli total. Enfin la mère de Mieko, qu'elle admirait, refuse de conserver les cendres de la morte, et elle se rend finalement compte qu'elle est devenue un fardeau pour tout le monde, et que plus personne n'a besoin d'elle. Elle finit alors parmi les exclus, les rejetés, ceux que tout le monde a oubliés, au lieu d'obtenir le repos qu'elle escomptait après une vie misérable.



Eric, AS Bib.

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