Mercredi 13 mai 3 13 /05 /Mai 08:07











Philippe Claudel,
Le rapport de Brodeck

Roman Stock, 2007




















La lecture de Philippe Claudel ranime en nous un fort sentiment de fraternité . L'auteur donne à voir, à travers des personnages quelconques, un profond humanisme et une grande compassion pour les objets de sa plume. Brodeck n'est rien. Le rapport de Brodeck est beaucoup : il donne à l'écriture un pouvoir inattendu, celui de dénoncer les failles humaines tout en immortalisant les blessures vécues dans les camps. Là bas, il y avait « chien Brodeck » :

« Parfois, lorsque les gardes étaient ivres ou désœuvrés, ils s'amusaient avec moi en me mettant un collier et une laisse. Il fallait que je marche ainsi, avec le collier et la laisse. Il fallait que je fasse le beau, que je tourne sur moi-même, que j'aboie, que je tire la langue, que je lèche leurs bottes […] Aucun des autres prisonniers ne m'adressait la parole depuis longtemps : « tu es une merde Brodeck. » Comme les gardiens, ils répétaient que je n'étais plus un homme. Ils sont morts. Tous morts. Moi, je suis vivant. […] Chien Brodeck est revenu chez lui, vivant, et a retrouvé son Emélia qui l'attendait. »

Claudel s'attache ici aux blessures de l'âme et appréhende les faiblesses de l'Homme:  peur de l'autre, pulsions meurtrières, repli sur soi.

Résumé

Dans un village dont on ne sait pas le nom, peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, un étranger nommé « l'anderer » (l'autre en allemand) arrive de nulle part; on ne sait d'ailleurs pas son nom. Très vite, il fait l'objet de soupçons, de critiques sur son apparence d'  « intellectuel moqueur ».I l n'a pas les mêmes manières de se comporter et de s'exprimer...si bien que les habitants vont finir par se débarrasser de lui. Son meurtre a lieu dans l'auberge Schloss, un soir d'hiver. C'est dans ce cadre sanglant qu'intervient Brodeck, qui va être chargé d'écrire un rapport permettant de justifier la mort de l'anderer, et par là-même de donner une légitimité à la pulsion meurtrière des villageois. La rédaction de ce rapport va amener Brodeck, en même temps qu'il revient sur ces circonstances, à parler de lui. Ainsi commence une valse sans fin entre présent et passé, entre la vie de Brodeck et celle de l'anderer. 

La vacuité du monde et de l'existence

La première phrase du livre, Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien, reflète la vacuité et surtout le hasard de la naissance et des événements qui constituent une vie. L'existence de Brodeck est en effet passée par un camp de concentration, auquel il fait de nombreuses références, lui-même réduit à un sous-homme, à un chien ou un laveur d'excréments.

La plume de Claudel va cependant attribuer à Brodeck une mission de porte-parole auprès des personnes qu'il rencontre pendant ou après son retour du camp. Ainsi Kelmar, son ami, lui dira avant de mourir sous les coups de matraques :

 
« Tu penseras à moi quand tu reviendras dans ton pays, tu penseras à l'étudiant Kelmar. Et puis tu raconteras, tu diras tout. Tu diras le wagon, tu diras aussi ce matin, Brodeck, tu le diras pour moi, tu le diras pour tous les hommes... »

De plus, Brodeck, en écrivant tous les événements qui ont précédé le meurtre, est censé déculpabiliser
les habitants et leur donner raison. Ils comptent sur lui pour soulager leur conscience.
 


L'écriture

Le récit repose sur cette sorte de mise en abîme. Brodeck est devant sa machine à écrire, il doit rédiger ce rapport, mais en réalité, le lecteur lit ses lignes à lui, sa vie et ses souffrances. La trame narrative a donc l'immense particularité d'être un va-et-vient entre présent et passé. Plus encore, les deux récits se touchent, et se comparent naturellement : l'arrivée au village de l'anderer succède au récit de celle de Brodeck. Les odeurs décrites pendant l'écriture du rapport sont un saut vers l'odeur pestilentielle du camp. L'acte d'écrire devient fragile et hasardeux, et l'on s'attend d'un moment à l'autre à sombrer dans le récit noir et tourmenté de Brodeck sur la vacuité de son existence. L'écriture est toujours en train de se faire, sans arrêt dans l'hésitation :

« J'ai presque terminé le Rapport qu' Orschwir et les autres attendent. En vérité, il me reste peu de choses à dire pour le finir. Mais je ne veux pas le leur donner avant d'avoir achevé mon histoire. Il me faut encore aller dans certains sentiers. Il me faut encore assembler quelques pièces. Il me faut encore ouvrir quelques portes. Mais pas maintenant, pas tout de suite encore. »

Le jeu de la narration fait du Rapport de Brodeck un puzzle de fragments de vie, perçu comme un ensemble de flashes, un élément en rappelant un autre dans un cercle sans fin.

Cette dimension circulaire trouve son écho dans la construction en chapitres, chacun étant terminé par une profonde réflexion sur la condition humaine face à la souffrance .

 
« Je n'étais plus un homme. J'avais vieilli de plusieurs siècles dans le camp. Nos corps s'évaporaient. Nous finissions tous par nous ressembler. Nous ne nous appartenions plus. Nous n'étions plus des hommes. Nous n'étions qu'une espèce. »

La confusion des êtres et la peur de l'autre

L'intervention de l'anderer permet à Claudel de traiter d'un thème qui lui est cher:  l'obsession et la peur de l'autre, comme menace éventuelle à une vie trop tranquille.

L'anderer est un artiste: il représente une menace pour les habitants, surtout lorsqu'il leur présente les tableaux qu'il a peints d' eux.


« Les portraits qu'avait faits l'anderer des visages agissaient comme des révélateurs merveilleux qui amenaient à la lumière les vérités profondes des êtres. On aurait cru une galerie d'écorchés. »

Plus douteux encore, l'anderer écrit. Qui dit écriture, dit preuve, dit donc danger.

L'art est ici source de malheur. Ironiquement, Claudel dessine un village méfiant et susceptible, totalement fermé à toute sorte de nouveauté, et paranoïaque envers toute forme d'expression émanant de cette nouveauté.

Le village et le roman plus largement évoluent dans cet atmosphère sombre et lugubre. Les noms que donne Claudel aux habitants y participent : Brodeck, mais surtout Göbbler, Schloss, Jenkins, la mère Pitz, Diodème. Sont-ils des noms ou des prénoms ? Ces personnages interviennent dans le récit tels des fantômes, pour faire peur à Brodeck ou le presser de finir son rapport, afin qu'ils puissent se déculpabiliser et mourir tranquilles. Le but n'est pas ici de les imaginer ; aucun visage ne vient à notre esprit : le lecteur retiendra leur regard menaçant ou leur sourire moqueur et méprisant. Ils confirment l'ambiance mortelle qui flotte dans les rues et les chaumières fatiguées par les horreurs de la guerre.


Pourquoi lire le rapport de Brodeck

Au-delà du témoignage émouvant d'un homme convalescent, la narration est dotée d'une grande intelligence : elle donne une légitimité nouvelle à l'acte d'écrire. Claudel se sert du « rapport » pour rendre la confession de Brodeck naturelle, et donc d'autant plus touchante.

Les allers-retours entre présent (description du village dans l'attente de son rapport, mais aussi du triste état de sa femme et de sa mère adoptive) et passé (retour sur le camp, sur ses études et sa rencontre avec sa femme) ancre le récit à la fois dans la tristesse mais aussi dans une incroyable foi en l'avenir. Brodeck est un survivant, et accepte sa vie comme elle est. Il est une véritable démonstration de courage et de bonté, tourmenté par son passé mais croyant en un avenir meilleur pour l'humanité. Le hasard du récit (« Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien ») rend notre lecture insatiable.


Emma Foucher, AS EDLIB

Liens

Article de Marie sur Le Rapport de Brodeck






Sur Les Petites Mécaniques, articles d'Elsa,
de Marie-Aude, de Sandrine.








Parallèle entre "L'autre", in Les Petites mécaniques, et La Ligne de fuite de Dabitch et Flao, par Julie.
Par Emma - Publié dans : littératures franç. et francoph. contemporaines
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