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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 07:42








George ORWELL,
1984

Traduction française : Amélie AUDIBERTI
Gallimard, 1950
















Biographie

Voir l'article d'Anne-Claire sur La Ferme des animaux.


L'œuvre

L’histoire se déroule durant l’année 1984, selon les estimations du personnage principal. Il s’agit d’un roman d'anticipation qui décrit un monde futuriste imaginé par George Orwell en 1948 (paru en 1949). Les deux derniers chiffres de l’année 1948 constituent d’ailleurs un « anagramme » des deux derniers chiffres de l’année 1984, titre du roman. L’auteur traduit ici son inquiétude face à l’évolution du monde dans lequel il vit et craint pour la perte de liberté des individus. Il décrit une politique totalitaire qui interdit toutes les formes de libertés individuelles aux classes sociales les plus élevées. L’un des Trois slogans de cette société imaginée est d’ailleurs « la liberté c’est l’esclavage ».

L’auteur évoque un monde où les individus sont constamment surveillés grâce au progrès technique et notamment à la présence d’écrans qui permettent au Parti d’avoir un contrôle quasi constant sur la population : des « télécrans » sont situés dans chaque logement, sur les lieux de travail, dans la rue… Mais aussi d’assurer une propagande d’envergure avec la diffusion d’informations assurée par des médias contrôlés par le Parti. La liberté d’expression n’existe plus tant au niveau des médias, que dans la sphère privée puisque les individus sont contrôlés en permanence. Pour que ce contrôle soit « total », le Parti incite à la délation. Ainsi, la population, déjà soumise à la surveillance permanente des nombreux écrans et des patrouilles qui circulent dans les rues afin de vérifier les déplacements « suspects » des membres du Parti, fait également l’objet d’une surveillance intensive de ses pairs. L’instance qui contrôle l’ensemble des individus se nomme « Police de la pensée ».

Le roman relate une partie de la vie de Winston Smith qui se révolte contre ses dirigeants. L’histoire se compose de trois grandes parties. La première présente le quotidien de Winston, grâce auquel on va découvrir le fonctionnement de cette société totalitaire. L’entité dirigeante se nomme « Parti » et son chef charismatique porte le surnom de « Big Brother ». Ce personnage que l’on peut apercevoir sur des affiches gigantesques est représenté comme un homme d’environ 45 ans qui porte une épaisse moustache noire. Ces portraits présents dans de nombreux lieux semblent « surveiller » les passants. L’omniprésence des affiches et la description de ce personnage rappelle de façon évidente Staline et le culte de la personnalité qu’il avait instauré autour de lui. La deuxième partie du roman correspond à la rencontre entre Winston et Julia qui vont vivre une histoire d’amour qu’ils sont obligés de cacher pour ne pas risquer d’être arrêtés par le Parti, l’amour et la sexualité étant formellement interdits pour les membres du Parti s’ils ne sont pas soumis à un contrôle strict. Les rapports sexuels sont en effet contrôlés et autorisés dans un unique but de procréation. La dernière partie relate l’arrestation de Winston et les tortures qu’il va subir en raison de son statut de résistant.

Ce monde futuriste est composé de trois « superpuissances » qui ne cessent de faire et défaire des alliances se faisant ainsi la guerre au gré de leurs associations. Elles se nomment Océania (qui comprend la ville de Londres dans laquelle se déroule l’histoire), Estasia et Eurasia. Ces trois sociétés ont un fonctionnement similaire même si elles s’opposent continuellement.

La puissance décrite dans le roman repose sur trois slogans :
« La guerre c’est la paix », « La liberté c’est l’esclavage » et « l’ignorance c’est la force » et se compose de quatre ministères : le ministère de la Vérité qui s’occupe de l’information, de l’éducation, des beaux-arts et des divertissements, le ministère de l’Abondance qui gère les affaires économiques, le ministère de l’Amour qui s’occupe du respect des lois et de l’ordre et le ministère de la Paix. Les slogans ainsi que les noms de ces quatre ministères mettent clairement en avant l’hypocrisie et l’ironie qu’utilise le Parti pour manipuler la population, les deux premiers slogans reposant sur des antagonismes évidents : guerre et paix, liberté et esclavage. Les réelles activités des ministères sont également en totale contradiction avec leur dénomination : le ministère de la Vérité s’occupe en réalité de la falsification des documents pour que n’apparaissent jamais les erreurs du Parti : il s’occupe donc des mensonges, le ministère de l’Abondance, de la misère (très présente dans l’Océania), le ministère de l’Amour, de la répression et des tortures et le ministère de la Paix, de la guerre permanente.

L’Océania est composée de trois classes sociales nettement distinctes. Tout d’abord, les membres du parti intérieur, la classe dirigeante et le parti extérieur dont fait partie Winston. Les individus qui composent ces deux classes sont ceux qui font l’objet d’une surveillance constante et qui doivent obéir à des règles strictes. Ils sont vêtus de combinaisons bleues représentant le Parti. On perçoit ici une autre contradiction car cette combinaison rappelle en effet les tenues portées par la classe ouvrière dans les entreprises capitalistes, population méprisée par les membres du Parti. La troisième classe sociale de cette société est celle des « prolétaires ». Cette classe populaire, seule, n’est pas soumise au contrôle du Parti qui estime que ses membres ne représentent pas une menace réelle pour sa stabilité. Ils mènent une vie « traditionnelle » telle que celle menée par leurs ancêtres, c'est-à-dire qu’ils se marient, fondent un foyer… On peut préciser que tout ce qui touche au divertissement diffère d’une classe sociale à l’autre ; ainsi la production littéraire destinée aux prolétaires est différente de celle destinée aux membres du Parti.


Des rassemblements entre membres du Parti sont régulièrement organisés. On peut notamment évoquer les « deux minutes de la haine » ; cela consiste en un regroupement d’individus autour d’une séquence filmée visant à attiser la haine de la population contre les « ennemis du Parti ». Ce rituel réunit un petit groupe de personnes devant un écran où sont diffusées des images de l’ennemi désigné du Parti : Goldstein. La séance commence par un « horrible crissement ». On lui prête une voix « bêlante » qui insulte Big Brother. A travers son discours, il défend la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté de réunion et la liberté de pensée mais cela ne semble pas interpeller les participants. Lors de ces séances, les individus sont encouragés à laisser éclater leur colère et leur haine, provoquées par les images qui leur sont diffusées et intensifiées par le phénomène de groupe (phénomène que l’on retrouve souvent dans la vie des membres du Parti et qui commence dès leur enfance : ils peuvent faire partie de groupes tels que la « ligue anti-sexe des juniors »…). Tous les individus crient lors de cette séance : on peut percevoir une sorte de délire qui parcourt l’assistance. Lorsque le phénomène atteint son paroxysme, au moment où le délire est le plus intense, on voit apparaître le visage de Big Brother qui se veut apaisant, rassurant. Il semble être là pour restaurer la confiance des spectateurs.

« Le sourd martèlement rythmé des bottes des soldats formait l’arrière-plan de la voix bêlante de Goldstein », «  le voir ou penser à lui produisait la crainte ou la colère ».

Ce personnage, chef d’une armée nommée Fraternité revêt une importance capitale dans le mode de fonctionnement du Parti : il permet de cristalliser la haine sur une entité bien identifiée, contrôlée et l’ensemble des valeurs qu’elle véhicule.

On peut ici évoquer les exécutions de prisonniers de guerre qui sont rendues publiques ; il s’agit encore une fois, pour le Parti, d’attiser la haine de la population sur des ennemis identifiés et désignés comme tels.

L’Océania cherche en effet à effacer les sentiments d’amour, d’amitié… au profit d’une société fondée uniquement sur la haine et la souffrance. Les membres du Parti s’interpellent d’ailleurs en utilisant le terme « camarade » et n’utilisent jamais le mot
« ami ».

« Dans cette société le tragique n’existe plus, il existait au temps de l’intimité, de l’amour et de l’amitié ».

Le personnage de Winston fait partie des dernières personnes qui refusent le modèle unique imposé par le Parti, il remet en cause les doctrines de cette société, qui sont enseignées aux enfants dès leur enfance, depuis la révolution grâce à laquelle le Parti s’est imposé. Winston commence à se « rebeller » contre le parti en achetant un livre au « marché libre » (c'est-à-dire dans les boutiques dites ordinaires, destinées aux prolétaires et donc interdites aux membres du Parti) dans lequel il souhaite rédiger son journal, cela étant considéré comme une attitude inhabituelle et donc répréhensible aux yeux de la « police de la pensée ». Il commence ainsi la rédaction de son journal dans son appartement, caché des « télécrans » aussi bien qu’il le peut. Selon Winston, s’il existe un seul espoir de renverser le Parti, il est présent chez les prolétaires qui doivent avant tout prendre conscience de leur force, car le Parti ne peut être renversé de l’intérieur. Cependant, au fur et à mesure de sa réflexion, Winston prend conscience de l’impossibilité de cette révolte. Les « prolétaires » sont en effet maintenus par le Parti dans une sorte d’inconscience dont ils ne peuvent sortir collectivement.

 « Ils ne se révéleront que lorsqu’ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés ».

Le parti est ainsi certain que cette catégorie sociale ne se révoltera jamais véritablement contre lui. C’est ce qui fait la force de cette société qui a créé une organisation qui ne peut être renversée et donc vouée à durer éternellement en se fondant sur la misère et la pauvreté d’une partie de la population, qu’elle laisse dans l’ignorance et qu’elle oriente dans sa façon de penser, grâce à une propagande omniprésente.
Slogan du parti : « Les prolétaires et les animaux sont libres »
 
Winston va véritablement devenir un ennemi du Parti en vivant une histoire d’amour avec Julia, elle aussi membre du Parti extérieur. Il s’agit d’une jeune femme qui fait en sorte d’adopter un comportement exemplaire dans sa vie courante ; elle participe activement à toutes les opérations de propagande, fait exploser sa haine envers Goldstein lors des « deux minutes de la haine »… En réalité elle déteste le Parti tout autant que Winston mais pour des raisons différentes ; le fonctionnement de la société l’empêche d’être libre et de vivre comme elle l’entend ; alors, pour elle, ce qui importe est de pouvoir se créer des instants de liberté. Selon Julia, obéir aux règles les plus insignifiantes est la clé qui permet de contourner les règles les plus importantes. Grâce à sa bonne connaissance du système, elle pourra déjouer les pièges et interdictions. Au contraire de Winston, elle ne se pose que très peu de questions concernant le passé et les objectifs secrets du Parti et ne s’intéresse aucunement à la falsification du passé.

« Ce qui importe c’est que nous ne nous trahissions pas l’un l’autre » ; « S’ils peuvent m’amener à cesser de t’aimer, là sera la vraie trahison ».

C’est sur ce principe que vont s’engager Winston et Julia. Le Parti va pourtant faire en sorte de briser cette promesse en amenant les deux personnages à préférer faire subir à l’être aimé ce qui leur semble être la pire torture possible et imaginable, à leur place. Leur relation va effectivement prendre fin suite à la dénonciation d’un membre de la police de la pensée et aux tortures qui suivront.

Le Parti ne souhaite pas détruire seulement les « hérétiques » (une comparaison est faîte avec l’Inquisition et les régimes totalitaires nazi et russe), ils font en sorte d’aller au-delà, de façon à les transformer réellement (en supprimant leur humanité), ils ne veulent surtout pas en faire des martyrs. Lorsqu’enfin, ils tuent ceux qu’ils considèrent comme les ennemis du Parti, ils font en sorte qu’ils n’aient « jamais existé » ; plus aucun nom sur un registre… Les gens qui disparaissent sont, en effet, totalement « effacés » : il n’existe plus aucune trace de leur existence dans un quelconque document, ce qui implique également leur disparition dans l’esprit de la population par un phénomène appelé « double pensée ».

Il est important de s’attarder sur le personnage complexe d’O’Brien. Winston lui voue une véritable admiration même lorsque celui-ci est l’instigateur des tortures qu’il va lui infliger, après s’être fait passé pour un membre actif de la Fraternité. Il s’agit en réalité d’un membre du Parti intérieur très influent qui a conscience de son fonctionnement réel, de ses aberrations, de ses contradictions…Ce qui ne l’empêche pas de croire fermement dans ses principes. Il est par exemple capable de présenter une preuve irréfutable de la non-culpabilité de trois individus et en même temps de la nier et d’y croire réellement. Tous les agissements du Parti sont pour lui nécessaires, c’est en effet la recherche de « pouvoir pur » qui l’intéresse.



Le rapport au passé et la place du langage

La complexité du rapport au passé constitue l’un des éléments fondamentaux de l’Océania qui s’appuie notamment sur le concept de « double-pensée ».

« Tout ce qui est vrai dans le présent est vérité d’un infini à un autre infini ».

Winston travaille au commissariat aux archives, section du ministère de la Vérité et son principal objectif est de modifier un certain nombre d’articles dans le cadre d’une réécriture continuelle de l’histoire. Il s’agit en réalité de falsifier le passé de telle sorte que le parti ait toujours raison. C’est une réelle destruction du passé qui s’opère. Cependant, Winston fait partie de ceux qui gardent en mémoire le passé et il se rappelle notamment que l’Océania avant d’être en guerre contre l’Eurasia, l’était avec l’Estasia, bien qu’il n’existe plus aucune preuve matérielle de cela.

« Ce processus de continuelles retouches était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvait comporter quelques significations politique ou idéologique. Jour par jour, […] le passé était mis à jour ».

Le novlangue est l’idiome officiel du Parti. Les membres dont le travail consiste à faire évoluer la langue, cherchent à  réduire le nombre de mots (on parle de « destruction » des mots et des expressions) dont le seul but est de restreindre les limites de la pensée. Cela doit conduire à supprimer la possibilité de commettre des « crimes par la pensée » : il n’y aura plus de mots pour les exprimer. Cette langue tend à empêcher tout individu d’adopter un quelconque esprit critique. Le concept de « double pensée » est un mot novlangue ; c’est ce procédé qui permet de transformer le passé. Les contradictions qui existent entre les noms officiels des ministères et leur réelle fonction sont aussi le résultat de cette double-pensée.

« La double pensée est le pouvoir de garder à l’esprit simultanément deux croyances contradictoires, et de les accepter toutes deux. »

Conclusion

George Orwell réalise ici une critique des régimes totalitaires qui ne reposent que sur « l’endoctrinement » et la « déshumanisation » des individus. La société décrite dans ce livre est fondée sur l’hypocrisie et sur les nombreuses aberrations conduisant les individus à croire simultanément à des phénomènes totalement contradictoires. Elle est perceptible à travers les termes utilisés (amour, paix…) par un régime qui ne repose que sur la haine et la peur. Le nom du dirigeant du Parti est également significatif de cette hypocrisie : « Big Brother » fait référence à un être protecteur et rassurant (rôle que pourrait en effet avoir un grand frère au sein de la structure familiale que le Parti cherche à détruire) alors que ce personnage fictif cache en réalité les membres dirigeants du Parti, des dictateurs.

On peut aussi voir dans ce roman une critique de la Seconde Guerre mondiale. En effet, le phénomène de « double-pensée » fait référence à cette période de l’histoire car il met en avant la facilité avec laquelle un peuple peut refuser de « voir » la vérité. En effet, lorsque des individus sont assassinés par les membres du Parti et « effacés » des registres officiels, ils « disparaissent » de l’esprit des gens. Cela peut rappeler l’Allemagne nazie et le massacre de la population juive ; Goldstein étant d’ailleurs présenté sous les traits d’un homme d’origine juive.

On trouve également une allusion directe à l’horreur de la guerre avec les combats constants qui déchirent les différents pays et les bombes qui explosent continuellement.

On peut enfin signaler que ce roman contient un véritable essai qui tente de décrire le fonctionnement des régimes totalitaires, par le biais du Livre de Goldstein, dont Winston va faire la lecture avant d’être arrêté par le Parti.


Sandra Jolly, A.S. Bib


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Published by Sandra - dans dystopies
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