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17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 08:08









Michel HOUELLEBECQ,
La Possibilité d’une île

Première édition : Fayard, 2005.
Edition poche : Fayard/Le Livre de poche, 2007.
(Les pages indiquées ici renvoient à cette édition)




















Ce livre a fait l’objet d’une adaptation cinématographique, La Possibilité d’une île. Le film, sorti en 2008, a été entièrement supervisé, écrit et réalisé par Michel Houellebecq, mais le public comme les critiques se sont montrés extrêmement déçus. Je n’ai pas vu le film moi-même, je ne peux donc pas en parler.


   
Michel Houellebecq est un personnage intrigant. Auteur à succès, il est l’une des rares personnes à avoir fait fortune grâce à l’écriture et son œuvre a accédé en quelques années à une reconnaissance internationale. Il fait pourtant partie de ces auteurs sulfureux, dont on ne parle qu’à demi-mot et avec qui il vaut mieux ne pas être d’accord. Raciste, misogyne, pervers, réactionnaire… difficile de trouver un travers qui ne lui ait pas été attribué. Difficile aussi de le défendre tant son œuvre grouille de phrases abominables, justifiant cent fois les accusations qui ont été portées contre lui. Mais ses écrits ne sont pas gratuits, et s’il a su jouer habilement de la provocation pour accéder au succès, il ne faudrait pas pour autant se méprendre sur la portée et la profondeur de son travail.
   
Sa carrière commence en 1991 avec la parution d’un essai confidentiel sur Lovecraft. Il se tourne ensuite vers la poésie, avant de faire paraître en 1994 son premier roman, au titre déjà empreint du style très particulier qui caractérise son écriture : Extension du domaine de la lutte. Il publie par la suite d’autres recueils de poèmes, ainsi que de quelques essais. En 1998, sort son second roman, Les Particules élémentaires, jetant les bases de ce qui se présente comme une sorte d’étude sociologique littéraire doublée d’une anticipation du devenir de l’humanité. Son troisième roman, Plateforme, sort en 2001. Puis, en 2005, paraît La Possibilité d’une île, livre que je vais présenter ici. Je ne pense pas abusif de considérer ce roman comme un aboutissement, une synthèse de ses précédents travaux réunissant tous les ingrédients déjà présents auparavant.
   
   
Il faut, avant d'entrer dans le récit lui-même, dire quelques mots de la vision du monde proposée par Michel Houellebecq. S’inspirant de l’œuvre d’Auguste Comte (qu’il cite abondamment dans Les Particules élémentaires), il présente l’histoire de l’humanité comme une évolution aboutissant à de vastes progrès scientifiques qui se doublent d’une prise de conscience de plus en plus aiguë de la misère de la condition humaine. Le libéralisme, idéologie permettant cette évolution, a comme conséquence, outre la concurrence généralisée dans le domaine économique, la transformation profonde des rapports humains. Auparavant régies par des règles traditionnelles, les relations entre les êtres humains, et en particulier les relations amoureuses et sexuelles, deviennent dans la société libérale un terrain de concurrence comme un autre. Reprenant l’idée marxiste de la lutte des classes, Houellebecq tente de l’appliquer aux rapports humains et de montrer que ce qui caractérise notre époque est une nouvelle forme de guerre régie par des lois comparables aux lois du marché, mais cette fois-ci dans le domaine des sentiments et de la beauté physique. C’est là ce qu’il nomme « l’extension du domaine de la lutte ».
   
Conséquence de cette évolution : alors qu’avant les gens se satisfaisaient d’une vie de couple simple reproduisant les schémas passés, ils sont à présent inconsciemment réduits à une insatisfaction permanente perpétuellement stimulée par la société libérale, les condamnant à la solitude et à une frustration toujours croissante. Les femmes sont condamnées à plaire et à séduire, et ne sont plus capables de supporter le vieillissement de leur corps, signifiant leur élimination progressive du « domaine de la lutte ». Elles sombrent irrémédiablement dans la dépression. Quant aux hommes, rongés par le désir, incapables pour la plupart de satisfaire leur soif de jeunes corps féminins, ils se tournent honteux vers les prostituées et finissent eux aussi seuls et désespérés.


« Augmenter les désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur réalisation de plus en plus inaccessible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale » (p.83)

   
Une sorte de chute dans l’animalité, tel est selon Houellebecq le processus à l’œuvre de nos jours. Mais il s’agit d’une chute « civilisée », accompagnant le progrès technique et matériel. Les héros de ses romans, lucides sur cette situation, ne sont pas pour autant capables de s’en extraire. Ce qui se passe est une fatalité, et c’est la société dans son ensemble qui devient peu à peu une sorte de jungle condamnée à l’autodestruction, voire à la guerre civile.

   
C’est ici qu’intervient ce que Houellebecq envisage comme une issue : pour lui, la civilisation telle qu’il la voit a vécu, et doit faire place à un nouveau type d’humanité : les Futurs. Il y avait déjà dans les Particules élémentaires des indications sur l’utopie telle que la conçoit l’auteur, elles sont ici développées : pour Michel Houellebecq (ou du moins pour ses personnages), la société décrite par Aldous Huxley dans Le Meilleur des monde n’est non seulement pas abominable, mais elle est en plus souhaitable. L’humanité future ne se reproduira plus que par clonage, et vivra une existence minutieusement réglée et planifiée, où le désir et la frustration seront annihilés soit génétiquement, soit par l’emploi de drogues apaisantes. Dans La Possibilité d’une île, les gens du monde futur vivent dans des habitations complètement isolées du monde, et communiquent entre eux par ordinateurs. Autour d’eux, derrière des barrières protectrices, les derniers humains vivent à l’état sauvage et disparaissent peu à peu, et les « néo-humains » assistent à cette disparition avec indifférence. Ces personnes sont en quelque sorte immortelles, puisqu’elles ne se reproduisent pas, mais sont clonées automatiquement dès que leur fin approche, et leur mémoire est transférée à leur successeur. 
   
La fin du livre réserve cependant quelques surprises, et la question du bien-fondé de cette utopie est moins tranchée qu’on ne pourrait le penser au premier abord dans l’esprit de l’auteur.


   
La construction de l’ouvrage est particulièrement habile. Deux périodes alternent en permanence, un chapitre sur deux : les chapitres impairs couvrent le présent, c’est-à-dire le monde actuel, que nous découvrons à travers le regard de Daniel, le personnage central du livre, et les chapitres pairs décrivent le futur, vu par les yeux de Daniel 24 (puis après sa mort ceux de Daniel 25), les lointains clones issus du Daniel initial. La principale occupation du clone est d’étudier le récit de vie de la personne « souche », constitué par le témoignage de Daniel, et de le méditer. L’histoire assez pathétique de Daniel est donc en permanence relativisée par la vision qu’en ont les clones. Et c’est au travers de cette histoire que nous découvrons la manière dont s’est déroulée la transition entre la société actuelle et le monde futur.

   
Daniel est une célébrité. C’est un humoriste qui a bénéficié d’un succès fantastique en peignant à travers ses sketches les multiples travers de son époque. Grinçant, ironique, provocateur, il est surtout d’une froide lucidité qui lui permet de toucher du doigt les points sensibles caractérisant l’époque. Il le dit lui-même, il est
« un observateur acéré de la réalité contemporaine » (p.21). Il se compare dans le livre à Pierre Desproges, et affirme que sa principale caractéristique est de ne pas être capable de mentir (« une franchise tout à fait anormale », p.35). Comme à son habitude, Houellebecq décrit avec minutie la vie sexuelle de son héros, jusque dans ses aspects les plus sordides et lamentables. Marié une première fois dans sa jeunesse, Daniel dit n’avoir gardé aucun souvenir de sa première femme. Son succès lui vaut de rencontrer Isabelle, directrice d‘un magazine pour adolescentes, qui lui offre tout ce dont il a toujours rêvé. Comme toujours chez Houellebecq, le bonheur ne dure pas, et le vieillissement d’Isabelle, la faisant culpabiliser et la rendant de moins en moins attirante pour Daniel, provoque leur séparation, amorçant la dépression du héros et sa lente chute.

   

C’est alors que Daniel commence à fréquenter la secte des Elohimites, qui sous couvert de développer une spiritualité libertaire fondée sur une obscure histoire d’extra-terrestres, travaillent en réalité au développement du clonage (on pense bien sûr aux raéliens). Une nouvelle rencontre viendra à nouveau chambouler sa vie:  Esther, une jeune femme qui semble en mesure de lui apporter tout ce qu’il souhaite (c’est-à-dire en somme une vie sexuelle débridée, et des oreilles pour écouter sa vision du monde). Je n’en dirai pas plus sur l’histoire pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte, mais il va de soi qu’il n’y a une fois de plus aucune fin heureuse au rendez-vous.

   
Il n’est pas facile de donner envie de lire ce livre, tant ce qu’il dégage est sombre et désespéré. Il a d’ailleurs parfois un côté un peu grotesque, tant le caractère inéluctable de la fin est sans cesse rappelé, martelé même. La solitude, la dépression, et la mort, au niveau individuel comme au niveau collectif, sans issue possible, à part dans une hypothétique société future dont la prose terne des clones ne donne pas une vision très enviable, telles sont les impressions qui se dégagent du livre. Il y a pourtant des qualités que l’on ne peut enlever à Houellebecq, et parmi elles, un sens de l’humour parfois irrésistible. C’est l’humour cruel du désespéré, mais c’est aussi un humour se voulant lucide, qui se refuse à l’hypocrisie et à la politique de l’autruche de notre époque. Mais cette prétention à la lucidité est à double tranchant. Le héros (mais c’est sans doute vrai pour l’auteur également) est comme enfermé dans son système de pensée, et le monologue intérieur que constitue le témoignage de Daniel montre cet espèce de tourbillon mental qui le conduit quasiment à la folie.


C’est sans doute ici, à mon sens, que réside le paradoxe de Houellebecq. Conscient des aspects monstrueux et suicidaires de l’Occident, il s’avère pourtant incapable de sortir de son cadre intellectuel et d’envisager que d’autres conceptions du monde ont non seulement existé, mais existent encore dans les civilisations étrangères, et que ces conceptions ne paraissent « en retard » que pour les personnes n’ayant pas pris la peine d’essayer de les comprendre. En somme, l’ambition du livre, qui fait tout son intérêt, est aussi sa principale faiblesse : en pensant parler de l’Humanité, Houellebecq ne se rend pas compte qu’il ne parle que d’un type d’humanité, et que l’utopie qu’il envisage n’est qu’une réponse à ses propres souffrances et interrogations, peut-être partagées par certains, mais aucunement universelles.

    Pour en revenir, avant de conclure, à des considérations plus littéraires, il y a encore une chose qu’il faut dire : certaines personnes ont critiqué le style de Houellebecq, allant jusqu’à lui reprocher de ne pas savoir écrire. Une chose est sûre, il est impossible de lire ne serait-ce qu’une page de Houellebecq sans reconnaître son écriture. Il serait donc étrange de dire qu’il n’a pas de style. Juger de sa qualité est autre chose, mais son écriture a quelque chose d’atypique. Pour en donner une idée, on pourrait parler d’une sorte de mélange entre un rapport administratif et la poésie en prose de Baudelaire. Et si un des rôles de l’écrivain est de mettre des mots sur son époque et d'en donner un équivalent littéraire, alors peut-être que Michel Houellebecq est un grand écrivain, et que le succès de ses livres s’explique par cette capacité à traduire en mots et en phrases un quelque chose de notre temps que beaucoup ressentent sans pouvoir l’exprimer.

Mais le mieux est sans doute de lire, et d’en juger par soi-même. Un extrait en donnerait une idée, mais il ne remplacerait pas l’ambiance qui s’instaure au fil de la lecture. Je préfère conclure en reproduisant le poème qui a donné son titre au livre, et qui clôt le témoignage de Daniel.


Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier vœu mal refermé
Mon premier amour infirmé,
Il a fallu que tu reviennes.

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur,
Quand deux corps jouent de leur bonheur,
Et sans fin s’unissent et renaissent.

Entré en dépendance entière,
Je sais le tremblement de l’être
L’hésitation à disparaître,
Le soleil qui frappe en lisière.

Et l’amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l’instant ;
Il existe au milieu du temps
La possibilité d’une île.

 



Plus d’informations sur l’auteur ici : http://www.houellebecq.info/
Et ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Houellebecq


Adrien, A.S. Bib

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