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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 10:41





LEFÈVRE, GUIBERT, LEMERCIER
Le Photographe,

Histoire vécue, photographiée et racontée par Didier Lefèvre
Ecrite et dessinée par Emmanuel Guibert
Mise en page et en couleur par Lemercier Frédéric
3 volumes
Editions Dupuis, 2003-2006
collection Aire libre












Le Photographe est une série de bandes dessinées parue aux éditions Dupuis, dans la prestigieuse collection Aire libre, en trois volumes entre 2003 et 2006.

Cette série retrace l’expérience unique vécue par le photographe Didier Lefèvre (1957-2007), photoreporter français, couvrant une mission pour Médecins sans frontières en Afghanistan en 1986. C’est un concept unique qui mêle textes, dessins, photographies et planches-contacts, avec un résultat exceptionnel ; c’est une série absolument incontournable dans l’univers de la bande dessinée journalistique.




AVANT LE DEPART

Son reportage photographique doit suivre une caravane clandestine qui relie une région nord du pays, le Badakhshan, depuis Peshawar, au Pakistan. Afin de rejoindre un petit hôpital de guerre dans une vallée et d'en construire un autre un peu plus loin, l’équipe MSF achemine quatre tonnes de matériel médical pour ravitailler ces hôpitaux pour un an. Pour cela il faut traverser 1000 kms de haute montagne, passer une dizaine de cols à plus de 5000 mètres d’altitude : un voyage difficile et dangereux qui dure environ 40 jours.

En effet, l’Afghanistan vit à cette époque un conflit terrible qui va durer plus de vingt ans. D’un côté, l’invasion de l’armée soviétique depuis 1979, et de l’autre, les résistants à ce régime communiste, les Moudjahidin. Au milieu de cette guerre destructrice, les organisations humanitaires viennent en aide aux populations locales délaissées et souffrant des maux de la guerre. Afin de rencontrer ce peuple, la caravane doit éviter les routes car elles sont tenues par l’armée, et donc passer au beau milieu de la chaîne himalayenne et parfois dans des zones de combats sous surveillance.

Pour une immersion, une intégration totale et directe dans cette mission, dès son arrivée au Pakistan, Didier Lefèvre se laisse pousser la barbe ; il est emmené chez le tailleur qui va lui confectionner la panoplie complète de l’habit afghan : pantalon, chemise longue, gilet, pakol (fameux chapeau afghan), foulard, chaussures et patou (la couverture afghane). Ces vêtements permettent de se fondre dans la foule mais surtout ils sont parfaitement adaptés aux conditions climatiques et à la façon de vivre des Afghans ; enfin, ils respectent la décence islamique. De plus, comme pour tout nouvel arrivant, ses amis de voyage vont lui attribuer un prénom afghan : Ahmadjan.

Le photographe va donc vivre ce voyage unique avec une équipe de MSF constituée d’infirmières, de chirurgiens, d’anesthésistes, d’un guide-interprète : Sylvie, John, Régis, Mahmad, et Juliette (Djamila) la chef de mission, femme parfaitement respectée et intégrée dans cet univers masculin et qui va mener pendant plus de dix ans des missions de ce genre en Afghanistan. Il y aura aussi une centaine d’hommes armés, car la caravane MSF se joint à une caravane de livraison d’armes en Afghanistan, donc sous une escorte bien solide.

Avant le départ, l’équipe doit préparer les colis, empaqueter les médicaments et le matériel chirurgical de manière très consciencieuse et aussi acheter une centaine d’ânes et une vingtaine de chevaux pour assurer le bon déroulement de la mission, ce qui donne lieu à des négociations longues mais respectant la tradition. Dans l’attente du départ, Didier découvre la ville de Peshawar, son ambiance
« grouillante, bruyante, polluée » (p.6, tome1), une ville à l’orientale ; il s’immerge doucement dans ce nouveau monde, apprend quelques formes de politesse indispensables, quelques mises en garde pour les dangers de l'expédition et prend des photos de Peshawar, des photos de promeneur…avec en tête l’appréhension de la longue marche qui l’attend, plus que du danger encouru.



LE PÉRIPLE

Après plusieurs jours d’attente, c’est enfin le départ ; toute l’équipe va traverser clandestinement la frontière de nuit, en courant, cachée sous des chadri, ces longues robes de femmes qui dissimulent entièrement le corps et le visage, pour se retrouver enfin en Afghanistan face au premier col à franchir. C’est alors le premier coup de fatigue pour le photographe, mais aussi la découverte de son corps et de sa capacité d’adaptation aux conditions extrêmes (altitude, froid, fatigue…).

Il nous décrit les régions et les paysages traversées, le périple mené au rythme de la marche, des prières, des étapes dans les villages traversés, où dès leur arrivée des consultations médicales s’improvisent. Le fait de traverser des zones de combat, représentant un danger énorme, et la fatigue sont compensés par la beauté des paysages grandioses et par des instants magiques :
« Saoul de fatigue, au passage du col, je dois avouer que je me demande ce que je fous là. Et comme d’habitude, je me réponds en prenant des photos » (p.37, tome1).

Après un mois de voyage éreintant, l’arrivée à Yaftal, village reculé dans ce coin de l’Afghanistan, annonce l’arrêt de la mission pour s’installer et travailler. L’hôpital et la maison qu’ils vont occuper sont très spartiates, le préau sert de cabinet de consultation et de bloc opératoire et la cour de salle d’attente.

L’équipe de MSF y accueille beaucoup de blessés de guerre, mais aussi y pratique la médecine traditionnelle pour des maladies, des accouchements, des accidents domestiques. La population locale vient de loin pour être examinée car parfois leur village est à dix jours de route ; elle est très reconnaissante envers les équipes de MSF. Qu’importent le diagnostic et le résultat final, guérison ou pas ; les médecins ont préparé la personne « pour rencontrer Allah », ils disparaissent dignement, ils sont morts soignés ; c’est cela qui importe pour ces musulmans.

Didier Lefèvre peut alors observer les prouesses de ces médecins, amis et compagnons de route. Il est très admiratif de leur travail, il constate leur talent à chaque intervention médicale, dans un dénuement sanitaire complet et par son reportage photographique témoigne de leur exploit.


La fatigue, le temps, la vie en communauté et la mission officiellement terminée pour Didier Lefèvre, tout cela le pousse à quitter la mission prématurément ; il souhaite faire le chemin du retour seul, sans attendre ses compagnons. Il veut rentrer en France et faire un peu de route en solitaire ; il repart donc avec une caravane jusqu’au Pakistan.

La joie et la sensation de bonheur d’être seul aux commandes de son voyage vont vite laisser place à un retour horrible. Ses guides sont parfaitement incompétents, il se retrouve à les guider et se sent terriblement seul :
« Mon élan de sympathie pour les quatre gars est retombé. A nouveau, ils m’énervent. Ils sont toujours derrière, c’est pénible. Je commence à les engueuler […] Maintenant j’ai compris : mon voyage de retour m’incombe. Il n’y a rien à attendre de mon escorte. Je ne demande pas être transporté en palanquin, pourtant. Je veux juste être guidé, accompagné. Au lieu de cela, je me retrouve à guider mes guides. C’est complètement absurde. » (p.28, tome 3). Ne les supportant plus, il a une altercation avec eux et, dans la nuit, ils l’abandonnent seul avec un cheval, ses bagages et du pain. Le photographe va donc affronter la route et la traversée des cols, seul, dans un décor hostile, dans des conditions extrêmes. La neige, le froid, la fatigue physique et morale viennent à bout de lui ; il cède à des moments de démence et de colère incontrôlée à cause de la peur : « Subitement, la peur me tombe dessus. L’épouvante. Un besoin panique d’être ailleurs. » (p.60-62, tome 3). Son cheval meurt et lui-même échappe à la mort de peu ; il finit par se faire escorter par une autre caravane qui l’emmène jusqu’au Pakistan mais qui le rackette abusivement. Une fois arrivé dans la première ville pakistanaise, il se fait séquestrer par un flic véreux. Il finit par arriver enfin à Peshawar et rejoint le quartier général de MSF. Son retour est donc une expérience très difficile ; cette aventure professionnelle est devenue pour lui une aventure personnelle, un voyage initiatique.

Il rentrera en France avec 130 films, plus de 4000 clichés, sur lesquels seuls six seront publiés, avec en tête une aventure unique :
« Je pense au meilleur et au pire de ce que je viens de vivre en Afghanistan. Et je réalise une chose : j’ai envie d’y retourner » (p.94, tome 3). Didier Lefèvre fera huit autres voyages en Afghanistan pendant les vingt années suivantes, qu’il qualifiera de « toujours intéressants, jamais faciles ». Il aime retourner aux mêmes endroits, y passer du temps, en observer les évolutions, retrouver les gens…

LE TÉMOIGNAGE

Cette série témoigne de plusieurs choses : tout d’abord, Le photographe témoigne et raconte la vie de ces paysans afghans sous forme d’anecdotes. Il décrit tour à tour les différences culturelles observées, les coutumes pratiquées, il parle de religion, nous décrit les différents Islam pratiqués : l’islam nationaliste, tolérant et ouvert sur l’extérieur et l’islam extrémiste impliqué dans les conflits, luttant avec les armes contre l’envahisseur soviétique et enseignant à ses enfants comment combattre et comment se servir d’une arme. Mais aussi il pose beaucoup de questions sur la différence entre l’islam et le christianisme, il est toujours obligé de faire croire qu’il est croyant, marié et père afin de ne choquer personne, il est sans cesse confronté à leur regard quant au fait de ne pas avoir la foi, il est jugé et pour cela il va toujours dans leur sens pour ne pas les contrarier. Il nous parle des relations hommes-femmes, du mariage, de la condition de la femme en Afghanistan. Malgré leur apparence froide, dure et distante, les hommes afghans sont très attentionnés envers leurs enfants, sont très tactiles, en prennent soin. Tout au long de cette série, Didier Lefèvre témoigne de l’amour porté aux enfants, de la force, du courage, de la dignité mais aussi de la fragilité et de la douceur de ce peuple afghan.

Plus largement c’est un témoignage sur un peuple en guerre, avec la routine des bombardements, des blessés, des morts, mais aussi de la vie qui continue pour les rescapés.

Au delà de ce constat, la mission menée par Didier Lefèvre avait été commandée par MSF afin de relater leur travail et de
et témoigner de leur talent lors des missions de guerre, de refléter la réalité des travailleurs humanitaires.

En effet il nous décrit les conditions d’intervention de l’équipe, plus ou moins dramatiques, la passion et le dévouement des équipes de MSF, leur total investissement pour la chirurgie de guerre dans des conditions sanitaires extrêmes, les raisons pour lesquelles ils aiment exercer leur métier dans ces situations et pourquoi ils souhaitent intervenir à leur façon dans ce conflit ravageur et inhumain. On constate qu’ils transmettent leur savoir à des équipes locales et forment ces montagnards à la médecine. Les notions de partage, de fraternité et de solidarité sont présentes à chaque page du livre.


CONCLUSION

Témoin d’un peuple, d’une époque, d’une guerre sans précédent, d’une équipe de médecins passionnés et investis, d’une envie de changer le cours des choses, Didier Lefèvre a su partager son expérience avec son ami Emmanuel Guibert pour nous donner une magnifique bande dessinée touchante, émouvante, drôle, unique.

Le dessin, les couleurs, la mise en page servent parfaitement bien le texte, qui est parfois descriptif, parfois philosophique. Les gammes de gris, ocre, marron, très dominants, se marient magnifiquement bien avec les photos en noir et blanc et donnent une cohérence à ce récit alternant avec le dessin, les photos et les planches-contact. De plus les couleurs reflètent bien l’ambiance de ce pays, traduisent parfaitement ces paysages montagneux, rocailleux, hostiles.

Les photos en noir et blanc sont le reflet de cette histoire vécue et permettent de figer des expressions, des sentiments, des sensations, pour mieux saisir les instants vécus, donner plus de profondeur et de réalité au récit, à travers les yeux du photographe.


C’est un voyage inoubliable que l’on fait à la lecture de cette bande dessinée, en compagnie de ces amoureux de l’humanité, des paysages, de la vie, de la paix…

Cela prouve une fois de plus que la bande dessinée est capable de retranscrire des sensations, des émotions, qu’elle a un pouvoir fort sur le lecteur et fait réfléchir sur des questions essentielles comme la religion, la politique, la fraternité, le voyage…

Bibliographie sélective de bandes dessinées sur l’Afghanistan

CHARLES, Maryse et Jean-François. L’afghan Massoud. Bruxelles : Casterman, 2006. Rebelles.
F'MURRR. Le char de l'Etat dérape sur le sentier de la guerre. Paris : Vertige Graphic, 2006
MICHELUZZI, Attilio. Afghanistan. Saint-Egrève : Mosquito, 2003.
RALL, Ted. Passage afghan. Antony : La boîte à bulles, 2004.
WILD, Nicolas. Kaboul disco. Antony : La boîte à bulles, 2007 ; 2008. 2 tomes.


Liens

http://lephotographe.dupuis.com , site spécialement dédié à la série Le Photographe

Ségolène Breton, 2ème année Bib.-Méd.




B.D et photographie : voir aussi l'article de Gaëlle sur Ben Katchor

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Published by Ségolène - dans bande dessinée
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