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28 mai 2009 4 28 /05 /mai /2009 09:57










Jean-François BEAUCHEMIN

Le jour des corneilles

Editions Les Allusifs, 2004
















L'auteur

Né au Québec en 1960,  Jean-François Beauchemin a d'abord travaillé comme rédacteur puis réalisateur à la société Radio-Canada avant de publier des romans pour la jeunesse : Comme enfant, je suis cuit (1998), Garage Molinari (1999), Mon père est une chaise (2001).

Puis il écrit son premier roman pour adultes en 2002, Le pont de la louve.

En 2004, paraît Le jour des corneilles.

C'est la même année qu'il est terrassé par une violente maladie qui le plonge trois mois dans le coma. A la suite de ce face-à-face avec la mort, Beauchemin racontera dans La fabrication de l'aube (2006)
ce qu'il considère comme une résurrection et sa conversion spirituelle. Il obtiendra pour ce récit autobiographique le prix des libraires 2007.

Il publiera l'année suivante, Ceci est mon corps.




Le jour des corneilles

Tous les pédiatres vont le confirmeront, la vie au grand air a des effets bénéfiques sur le développement de l'enfant. Toutefois, il conviendra de tempérer ce jugement après la lecture de cet ouvrage, dans lequel face à un juge, le fils Courge nous livre les principes de son éducation dans une cabane au milieu des bois, avec la seule compagnie de son père, veuf.

En effet, sa femme est morte en mettant au monde ce fils. Brisé par le chagrin, le père Courge commencera par enfouir le nouveau-né dans un trou de marmotte toute une journée... avant de se raviser. Aux dires du fils, ce terrier et cette marmotte seront respectivement « la première résidence digne de ce nom que j'eus en l'ici-bas et surtout le seul ami véritable que je coudoyai jamais ».

Peu adepte des thèses de Françoise Dolto, le père, halluciné et hallucinant, va faire mener à son fils une vie d'ermite, rythmée par la chasse, la cueillette. Mais aussi par des violences inouïes, des épreuves initiatiques d'une cruauté extrême quand, tombant dans la démence, il est en proie à la « visite de ses gens », c'est-à-dire les voix des morts ou de  leurs fantômes.

Le fils pour sa part  a la vision des « outrepassés », notamment de sa mère, qui lui apparaissent dans une lumière bleutée. Visites amicales et sereines au contraire du père, « terrifié par le trépas ».


La famille Courge « ne fait pas commerce avec l'humanité », on comprendra au cours du témoignage du fils quel lourd secret éloigne le père de la compagnie de ses semblables et donne sa signification au titre. Toutefois, à la faveur d'un accident, le fils fera une incursion au village y chercher secours pour son père. Là, il rencontrera une jeune fille, Manon, dont le seul contact de la main provoquera chez lui ses premiers émois amoureux.

Car par-delà la violence, c'est d'une quête éperdue d'amour qu'il s'agit et que poursuit le fils. Un enfant qui n'a d'autre nom que celui de « fils Courge », c'est dire toute la toute-puissance paternelle.

Malgré la brutalité des relations familiales et au-delà du drame final, le fils n'aura de cesse de vénérer son père et rechercher chez lui la trace d'un sentiment d'amour ( « Père m'aimait-il, m'aimait-il seulement ? ») Ce père qui lui-même vit dans la douleur de l'amour de sa femme disparue.

A travers ces esprits torturés, Jean-François Beauchemin nous entraîne à toute une réflexion métaphysique sur les rapports entre les morts et les vivants.

Et c'est dans les astres que le père Courge cherche des réponses, c'est là qu'il voit ( et pas d'un bon oeil ! ) que son fils, pour l'heure illettré, sera un jour « instruit en vocabulaire » et qu'alors « lumières lui apparaîtront».

Prophétie qui se vérifiera quand après le dénouement dramatique des rapports père-fils, ce dernier, écroué, retrouvera à travers l'apprentissage d'une langue, une humanité et un salut.

Beauchemin écrira par la suite dans La fabrication de l'aube, son récit autobiographique  : Le fils Courge... « se savait sauvé, le coeur plein de ces mots qui lui avaient enfin révélé le monde, grâce auxquels il avait pu nommer la réalité de toutes choses. J'ai laissé dans ce livre plus que dans tous les autres la trace de l'une de mes obsessions les plus vives : la parole salvatrice, guidant de sa lumière mes pas sur cette terre. »

Parallèle amusant avec les paroles de Olivier Adam lors de l'Escale du livre à Bordeaux qui confiait sur la nécessité d'écrire : « En prenant possession des mots, j'ai eu l'impression de briser la vitre entre le monde et moi. »

En dehors de la force du sujet, c'est dans sa forme que ce roman est stupéfiant. Beauchemin dira à propos de son personnage : « Il me fallait trouver une langue qui colle à son esprit magnifique et dérangé. »
 
Et c'est ce que fait magnifiquement l'auteur en « dérangeant » lexique et syntaxe pour au final placer dans la bouche du narrateur une langue étrange et jubilatoire.

Par l'emploi d'archaïsmes, de tournures stylistiques rappelant le vieux français, par la suppression des articles indéfinis, par la dérivation des mots usuels, par l'utilisation de régionalismes, d'argot et de néologismes, Beauchemin invente une langue sans pareille qu'on n'a pour autant aucun mal à décrypter. Et qui n'a rien à voir avec l'oralité fleurie et débraillée du québécois, jugé souvent avec condescendance de ce côté-ci de l'Atlantique.

Voici pour exemple le début du roman :

Nous logions, père et moi, au plus épais de la forêt, dans une cabane de billes érigée ci-devant le grand hêtre. Père avait formé de ses mains cette résidence rustique et tous ses accompagnements. Rien n'y manquait : depuis l'eau de pluie amassée dans la barrique pour nos bouillades et nos plongements, jusqu'à l'âtre pour la rissole du cuissot et l'échauffage de nos membres aux rudes temps des frimasseries. Il y avait aussi nos paillasses, la table, une paire de taboureaux et puis encore l'alambic de l'officine où père s'affairait à extraire, des branchottes et fruits du genièvre avoisinant, une eau-de-vie costaude et grandement combustible.
Pour nous repaître, nous prenions le poisson de l'étang ou boutions hors tanières et abris toutes bêtes nourricières : garennes, gélinots, chipmonques, casteurs, putois, ratons et chevrillards. Le reste de notre pâture se composait surtout de thé de dalibarde, d'oeufs de merle et de sarcelle, de marasmes, de racines et de baies, de souricelles assommées par nos soins et de rapaces doctement bombardés de pierrettes ou percés par nos flèches.



Vive le Québec livre !

On peut établir des rapprochements entre le livre de Beauchemin et celui de Gaëtan Soucy, auteur, québécois également, de La petite fille qui aimait trop les allumettes paru en 1998.

Certains critiques ont pu reprocher à Beauchemin la similitude des situations et des thèmes ainsi que l'invention d'un parler nouveau.

Mais dans Le jour des corneilles, l'expérimentation sur la langue, me semble-t-il, va plus loin et il en découle une poésie inattendue, un humour particulier.

Le docte désaccoutre la cheville et commence son étude. Il toise, il potasse, il enquête. Puis il veut palper la grosseur afin de la mieux traduire. Il pose indextre dessus. Père surtressaute et gueule de souffrance. De son pied encore valide, il met une savate dans l'estomac de son bourreau. Le docte se plie comme roseau en ouragane et sort la langue, et même l'oeil un brin. Sa face égare couleur, puis la recouvre mais anormalement : la voici pareille à bleuets de cornouiller. Pour sûr, il avoisine suffocation. Manon et les bourgeois accourent et s'inquiètent de sa vie. Mais leur alarme est vaine : sous peu, le docte reprend ressort et, se tenant le bedain, le souffle encore courtaud, déclare : « C'est l'os. L'os de la cheville de Courge : cassé ! »

Brigitte Bouchard, directrice des éditions Les Allusifs, a qualifié ce livre d'  « OVNI littéraire ». Récit inclassable, en dehors du temps et de l'espace ( on n'a aucun indice sur où et quand se déroule l'histoire), à mi-chemin entre le conte et le roman, l'ouvrage de Beauchemin a reçu le prix France-Québec au Salon du Livre en 2005.

Il est des livres qui une fois refermés vous hantent.

Parions pitance que Le jour des corneilles restera long de temps à faire tournicoter ses mots lumineux sous votre casque.


Patrice Géant, A.S. Ed.-Lib.

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