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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 07:42







Yasmina
REZA,
«Art»

Editions Magnard,
2004
Collection Classiques et contemporains













L'auteur



Issue d'études de théâtre et de sociologie, Yasmina Reza offre une production variée touchant notamment au théâtre, au récit et au roman. Si elle se distingue en 1987 avec la pièce Conversations après un enterrement pour laquelle elle obtient le Molière du meilleur auteur, son premier vrai succès avec le public intervient en 1994 avec la pièce «Art». Écrite en peu de temps spécialement pour Luchini, Vaneck et Arditi, elle obtient deux Molières dont à nouveau celui du meilleur auteur. La pièce est rapidement traduite dans une trentaine de langues et est représentée sur la scène étrangère.



Un tableau blanc, point de départ du conflit

La pièce met en scène trois personnages : Serge, grand amateur de peinture contemporaine considérant Sénèque comme absolument modernissime et tout nouveau et heureux propriétaire pour 200 000 francs d’un tableau blanc aux yeux du commun des mortels, mais à ses yeux nuancé par d’imperceptibles couleurs. Son ami Marc, personnage très terre à terre, cynique, gardien des valeurs traditionnelles d'où son scepticisme irréversible envers l'art contemporain et plus largement ce qui a trait à la modernité. Enfin, leur ami commun, Yvan, se décrivant lui-même comme quelqu'un de sympathique mais affublé d’une vie professionnelle et affective qu'il juge, avec beaucoup de lucidité et de résignation, calamiteuse. Il est également très soucieux du point de vue de son psy, est sur le point de se marier et, comme il le dit si bien, sûrement content de l’être.

L’acte de Serge, selon lui poétique, selon Marc totalement démentiel, soulève inévitablement et rapidement questions et sentiments liés à l’art contemporain. Face à l'incompréhension et à l'incrédulité de Marc se dresse l'euphorie béate de Serge au comble de la félicité devant son cher tableau. Tout au long de la pièce sont disséminées certaines questions litigieuses : l'élimination des formes et des couleurs, le cheminement intérieur de l'artiste pour en arriver à s'exprimer par un tableau blanc, la cotation des œuvres, l'éducation nécessaire ou non à leur compréhension...

Toutefois, la question n'est pas tant de décider si l'acquisition « incroyable » de Serge est, selon l'expression de Marc; « une merde blanche », leitmotiv qu'il reprendra tout au long de la pièce. La véritable raison d'être du tableau est de mettre au jour l'état de la relation des trois personnages, d'exacerber les tensions déjà existantes et de faire ressortir  les non-dits accumulés et les rancœurs.

Dans le fond, le nœud du problème est surtout de répondre à cette question : comment réagiriez-vous si un ami se payait une petite folie picturale intensément blanche à 200 000 francs ? En clair, accepteriez-vous le goût des autres par amitié ? ou bien au contraire cela tournerait-il à l’affrontement verbal ?


Une joute orale

Si la retenue est de mise au début malgré le fameux et libérateur « merde blanche », les langues s'acèrent vite. Serge endosse rapidement le statut méprisé d’amateur d’art snob sans un gramme de discernement et de ridicule rat d’exposition. Marc collectionne les qualificatifs peu glorieux : impulsif, suffisant, condescendant, en phase de nécrose, aigri, antipathique, sans humour et méprisant. Enfin le malheureux Yvan sert de punching-ball
tout au long de la pièce
aux deux premiers qui l'accusent de créer les conditions du conflit à cause de son incapacité et de son refus de se ranger d'un côté ou de l'autre. Traité de « grand réconciliateur du genre humain », ne désirant qu’apaiser les tensions et aplanir les choses,  Yvan est une cible de choix et devient tour à tour « un être spongieux », « hybride et flasque », d’une lâcheté absolue et « sans consistance ». Lui-même ne rêvant que de rester « Yvan le Farfadet » pour ces deux amis.

Le style est enlevé, rapide, enjoué, enchaînant les stichomythies et les répétitions. Les répliques fusent, teintées d’ironie, de cynisme. La confrontation de trois caractères si contrastés est savoureuse et Yvan nous offre de sublimes tirades désemparées qui prennent véritablement vie dans la bouche d'Arditi.


Ami, sois ce que je veux que tu sois

La pièce pointe la difficulté des rapports humains, toute l'hypocrisie qu'ils comportent. Qu'attendons-nous de telle ou telle relation ? Pour Marc, le problème n'est pas tant que Serge se prenne pour un collectionneur mais bien plutôt que cela ne corresponde pas à ce qu'il attend de lui et aussi qu'il ait pu faire un tel achat sans le consulter. Yvan quant à lui ne veut pas avoir de responsabilité, il ne veut pas choisir comme on le lui demande. Il veut juste suivre le mouvement d'où son problème évident à départager ses deux amis ou ce qu'il en reste. La question se pose de savoir à quel moment chacun a changé et s'est éloigné de l'autre. En vérité, on assiste avec bonheur à un dépeçage méthodique de l'amitié. Avec en prime un final qui montre bien que le mensonge et l'hypocrisie restent de mise malgré la  mise en place d'une « période d'essai » pour reconstruire leur relation, une amitié de quinze ans détruite, balayée par « un cataclysme pour un panneau blanc » comme le souligne si bien Marc.

Au final, on aboutit à une vraie comédie de mœurs, un régal de finesse, d'humour et de cynisme dont le texte prend toute son ampleur sur scène.


Claire
Guillou, AS Edition-Librairie

Lire également l'article de Joëlle qui propose un lien vers une vidéo de la mise en scène de Gilles Kerbrat.

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Published by Claire - dans théâtre
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