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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 07:52










Pascal QUIGNARD,
Villa Amalia
,
2006, Gallimard
Coll. Folio




   















Pascal Quignard est un écrivain français né le 23 avril 1948 à Verneuil-sur-Aire dans l’Eure. Ses parents sont professeurs de Lettres Classiques, deux grands lettrés qui lui ont inculqué leur amour pour la littérature et pour les mots. A 18 mois, il sombre dans l’autisme, maladie qui se renouvellera lorsque Pascal Quignard atteindra ses 16 ans. Parallèlement, il souffre d’anorexie. Cette enfance difficile passée dans le silence le pousse déjà au recueillement, à l’écriture et à la musique (il joue du piano, de l’orgue, du violoncelle et de l’alto). Après des études de philosophie écourtées, il devient libraire et bouquiniste. En 1969, il publie son premier livre (un essai sur Léopold Von Sacher Masoch) au Mercure de France, où il intègre le comité de lecture. Ainsi, et cela jusqu’en 1994, il publie de nombreux livres, peu à peu reconnus par les critiques et le public (1986 : Le Salon du Wurtenberg, 1989 : Les Escaliers de Chambord, 1990 : Tous les matins du monde, etc.) Il devient secrétaire général au développement chez Gallimard, tout en publiant ses textes plus expérimentaux dans de petites structures (P.O.L, Fata Morgana). A cette époque, Pascal Quignard est à la fois auteur, éditeur et lecteur ; c’est un homme actif et reconnu dans le milieu de l’édition, et plus largement, il se situe dans un mouvement pour la propagation de la culture (il est le directeur et fondateur du festival d’opéra et de théâtre baroque de Versailles). Mais, en 1994, une grosse rupture va bouleverser irréversiblement sa vie. Il renonce à toutes ses positions extra-littéraires pour se consacrer entièrement à la littérature. C’est de ce contexte que va naitre Villa Amalia (publié en 2006), où il met en scène ce vœu de tout quitter, d’abandonner tout ce que l’on a pu construire pour aller se découvrir ailleurs. 


Le roman débute par ces mots :
« J’avais envie de pleurer. Je le suivais. » Au départ, on ne saisit pas clairement les motifs de ce désarroi. Un soir, Ann Hyden décide de suivre Thomas, son mari et le surprend enlaçant une autre femme. La découverte de cet adultère sera le déclic qui lui fera comprendre qu’elle n’est pas épanouie dans sa vie, qu’elle se ment à elle-même. Ainsi, à 47 ans, Ann Hyden décide de tout plaquer. Sans donner aucune explication, elle part, abandonnant en France son mari, sa famille, son travail, son foyer. En effet, sa déchirure profonde, elle doit la vivre seule, loin de tous. La seule chose qu’elle ne peut quitter et qui la rattache à son passé, c’est la musique. Dans son périple et sa quête d’elle-même, elle trouve le bonheur sur une petite île italienne, au milieu d’une nature calme et apaisante, loin de toutes conventions sociales.

Elle s’éprend de cette maison, la villa Amalia, où elle va tenter de tout reconstruire.
« Elle aimait de façon passionnée, obsédée la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaitre dans ce qu’elle aimait. […] C’était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais, on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenue, aimée. »

Avec cet extrait, on réalise à quel point les sentiments d’Ann sont forts. Lassée des hommes, elle tombe amoureuse de cette villa où elle se retrouve dans une harmonie parfaite et va pouvoir recommencer à composer. Là-bas, une nouvelle vie s’annonce, elle fait la connaissance du docteur Radnitzky, avec qui elle a un semblant de relation, mais c’est sur sa fille Léna qu’elle va porter toute son attention. Ann retrouve en elle la petite fille qu’elle était, son passé, ses premières souffrances, c’est-à-dire l’essence de son être, ce qu’elle était au principe de sa vie.

C’est une enfant qui, comme elle, parle peu mais exprime tant de choses d’un seul regard. Une enfant tragique avec qui elle va partager sa première passion, la musique.
« Leurs corps créaient le silence dans lequel elles vivaient. La petite Radnitzky aimait ce silence qui entourait le corps d’ Ann Hyden. […] Les bruits s’anéantissaient tant leur présence possédait d’ascendant. » A cette alchimie parfaite va s’ajouter une troisième femme, Juliette. Tout comme Ann, désabusée de son mari, Juliette le quittera pour rejoindre le trio. Ces destins de femmes vont s’assembler pour partager leurs souffrances, s’aimer sans penser au lendemain… Jusqu’à ce qu’arrive l’inattendu. Cette atmosphère, le nouveau monde qu’elles s’étaient construit entre ciel et mer et où elles trouvaient l’apaisement va disparaitre brutalement pour faire resurgir le passé et les souffrances qui l’accompagnent.


Avec ce roman, Pascal Quignard incarne une femme, symbole de liberté. Il retranscrit ce désir enfoui en chacun de nous, ce fantasme universel d’abandonner sa vie, son nom, son être, pour tout quitter et pouvoir se reconstruire. Ann est une femme forte et froide, mais en même temps triste et fragile. Quignard la situe dans ce paradoxe. En se taisant, c’est tout son être qu’elle nous dévoile et de ce contraste jaillit l’harmonie. Ces forces contradictoires qui la traversent font d’elle une égérie poétique. Quignard l’élève au rang d’une puissance évocatrice envoutante.
 

« Elle avait l’air magnifique d’une femme qui ne pense jamais à l’impression qu’elle peut produire. Il semblait alors possible qu’elle disparaisse, tombe, s’envole, se jette du haut des roches dans le port, plonge dans la mer. C’était une femme entièrement à sa faim, à son chant, à sa marche, à sa passion, à son destin. »


Cette femme se définit par son intériorité sans jamais nous la dévoiler et c’est de là que naît l’émotion. Les mots de Pascal Quignard sont tellement simples qu’ils font resurgir toute la profondeur de cette femme.


« Quand le désir des larmes s’arrêta, alors sa souffrance devint intense, puis elle se déchira. »


On trouve, dans cette phrase, des analogies frappantes entre le personnage d’ Ann et son créateur. En effet, quand Pascal Quignard nous parle d’Ann Hyden, c’est aussi un peu de son être qu’il nous confie. Comme elle, il a tout quitté pour s’abandonner à sa passion, l’écriture. De plus ce sont deux musiciens qui ont subi ce même autisme face aux autres. A ce propos, Quignard confie : « Ce silence, c’est sans doute ce qui m’a décidé à écrire, à faire cette transaction : être dans le langage en me taisant. » On voit à quel point, le silence peut être évocateur et constructif. Cet auteur parvient à exprimer des douleurs profondes dans un style épuré. Cette simplicité rend le silence d’autant plus fort. Quignard donne corps et âme à disposition de son style. On entre dans ses romans d’une manière totale, sans jugement ni tricherie. Il se donne tout entier à ses personnages et inévitablement, nous autres lecteurs laissons une partie de nous-mêmes pour voguer dans son univers nostalgique et envoûtant.


Margaux Lamongie, A.S. Éd.-Lib.


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