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16 juin 2009 2 16 /06 /juin /2009 07:31









Hanif KUREISHI
Quelque chose à te dire

Titre original : Something to tell you
Traduction française : Florence Cabaret
Christian Bourgois éditeur, 2008

















Quelque chose à te dire, ça a d’abord été pour moi l’invitation de Kureishi à apprendre à connaître la globalité de son œuvre. Né en 1954 à Londres d’une mère anglaise et d’un père pakistanais, Hanif Kureishi est aujourd’hui un des auteurs les plus représentatifs de la nouvelle école d’écrivains britanniques d’origine étrangère. Ses romans reprennent souvent les thèmes de l’immigration, du racisme et de la sexualité. Oscillant entre cinéma et littérature, beaucoup de ses romans ont été adaptés au grand écran, notamment My beautiful Laundrette, en 1985. Prolifique et apprécié, il est traduit en plusieurs langues et remporte toujours un franc succès de librairie. Dans son dernier roman, paru en 2008, il aborde une nouvelle fois ses thèmes de prédilection à travers le prisme de Jamal, psychanalyste londonien.


L’histoire

Que peut avoir à dire un psychanalyste d’une cinquantaine d’années, à la vie plutôt tranquille ? Et surtout, à qui sent-il le besoin de se confier, lui qui gagne sa vie des confidences d’autrui ? Les premières pages du roman glissent de nombreuses pistes, via la présentation de personnages très particuliers : Jamal, le narrateur, raconte son amitié avec le metteur en scène en vue Henry et sa relation étrange avec sa sœur Miriam, ses rapports avec son fils adolescent et son ex-femme, et son point de vue sur les histoires d’amour en général. On pourrait presque s’y perdre, mais Kureishi sait attirer le lecteur par un fil conducteur excitant la curiosité : Jamal se remémore ses années étudiantes, ses deux meilleurs amis d’alors, et, surtout, son premier amour, Ajita. Ces bribes de souvenirs s’inscrivent dans le bilan global qu’il fait de sa vie. On comprend vite que quelque chose d’inachevé plane derrière cette amourette, qu’Ajita n’a cessé de hanter Jamal depuis cette époque lointaine. S’il la retrouve un jour, pourra-t-il lui révéler ce terrible secret qui l’a amené à faire sa première psychanalyse ? Ce secret n’en est pas tellement un pour le lecteur, rapidement mis dans la confidence par Jamal ; le doute plane quant à savoir s’il pourra vraiment le garder jusqu’à sa mort. Car il s’agit d’un secret tragique, qui pourrait coûter à Jamal sa réputation et son emploi… au moins.

Autour de l’histoire

Pourtant, ce livre n’est pas centré sur le secret qui torture tant son héros. A vrai dire, il n’a pas vraiment de point central si ce n’est la vie même : par ses souvenirs, Jamal promène l’heureux lecteur dans l’Angleterre des quarante dernières années, des luttes contre Thatcher aux railleries sur Blair et son implication en Irak. Henry s’engagera notamment en écrivant une lettre ouverte pour dénoncer le milieu politique et l’engagement d’une nation entière pour une guerre. La violence des grèves des années 1960 résonnent de manière étrangement familière, mais semblent aussi venues d’ailleurs, tant l’Angleterre semble désormais calme et sereine.

Ce roman porte aussi sur la ville de Londres et la grande diversité de loisirs qu’elle offre à ses habitants : entre salles de théâtre, pubs et lieux de débauche, le tout Londres est dépeint avec une ironie affectueuse et une mordante sympathie. L’indécence de certains personnages ne tombe jamais dans le vulgaire : par exemple, le couple Henry – Miriam, surpris dans des positions sado-masochistes par la fille de celui-ci, inspire davantage la compréhension que la répulsion.

C’est également un roman initiatique : peu après sa rupture brutale avec Ajita, Jamal et sa sœur vont au Pakistan rejoindre leur père pour quelques semaines. Là encore, la société pakistanaise est décrite sans fard, jusqu’aux femmes qui boudent Miriam qui refuse de porter le voile. Cette dichotomie patriotique m’a beaucoup parlé et m’a semblé très vraie : pensant trouver leurs racines au Pakistan, ils s’aperçoivent qu’ils sont Européens – Anglais, même.

Ce livre aurait pu n’être qu’une banale succession d’anecdotes sans lien entre elles ; cependant, Kureishi signe là une véritable prouesse littéraire. Les réflexions profondes et vraies sur la vie, sur le bilan qu’on peut faire à la cinquantaine. Lors de la psychanalyse, intense, de Jamal, le lecteur est amené à réfléchir sur sa propre existence, sur ses propres choix. Les références aux grands psychanalystes du XXème siècle enrichissent quiconque est curieux de ce domaine. Les personnages, hors du commun dans leur banalité la plus parfaite, sont tous à la recherche d’un sens à leur vie, que l’auteur parvient à leur donner, à peu près. Si pour certains ce sera une vie sexuelle dissolue, ce sera pour d’autres la rencontre avec un psychanalyste, ou bien un projet professionnel, ou une conscience à soulager. Jamal n’est qu’un prétexte pour parler de la vie, la vraie, celle qui nous effraie dans la liberté qu’elle offre, mais nous émerveille dans toutes les possibilités que l’on a d’en profiter. Ce roman constitue une ode à la vie particulièrement émouvante car vraie : il n’y a pas de happy end à ces histoires croisées, tout est cohérent avec la réalité de l’existence. C’est ce qui fait la magie de cette œuvre.


Extraits

« Son ordinateur portable était toujours allumé, même si elle l’utilisait surtout la nuit. L’anarchie sans limites de l’Internet était idéale pour des fêlés dans son genre. Elle pouvait se créer des identités différentes, des sexes différents. Des inconnus s’échangeaient des photos d’organes génitaux sans corps, qui flottaient dans le cyberespace.

Je lui demandais :

— Mais, à qui sont ces couilles ? Elles ont l’air un peu bizarres sans la tête du propriétaire.

— Qu’est-ce que ça change ? Ces sachets de thé, ils appartiennent bien à un mâle, non ? »

« Ecouter quelqu’un, ce n’est pas simplement une forme d’amour, c’est de l’amour tout court. Mais, pendant mes premières consultations, alors que j’essayais de faire face à cette angoisse d’écouter un patient que je ne connaissais pas, dont je ne comprenais pas les rêves ni les divagations, je ressentais le même désarroi que la première fois que j’avais lu La Terre vaine. Il m’arrivait aussi de détester ma maladresse et mes patients, alors qu’ils m’attiraient dans le maelström de leurs passions et dans le magma éruptif, écumant de leur inconscient. J’avais envie de me sauver et je me demandais qui avait le plus peur – l’analyste ou l’analysant ? »


Site officiel de Kureishi : http://www.hanifkureishi.com/

Stéphanie, 1ère année Ed.-Lib.

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Published by Stéphanie - dans fiches de lecture 1A
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