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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 23:03











Nicolas BOUVIER,
Le Poisson-scorpion,
Gallimard, Folio, 1996





















Introduction


Nicolas Bouvier est né en 1929 au Grand-Lancy, près de Genève où il grandit dans "un milieu huguenot, à la fois rigoriste et éclairé, très ouvert intellectuellement, mais où tout l'aspect émotif de l'existence était sévèrement géré". Son père étant bibliothécaire, il entretient très vite des liens étroits avec la littérature. Dès l’âge de six ans, il développe une passion pour les écrivains voyageurs et aventuriers tels que Jack London, Jules Verne, Fenimore Cooper et Robert-Louis Stevenson dont il dévore les ouvrages. "A huit ans, je traçais avec l'ongle de mon pouce le cours du Yukon dans le beurre de ma tartine. Déjà l'attente du monde : grandir et déguerpir.", expliquera-t-il plus tard.


Adolescent, il découvre les plaisirs du voyage avec ses premières escapades en Toscane, au Sahara, en Laponie et en Anatolie. Il s’inscrit parallèlement à l’Université de lettres et de droit de Genève. Sans même attendre les résultats de ses examens, il quitte Genève à l’âge de 24 ans en compagnie de son ami Thierry Vernet en direction de la Yougoslavie, puis de la Turquie, de l'Iran et du Pakistan. Quelques mois après leur départ, les deux compères se séparent et Nicolas Bouvier prolonge ce voyage désormais en solitaire. Il faudra attendre 1963 pour voir paraitre le récit de ce voyage dans L’Usage du monde, qui sera, dès sa sortie, couronné de succès. Il y explique sa conception très personnelle du voyage par ces mots : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

C’est donc en solitaire qu’il traverse l’Inde et  rejoint l’île de Ceylan où il passera sept mois de solitude et de doutes qui le marqueront pour de longues années après son retour et feront l’objet d’un nouveau récit, Le poisson Scorpion, paru en 1982.

En 1955, il quitte Ceylan pour rejoindre le Japon. Il découvre alors un pays fascinant et en plein mouvement qu’il revisitera deux fois par la suite et dans lequel il réalise son « apprentissage du peu ». De cette aventure naîtra une nouvelle publication, Chronique japonaise, parue en 1975.

En 1982, il abandonne la prose pour adopter le vers et publie un recueil de poèmes écrit sur les routes, Le dehors et le dedans. Il dira de la poésie qu’elle lui est plus nécessaire que la prose « parce qu’elle est extrêmement directe, brutale – c’est du full-contact ! »

En 1958, il épouse Eliane Petitpierre à qui il donnera deux enfants. Il continuera sa longue découverte du monde avec sa famille en se rendant au Japon, en Corée du Sud, en Chine et dans différents pays d’Europe.

Le 17 février 1998, c’est sans crainte qu’il quitte ce monde à la suite d’un cancer puisque la mort n’est pour lui qu’un nouveau voyage. Quelques mois auparavant, il écrivait ces mots :


Désormais c'est dans un autre ailleurs
Qui ne dit pas son nom
Dans d'autres souffles et d'autres plaines
Qu'il te faudra
Plus léger que boule de chardon
Disparaître en silence
En retrouvant le vent des routes.


Le Poisson-scorpion est davantage le récit d’un voyage intérieur que d’un séjour exotique sur l’île de Ceylan. Dans cet ouvrage, Nicolas Bouvier relate le naufrage affectif causé par la maladie et la solitude dont il a souffert sur l’île mais également sa reconstruction personnelle, longue et douloureuse, qui lui a permis de prendre un nouveau départ vers le Japon cette fois-ci. Le Poisson-scorpion est hanté par les odeurs et les lumières indiennes, c’est un texte magique qui oscille entre le rêve et la réalité et nous mène aux confins d’un homme, Nicolas Bouvier, sans tabous mais non sans mystère. Ce récit est disponible à 5,50 euros dans la collection de poche « Folio » chez Gallimard.  





 
Un voyage au cœur du Sri Lanka

Le Poisson-scorpion est le récit du séjour de sept mois de Nicolas Bouvier au Sri Lanka. Notre « écrivain voyageur » s’y rend en 1954, peu de temps après la déclaration de l’indépendance de l’île à l’époque où celle-ci s’appelait encore Ceylan. Afin de comprendre les différents constats sociaux, politiques, religieux et culturels de Nicolas Bouvier, il m’a paru important de me documenter sur l’histoire de l’île et notamment sur la période à laquelle l’auteur y a résidé.


Malgré son étendue relativement faible (69 900 km²), l’île de Ceylan voit s’opposer des milieux très différents. Peu nombreuse (11 millions d’habitants environ en 1963), la population n’est cependant pas homogène. Les Cinghalais représentent 75 % de la population tandis que les Tamouls ceylanais et les Tamouls indiens représentent 15 % de la population. La coexistence de ces trois communautés pèse d’un poids très lourd sur Ceylan : la langue n’est pas la même, la religion non plus. Les Cinghalais parlent le Theravāda, une langue originaire du nord de l’Inde, tandis que le Tamoul est une langue dravidienne, provenant du sud du continent indien. Les Cinghalais pratiquent le bouddhisme et les tamouls l’hindouisme. Le bouddhisme pratiqué sur l’île est un bouddhisme conservateur et primitif dit péjorativement Hinayâna ou du Petit Véhicule. Il faut ajouter la présence d’une forte minorité chrétienne de plus de 700 000 membres dont les relations avec les bouddhistes manquent parfois d’aménité.

Jusqu’en 1948, année de la proclamation de l’indépendance, l’histoire de Ceylan est d’abord celle de colonisations successives qui ont eu des conséquences politiques et économiques sur le pays. Au 5e siècle av. J.-C., les Aryens, probablement venus du nord de l’Inde, se seraient installés à Ceylan et, après avoir instauré la royauté et fondé la première capitale, Anurādhapura, auraient organisé le pays. L’introduction du bouddhisme remonterait au 3e siècle av. J.-C., à l’époque où le pieux empereur Açoka régnait sur l’Inde du Nord. Au 4e siècle de notre ère, les Tamouls qui, venus du sud de l’Inde, avaient envahi l’île, sont battus par Dutthagamani, premier roi cinghalais. Au 11e siècle, des envahisseurs tamouls, conduits par un souverain chola, établissent une nouvelle capitale à Polonnaruva. Chassés par les Cinghalais, il leur abandonne le trône. Le 16e siècle est celui de la colonisation portugaise qui revêt un aspect commercial et stratégique. Arrivés en 1505, les Portugais obtiennent des traités de commerce qui leur permettent d’exploiter les ressources de l’île en épices et en pierres précieuses et ils placent Ceylan sous l’autorité de leur souverain Philippe II d’Espagne. Leurs missionnaires, qui ne trouvent audience qu’auprès des castes inférieures, sont responsables de l’introduction du christianisme sur l’île. En créant la Compagnie des Indes occidentales (1602), les Hollandais manifestent leur intention de jouer un rôle dans le commerce de l’Asie méridionale. Après des négociations avec le roi du Kandi, ils s’emploient à chasser les Portugais par la force. En 1656, ils s’emparent de Colombo, la nouvelle capitale ; puis, devant le danger que présente la concurrence éventuelle des compagnies française et anglaise ils font fi de leurs engagements et envahissent le royaume du Kandy. Ils développent considérablement l’économie, mais sans en faire profiter la population. La haine que leur vouent les Cinghalais facilite leur éviction par les Britanniques. Ceylan garde le souvenir de cette colonisation dans son système législatif  fondé sur le code de droit hollandais. Profitant de l’affaiblissement de la Hollande, consécutif aux guerres napoléoniennes, la Compagnie anglaise des Indes orientales occupe Ceylan en 1775. En 1802, le traité d’Amiens reconnait à l’Angleterre la possession de l’île qui devient colonie de la Couronne. Sous la domination anglaise, l’économie est marquée par une série de crises : celle de la cannelle, du café, du thé et de la noix de coco. L’administration ne progresse que lentement, les postes élevés n’étant confiés qu’aux seuls Britanniques. A la faveur de l’éducation dispensée par les Anglais, il se constitue une classe moyenne ceylanaise qui revendique une participation plus grande au gouvernement. La renaissance de l’hindouisme et du bouddhisme, en opposition au christianisme importé d’Europe, est la manifestation religieuse de ce même nationalisme qui conduira en quelques décennies le pays à l’indépendance.

L’accession progressive de Ceylan à l’indépendance constitue le type même de la décolonisation progressive et réussie. Londres a en effet su associer au pouvoir la classe moyenne et supérieure occidentalisée et mettre en place, comme en Inde, une administration locale convenablement formée.

Le 4 février 1948, Ceylan devient indépendant et décide de rester membre du Commonwealth. Don Stephen Senanayake, le nouveau président, nomme deux ministres Tamouls dans son cabinet. Par ailleurs, il mène une politique économique très pragmatique : l’économie est libérale, mais pour des raisons de politique intérieure, le contrôle des prix mis en vigueur pendant la guerre demeure et un accord de troc est signé avec la Chine communiste : du riz est échangé contre du caoutchouc. Don Stephen Senanayake meurt en 1952 et son fils Dudley lui succède. Sur les conseils de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, le contrôle des prix est abandonné : l’inflation se déclenche et les milieux populaires bougent pour la première fois depuis longtemps. En avril 1953, lors d’une grève générale, la police tire et tue dix grévistes. Dudley Senanayake doit quitter le pouvoir et laisser la direction du gouvernement à Bandaranaike. Bandaranaike abandonne la religion anglicane au profit du bouddhisme, l’anglais pour le cinghalais, les discours dans les villes pour les tournées dans les villages. Il est tout sauf un prolétaire ; il ne s’appuie d’ailleurs pas sur les travailleurs des villes ou des plantations. S’il se dresse contre l’élite conservatrice et occidentalisée, c’est au nom d’une tradition rurale, celle des médecins et des instituteurs des villages cinghalais, celle du bouddhisme et de la culture de la communauté. Si le mouvement qu’il déclenche est incontestablement populaire, dirigé contre la corruption et le népotisme des dirigeants conservateurs, il n’offre pas de solution au problème de la coexistence entre les communautés cinghalaise et tamoule. Parce que Bandaranaike se déclare socialiste – sans donner à ce mot un véritable contenu idéologique – et qu’il s’oppose à l’élite occidentale, il reçoit l’appui d’un certain nombre de mouvements de gauche et de groupements qui militent pour le renouveau du bouddhisme et de la langue cinghalaise. En février 1956 est créé le Front unifié du peuple qui regroupe ces divers partis et le Sri Lanka Freedom Party auquel appartient Bandaranaike. Le Premier ministre, Kotelawala, est contraint de dissoudre le parlement et de procéder à de nouvelles élections. L’atmosphère est alors tendue, car la campagne électorale coïncide avec les fêtes du 2 500e anniversaire du nirvāna du Bouddha. Le parti national unifié tente de regagner le terrain perdu en proclamant sa volonté de faire du cinghalais la seule langue nationale, mais il s’aliène de ce fait les Tamouls. Finalement, Bandaranaike l’emporte à la tête d’une coalition hétéroclite. Les Tamouls sont exclus du gouvernement et le Cinghalais devient la seule langue officielle. La population tamoule ne cache pas son mécontentement et lance une campagne de violence dans le Nord, tandis qu’au Sud les Cinghalais boycottent les magasins tamouls. Le Premier ministre tente d’arbitrer les conflits entre communautés, mais ne peut éviter les pillages et les meurtres. L’état d’urgence est décrété le 27 mai 1958, et demeurera en vigueur jusqu’en mars 1959. Des groupes de pression composés de bouddhistes fanatiques pèsent sur le pouvoir qui se voit contraint de réagir par la force avant d’examiner le fond du problème. Le 25 septembre 1959, Bandaranaike est assassiné par un bouddhiste extrémiste.

Aujourd’hui encore, des troubles intercommunautaires survivent au Sri Lanka. Pas plus tard que le lundi 11 mai 2009, le chef des Tigres tamouls, Velupillaï Prabhakaran, a été assassiné par l’armée Sri Lankaise. Les Tamouls demandent aujourd’hui une autonomie que le pouvoir sri lankais, et notamment le président Mahinda Rajapaksa, ne semble pas prêt à leur accorder. Pour comprendre les origines de ces discordes, il faut remonter à l’indépendance du Sri Lanka, et plus loin encore, aux différentes colonisations de l’île de Ceylan.

 

 
Nicolas Bouvier pénètre sur l’île de Ceylan après avoir traversé l’Inde à pied durant deux ans. Cette descente de l’Inde constitue pour lui un merveilleux souvenir et en arrivant sur l’île il ressent la douleur de la rupture avec le continent : pour la première fois depuis le début de son voyage, il est dépaysé. En effet, passer du continent à une île, c’est passer d’un mode de vie et de pensée à un autre. Selon Nicolas Bouvier, rien n’est comparable aux îles car celles-ci « posent et résolvent les problèmes à leur façon ». D’ailleurs, alors qu’on le rencontre léger et d’humeur poétique à son dernier réveil matinal sur le territoire indien, on le retrouve lourd et maussade dès ses premiers pas sur l’île de Ceylan. Il faut admettre que ces deux ans d’aventure ne l’ont pas laissé indemne : il souffre de la malaria et de la jaunisse et il espère soigner son mal lors de son séjour dans l’île. Il ne sait où aller ni quoi faire et la seule question qui le rappelle à la réalité est : où dormirai-je demain ? Il a le monde devant lui et pourtant il se sent en prison. La solitude et la maladie commencent à déteindre sur les joies des prémices du voyage et pourtant, s’installer sur l’île, c’est aller vers un peu plus d’isolement. Il reprend finalement la chambre d’un couple d’amis qui se sont mariés sur l’île. Ne croyant pas vraiment que l’on puisse être heureux en amour, il nous les présente cyniquement sous les noms de Paul et Virginie. Sa chambre lui coûte une roupie par jour, elle est située à Galle dans le sud de l’île et c’est la 117e qu’il occupe depuis le début de son voyage, cette fois, il ne compte pas s’y installer longtemps. Une maigre décoration égaye les murs de la chambre : là, on trouve un portrait version indienne du Christ sur la croix, ici, un lampion en forme de paon et enfin, un Bouddha éméché laissé par ses amis par souci de protection du lieu et de ses habitants. Pour la première fois depuis son départ, il a peur du lendemain. Il ne sait pas comment faire face à tant de vide avec le peu qu’il est devenu. Durant son séjour dans l’île il va vivre en écrivant des articles sur la littérature qui seront publiés dans une revue de la capitale.


L’île de Ceylan selon Nicolas Bouvier

Durant son séjour, Nicolas Bouvier passe la plupart de son temps à s’isoler dans sa chambre pour écrire et à multiplier les réflexions sur l’île, ses habitants, ses religions, sa magie, sa politique et ses inégalités sociales. Avec toute la distance du voyageur qui n’appartient plus à aucun pays et ne se revendique plus d’aucune religion, il peint un portrait de l’île empreint de cynisme et de désillusion
.

Ses premiers constats portent sur les habitants de l’île. A partir du peu de rencontres qu’il fait, il dresse .une typologie sociale des classes et des mœurs de la population ceylanaise. Sa première rencontre est déjà négative, il s’agit d’un bourru de la douane que Nicolas Bouvier prend en stop et chez qui il passera sa première nuit dans l’île. Le personnage est misogyne, culotté, dédaigneux et imbu de lui-même. Il représente pour Nicolas Bouvier le prototype du douanier d’Asie du sud. Il transporte avec lui un gros espadon à l’œil encore frais et pêché illégalement. L’auteur en tire cette conclusion : « Après deux ans d’Asie, je commençais à avoir mes idées sur la façon dont les douaniers remplissent leur gamelle. » Les pays du tiers-monde sont pour lui des pays de trafic et de corruption, où tout est marchandé et où tout le monde est soudoyé. La plupart de ceux qui ont un pouvoir ont une fâcheuse tendance à en user et à en abuser à fins illégales. Le soir, alors que Bouvier s’endort avec l’espoir que la femme du douanier vienne le rejoindre, ce dernier passe la nuit à jouer aux cartes en se saoulant avec ses collègues toujours avec la même verve machiste et goguenarde.

Les meilleurs moments de Bouvier sur l’île sont certainement ceux passés au dispensaire de la capitale, Colombo, située dans la Province de l’Ouest. Bouvier y séjourne afin de traiter sa malaria et sa jaunisse qui lui donnent de la fièvre et des vomissements. Il est le seul Occidental à se faire soigner au dispensaire (où les soins sont gratuits) et il est de ce fait chaudement accueilli. Pour la première fois depuis le début de son voyage, il rompt avec sa pesante solitude en vivant entouré de monde. Il dit dans le livre que deux jours en leur compagnie l’ont rendu « plus léger qu’un rond de fumée ». Le moment phare et hilarant du livre reste pour moi l’activité de fin de journée au dispensaire : la séance publique de projection des radios prises dans la journée. Tous les malades assis sur le sol veillant les poumons mités, les bronches d’étoupe et les échines mangées d’ostéoporose et les acclamant par des « oh », des « ahh » et des « chut » tels des enfants guettant l’arrivée de Guignol sur scène. La joie procurée par cette courte cohabitation n’empêche pas Bouvier de retourner, sitôt guéri, à sa triste solitude.


Avec la chambre de l’auteur bien sûr, le lieu le plus récurrent dans l’ouvrage est l’échoppe nommée « Le témoin », située à moins de cent mètres de chez Bouvier qui le décrit ainsi : « C’est un troquet sombre, accueillant, plein d’une pénombre bleue qui paraît presque solide à qui vient du dehors. » L’endroit est tranquille et de fait, Bouvier peut y « rassembler ses fantômes et ses ombres » afin de trouver l’inspiration pour écrire. Ce lieu est représentatif de l’homogénéité de la population ceylanaise. En effet, la population de l’île est constituée de nombreuses communautés que l’on retrouve dans l’échoppe et qui se détestent toutes. Il règne dans l’île comme dans l’auberge un mépris ambiant entre les communautés. Comme pour beaucoup d’autres tares de l’île et de sa population, Bouvier met le mépris sur le compte du climat en disant qu’il est  «  l’un des rares sentiments que la chaleur attise ». Bouvier y observe la population masculine qui y est largement représentée. Il dit que pour les hommes du pays, il n’y a que deux occupations dans l’île qui donnent un peu de sens à leur vie : l’alcool et le jeu. Ils se créent des dettes qu’il va falloir combler. Ces dettes sont ainsi des occupations, des animations, des distractions qui leur donnent un but et leur permettent d’oublier la misère du quotidien. Il ressent une certaine haine des clients de l’auberge envers lui. Il explique cette haine en disant que ces hommes savent qu’un beau jour Bouvier partira, tandis qu’ils sont eux condamnés à rester.

Bouvier fait également la rencontre d’une Tamoule musulmane qui tient une épicerie dans le village. Celle-ci représente la communauté la plus rejetée et la plus méprisée par les Ceylanais qui sont eux çivaïtes. C’est une grosse femme silencieuse mais haute en couleur. Bouvier l’apprécie et admire son calme et sa passivité face aux attaques xénophobes des autochtones. Il la décrit ainsi page 122 : «  Elle, colossale, noire de peau dans un sari blanc qui irradie, siège au cœur de ses possessions, le front bas perlé de sueur, assise sur un sac de lentille sur une balance romaine. […] L’œil est noir, souvent mutin. Je préfère cent fois la société enjouée de cette grosse laie à celle de tous les zombis de ma rue tellement consumés en arcanes et mités d’irréalité qu’ils en ont oublié jusqu’au bruit d’un pet. » L'intolérance locale veut qu’on l’accuse d’être une sorcière, de vivre avec des esprits et d’avoir fait disparaitre son mari. Bouvier se sent proche d’elle, parce que tout comme lui elle supporte d’être traitée en étrangère sur une terre où elle vit et qu’elle fait face avec dignité à l’hostilité.

Les derniers habitants que Bouvier est amené à observer sont ses voisins. Ce sont des êtres mystérieux qui ne sortent pas avant la nuit et restent assis toute la journée dans leur cuisine. Ils ne se rendent jamais visite, ne se parlent pas et tiennent le soleil en horreur. Ils sont les survivants d’une caste commerçante qui faisait négoce dans le commerce de la citronnelle et de l’indigo avant que le port ne s’ensable et ne mette fin à leurs fonctions. Il s’agit d’une des castes les plus pauvres de l’île.

Les rencontres de l’auteur restent ainsi très limitées et au fur et à mesure que son séjour sur l’île se prolonge, ils’enferme un peu plus dans sa solitude. Son regard hautain d’Occidental du milieu du 20e siècle constitue selon moi une barrière culturelle dans ses relations avec les Ceylanais.

La politique tourmentée de l’île à l’époque ne fait pas l’objet d’autant d’analyses qu’elle le pourrait. Cependant, Bouvier aborde le statut du communisme dans l’île, doctrine largement diffusée à travers le monde à cette période. Il dit que sur cette île, la politique comme tout le reste tourne au ralenti : en effet, chaque petite chose est atténuée par la chaleur et la plupart sont vouées à l’échec. Il existe à Ceylan un parti extrémiste composé d’ultranationalistes qui militent contre l’aliénation occidentale. Mais ils n’ont aucune cause à laquelle se raccrocher car la misère est ambiante, si bien qu’il n’existe pas de prolétariat, il n’y a qu’« un océan de petites gens vivant juste au-dessus, dans le besoin, dans une respectabilité râpée et chagrine qui ne les pousse guère à militer ». Ils sont en fait les derniers à se revendiquer trotskistes sur terre, car ils sont autant isolés du monde que l’est leur île. Nicolas Bouvier lie ce constat à une réflexion sur le colonialisme et sur la domination de l’Occident en disant qu’une fois de plus, il a l’impression « qu’en idéologie comme en négoce nous leur avions refilé du vieux stock et que s’ils s’attachaient si fort à cette marchandise périmée c’est, qu’instruits par l’expérience, ils étaient au moins certains que nous n’allions pas la leur reprendre ». Cette île est pour l’auteur la poubelle du reste du monde.

Les religions font davantage l’objet d’analyses de la part de l’auteur. Il s’épanche notamment longuement sur le bouddhisme, dont il donne une vision bien différente de celle qu’ont aujourd’hui les Occidentaux. Pour nous, Européens modernes, la mode est à l’admiration du bouddhisme que l’on considère davantage comme une philosophie que comme une religion. Or, le bouddhisme est bien une religion avec des rites, des croyances et des extrémistes. Comme il a été expliqué plus haut, les bouddhistes craignaient à l’époque qu’il ne soit accordé trop de place et de reconnaissance aux Tamouls. Les conflits d’intérêts entre les deux communautés ont poussé les bouddhistes à faire preuve de violence à l’égard de la communauté tamoule afin de conserver leurs privilèges. Nicolas Bouvier donne une explication plus imagée des origines des conflits. Il explique qu’autrefois, les bonzes bouddhistes se déplaçaient par magie. Or, aujourd’hui, alors qu’on les a privés de leur pouvoir et de leurs privilèges, ils ont perdu leur pureté en manifestant des intentions criminelles ou perfides. Puisqu’ils sont désormais contraints de prendre les transports en commun et de payer, ils se vengent par dépit par des actions terroristes : trois fois par an au moins ils font sauter un bus. Avec beaucoup d’ironie, Nicolas Bouvier parle de jouets explosifs et de fêtes pyrotechniques qui font alors fureur sur l’île. A vrai dire, c’est toute l’explication qui est ironique et cynique : Bouvier décrit les bonzes comme des enfants gâtés qui, frustrés d’avoir été restreints dans leurs privilèges et furieux qu’on les rabaisse à emprunter les mêmes bus que les autres castes, n’arrivent pas à calmer leur « grosse colère ». Bouvier parle d’un bouddhisme « aussi misogyne et sourcilleux que moribond » et de « bonzes en tuniques jaunes, plus craints pour leurs maléfices que respectés pour leur vertu ». Si son mépris pour la religion bouddhiste est particulièrement tenace, son scepticisme se porte sur toutes les religions, y compris la sienne : le protestantisme. Page 46, Bouvier dit : « Mon éducation huguenote qui vaut presque une hémiplégie m’interdit hélas la filouterie d’auberge, mais il n’est pas défendu d’être malade encore qu’il soit peu recommandé d’en parler. »

Le poisson-scorpion peut être apparenté au genre du réalisme magique. En effet, l’histoire est encrée dans la culture ceylanaise faite de croyances et de superstitions. Nicolas Bouvier aborde plusieurs fois le thème de la magie : soit dans le cadre de ses réflexions sur la population locale, soit pour relater ses propres expériences. Plus on avance dans le roman, plus la magie de l’île déteint sur le regard de l’auteur et plus celui-ci conçoit les superstitions locales avec naturel. Les habitants de l’île s’adonnent pleinement à la magie. Celle-ci est présente dans les vieilles croyances qui sont explicatives de la tradition et de la culture cinghalaise. Nicolas Bouvier nous raconte par exemple qu’un ancien premier ministre fût jadis transformé en perruche et qu’il continua jusqu’à sa mort d’exercer ses offices du haut de son perchoir. On trouve des enchanteurs partout dans l’île mais les plus redoutés sont ceux de la bourgade de M… Les habitants croient aux démons et tout est prétexte à sortilège. Ces maléfices dont on s’accommode permettent d’expliquer des faits non résolus. Ainsi, s’il arrive quelque chose de grave, la victime l’aura mérité car elle aura dû causer du malheur à quelqu’un. Nicolas Bouvier dit des enchanteurs de M… qu’ils sont la conscience de l’île car ils rappellent à ses habitants qu’il ne faut pas mal agir sous peine d’être puni. Mais ils sont aussi un alibi fort utile à tous les échecs dus à la paresse et à l’incompétence des commerçants. Si un commerçant fait de mauvaises affaires il est bien évident que celles-ci seront dues au mauvais sort plutôt qu’à son manque de génie commercial. Un jour, Nicolas Bouvier cède à la curiosité et part visiter la bourgade de M…  Il s’y endort sur la plage et à son réveil, il est chassé à coup de petits maléfices. Lorsqu’i relate son périple à l’aubergiste à son retour, celui-ci lui demande quelles formes prend la magie noire en Occident. Embarrassé, il répond que chez nous les souliers craquent lorsqu’on ne les a pas payés et que les sorcières volent sur des balais. De cette discussion, il tire les conclusions suivantes : « Pourquoi s’encombrer d’un balai lorsqu’il suffit de murmurer un "mantra" pour fendre la nuit comme une étincelle. C’est cet esprit mécaniste et utilitaire qui aveugle et appauvrit l’Occident depuis Archimède et Léonard. On est d’avis ici qu’en inventant la brouette ou le cabestan, nous avons perdu de la force psychique et qu’après la machine à vapeur il ne nous est plus rien resté. Quant à la timide protestation des souliers… Ici, les pieds du voleur auraient pourri dans ses sandales avant même qu’il ait tourné le coin. »

Cette première critique dénonce un Occident timide, peureux et matérialiste. L’Occident est modéré en tout car il ne saurait assumer ses extrêmes. La machine y est un subterfuge de la force humaine et sans elle, l’homme occidental serait réduit à néant. La magie et les superstitions de l’île vont s’emparer de Nicolas Bouvier qui était au départ sceptique devant les croyances locales. Alors qu’il rentre d’une balade nocturne sur la plage, un profond malaise l’envahit. Sous ce climat ravageur, il sent tous ses souvenirs lui échapper et il croit avoir oublié jusqu’à son nom. On le sent de plus en plus vaporeux et délirant quand tout à coup il a une apparition : il voit un vieux prêtre qui fait des ronds de fumée sur les marches d’une église. Ces ronds de fumée annoncent le ton merveilleux de l’auteur en faisant référence à l’univers fantasmagorique d’Alice au pays des merveilles. L’homme se présente comme étant le Père Alvaro et explique qu’il a passé plus de cinquante ans au service de la Compagnie. Nicolas Bouvier aborde avec lui des thèmes qui lui tiennent à cœur : il parle de la chaleur trop lourde de cette île qui empêche d’avoir quelques convictions que ce soit. Père Alvaro lui confie qu’il y a bien longtemps qu’il ne peut plus prier et se faire entendre de Dieu sous ce climat. A partir de là, Nicolas Bouvier peut affirmer que l’île de Ceylan est maudite puisqu’on ne peut y établir le contact avec les cieux. Père Alvaro relate à Bouvier des histoires de maléfices qui l’ont particulièrement marqué. Il lui raconte notamment l’histoire de l’un de ses élèves, un jeune Tamoul de quinze ans qu’un charme avait lié à l’arbre pipal qui poussait au milieu de préau. Chaque nuit, il quittait le dortoir en somnambule, on le retrouvait à l’aube, les bras passés autour du tronc, la joue contre l’écorce, les yeux cernés, dormant debout. Comme les oraisons de l’exorciste du diocèse restaient sans effet,  on essaya la manière forte en coupant l’arbre. L’enfant était mort le lendemain. Comme Bouvier s’interroge beaucoup sur le Diable, si présent dans cette île, le Père Alvaro tente d’apaiser ses tourments en lui expliquant que « le secret le mieux gardé du Mal c’est qu’il est informe : le modeler c’est tomber dans le piège qu’il nous tend. » Après avoir rassuré l’auteur, tracassé par toutes les histoires saugrenues qui hantent l’île, le prêtre finit par se volatiliser. Fait magique ou hallucination due à la fièvre, à la fatigue et à la solitude ? Une chose est sûre, c’est que cette apparition tenait bien de l’irréel puisque le Père Alvaro se volatilise sans crier garde après avoir lévité quelques minutes dans les airs. Ce qui relève du réalisme magique c’est que, hallucination ou pas, Nicolas Bouvier aborde cet évènement sans surprise et avec beaucoup de naturel. Une telle apparition est banale dans les croyances de l’île. Or, si comme Nicolas Bouvier on l’analyse à partir des croyances locales, il n’y a plus de contradiction entre magie et réel car la magie fait partie du réel. Dès lors, il est inutile de chercher une explication rationnelle à cette apparition, la cause magique se suffit à elle-même.

Après cette rencontre, Nicolas Bouvier se sent heureux et enfin désireux de compagnie. Plus  tard, il se renseigne sur le Père Alvaro auprès du Père Mathias qu’il a rencontré en Inde. Le Père Alvaro était Jésuite au collège Saint Thomas. Vers l’âge de cinquante ans, il quitte tout pour partir vivre avec une aborigène dans la tribu du Sud-Dekkan. Puis il décide de revenir et de s’exiler dans l’île de Ceylan afin de se punir. Il meurt en 1948 en refusant les sacrements. Son refus de l’absoute explique sa présence sur terre sous forme d’ombre : il ne peut pénétrer au Paradis mais refuse de séjourner en Enfer. Ainsi, il demeure en attente sur terre. Bouvier revoit le Père Alvaro à deux reprises et celui-ci, en bon linguiste, lui corrige ses articles. Plus tard, ces articles se verront très complimentés et une prime de 1 300 roupies en gage d’un manuscrit sera versée à l’auteur. C’est cette prime, obtenue grâce à l’aide du Père Alvaro, qui permettra à l’auteur de quitter enfin l’île. L’auteur et le prêtre partagent la même vision de l’île de Ceylan : c’est un lieu d’expiation des péchés, d’introspection et de reconstruction. Mais c’est également un lieu maudit, où toute entreprise est détruite par le climat et où le Mal a bâti son logis.


Nicolas Bouvier s’étonne régulièrement de la violence quotidienne qui anime l’île. Il s’agit d’une violence banale qui n’effraie ni ne surprend plus personne. Un matin, un quotidien de l’île titre « No murder today ! », ce qui nous montre que la normalité est dans le crime. Nicolas Bouvier écrit : « Petite vie, petite malchance, coup de chaleur, violence ». Deux caractéristiques de l’île motivent cette violence banale et quotidienne : son climat tropical et son alcool, l’arak. L’auteur dit que l’on ne peut pas être bon dans cette île car la chaleur est trop cuisante si bien que la moindre bouffée d’altruisme vous laisse sur le flanc. La chaleur empêche toute révolte et enlève à l’être humain toute consistance. C’est ce climat qui rend les choses si fades, si douloureuses et sans valeur. L’île est comme maudite et tout ce que l’on y introduit s’y dégrade à une allure alarmante. L’esprit échappe à ses habitants qui ne peuvent pas tenir leur cap à travers toutes ces métamorphoses parce qu’il n’y a rien à quoi s’accrocher. De plus, les hommes s’y imbibent d’alcool afin d’oublier leur misérable condition. Chez Bouvier, lui-même, le mépris finit par prendre le dessus sur la compassion.

Un voyage avant tout intérieur

Sa conception du voyage


Le poisson-scorpion s’ouvre sur une citation de Kenneth White qui dit : « On ne peut tout de même pas se contenter d’aller et venir ainsi sans souffler mot. » Selon Nicolas Bouvier, le voyage est un non-sens s’il n’est pas relaté, ce qui justifie la publication de l’ouvrage. Bouvier voyage pour avoir raison de son moi qui fait obstacle à tout et en cela il se compare souvent à Ulysse. Il dit que le voyage n’épargne pas de l’usure et de l’érosion que la vie garantit. Après s’être rasé pour la première fois depuis des mois, il redécouvre son visage vidé, poncé, écorné. En voyageant, on met son corps à l’épreuve et on défie la mort en la retardant un peu plus. Avec Bouvier, le voyage perd toute connotation exotique et relaxante et devient une épreuve personnelle : c’est affronter la solitude, la faim, la chaleur, la maladie et tous les autres dangers afin d’avoir le plaisir de s’en sortir vivant ou de mourir dans ce que les autres n’auront jamais connu. Mais voyager c’est également trouver un sens à l’existence pour pouvoir supporter sa condition humaine, sa vie quotidienne et surtout se supporter soi-même. Le voyage n’est pas une finalité, c’est une étape permettant au voyageur de prendre un recul sur sa vie afin de comprendre comment la supporter et vers où la guider. L’auteur dit qu’ « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdote comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s’en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d’attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu’on voit passer c’est son propre cercueil. » Pour plus de plaisir, le voyage doit avant tout être souffrance.


  Aperçu du colonialisme 
   
Chaque jour passé dans l’île, Nicolas Bouvier peut observer les conséquences du colonialisme et de l’aliénation occidentale sur les pays du tiers-monde. Tout au long du livre, Nicolas Bouvier s’étonne et constate sans vraiment prendre parti. De fait, il ne se sent ni l’héritier de l’Occident ni de l’Orient, il vogue entre deux mondes qu’il connaît bien mais auxquels il n’appartient pas. Par le biais de ses écrits il souhaite faire partager son regard objectif de voyageur. En effet, à force d’être partout, Nicolas Bouvier n’est originaire de nulle part. Quoique huguenot, il ne se  revendique en fait d’aucune religion. Le poisson-scorpion est truffé de courtes réflexions sur le colonialisme tirées des observations que Bouvier fait de la vie cinghalaise. Bouvier dit par exemple qu’ « à cause de cette “stupidité” consentie et si ouverte, les Anglais ont pu piller l’Inde à leur aise, l’aimer jusqu’à la déraison, s’en faire chasser par Gandhi pour des motifs où la logique n’entrait pour rien, y être aujourd’hui tenus en grande estime ». De même, il constate que sa présence au dispensaire procure stupeur et joie chez les patients « comme si l’arrivée d’un sahib occidental garantissait la qualité des soins qu’ils reçoivent ici ». Par ailleurs, au moment de l’arrivée du bateau sur l’île, lorsque tous les passagers se font vacciner, l’infirmier sert trois fois la dose normale à Nicolas Bouvier. L’auteur y voit deux raisons : sa couleur de peau entraîne la suspicion de l’infirmer ou bien ce dernier prend ses précautions de peur que Nicolas Bouvier, en parfait Occidental, aille se plaindre ensuite. L’auteur en tire cette conclusion : « Pour le sérum comme pour l’argent on prête aux riches. »Si ses remarques sont souvent teintées d’un cynisme, tant à l’égard des autochtones que des Occidentaux, qui peut mettre le lecteur mal à l’aise, elles sont également gonflées d’un humour presque burlesque. Page 69, la solitude et l’oisiveté le portent vers la réflexion suivante : « Que par 5 degrés de latitude Nord, 77,5 de longitude Est, et 37° à l’ombre, une boutique qui n’offre que des beignets au curry plus légers que du vent juge encore utile de rappeler qu’elle est “orientale” mérite réflexion. À Tours, à Brême, à Brescia, imagine-t-on une “ Cordonnerie occidentale ” ou une enseigne “ Aux confitures de l’Occident ” ? Non, n’est-ce pas : cela paraît bizarre voire un rien défaitiste. Moins sans doute si Attila, Tamerlan ou Soliman avaient réussi dans leurs entreprises et conquis l’Europe. Le contraire s’étant produit nous avons imposé nos mœurs, nos mesures, nos méridiens, nos dieux, manipulé les marchés, annexé à notre seul profit la géographie. Le Christ et la canonnière, l’alcool et le goupillon. Pendant quelques siècles, l’Occident chrétien a été le centre, et la planète la banlieue de l’Europe. On ne désigne pas le centre, on définit par rapport à lui les différents points de la périphérie. » C’est à partir de constats anodins que Nicolas Bouvier tire des réflexions profondes sur la surpuissance occidentale qui affaiblit l’Orient. Afin de communiquer plus facilement la gravité de ces réflexions, Nicolas Bouvier y associe un humour incisif qui laisse d’abord le lecteur perplexe puis l’amuse dès lors qu’il s’habitue au style de l’auteur.


La solitude du voyageur

Au cours de son séjour dans l’île, Nicolas Bouvier s’isole dans une solitude qui le pousse à vivre dans ses souvenirs. Page 135, il dit : « Si c’était la solitude que j’étais venu chercher ici, j’avais bien choisi mon île. A mesure que je perdais pied, j’avais appris à l’aménager en astiquant ma mémoire. J’avais dans la tête assez de lieux, d’instants, de visages pour me tenir compagnie, meubler le miroir de la mer et m’alléger par leur présence fictive du poids de la journée. » Du fait de vivre dans sa mémoire, son rapport au temps est transformé et il est déphasé par rapport à la population cinghalaise. Très vite, ce subterfuge ne suffit plus  combler sa solitude : il sent ses souvenirs le quitter et laisser place aux peurs et à la vraie tristesse. Il explique que sur cette île maudite on ne conserve rien bien longtemps et qu’aucune alliance n’est solide.

Seules deux lettres reçues au cours de son séjour le rappellent au monde extérieur. La première est écrite par sa mère qui ne croit pas à la description macabre de l’île dont lui fait part Nicolas Bouvier dans ses lettres. Tant de misère et de violence doivent nécessairement être le fruit de son imagination débordante. Elle est désespérée de voir ce que son fils est devenu et regrette l’enfant modèle qu’il était bien que lui-même ne se soit jamais senti ainsi. Son père, quant à lui, se contente d’énoncer la liste des cadeaux qu’il a reçus pour son soixantième anniversaire en y ajoutant ce commentaire : « Tout ce qu’un ours reçoit dans un conte de Noël ». Bouvier décrit son père comme un homme sage qui parle peu mais dont les silences sont bourrés d’humour et de message. A travers ses mots, on discerne une admiration sans borne pour le modèle paternel et à l’inverse de sa mère, Bouvier soupçonne son père de s’amuser et de se réjouir de ce que son fils est devenu.

L’autre lettre est écrite par une femme que Bouvier a connue et aimée au cours d’un de ses voyages. La découverte de cette lettre marque l’un des  seuls moments du livre où l’auteur se laisse envahir par l’émotion. Son cynisme et sa froideur habituels laissent enfin place à un sentiment humain et altruiste : l’amour. Cependant, l’enveloppe ne contient qu’un faire-part de mariage avec ces mots : « Désolée, ciao et bon voyage » accompagné d’un petit poisson d’or qui fait référence au signe astrologique de Nicolas Bouvier. Alors qu’il médite sur ces mots, un scorpion apparait, symbole du signe astrologique de l’auteure de cette lettre. Alors que ce passage ne représente que quelques lignes du livre il en résulte le titre : Le poisson-scorpion qui révèle l’importance de l’amour et de cette femme aux yeux de l’auteur qui aime tant à se montrer comme insensible. S’ensuivent des réflexions sur l’amour et le voyage qui ne peuvent s’entendre : « Est-ce Laclos qui a écrit “ le pire dans la jalousie, c’est qu’elle survive si longtemps à l’amour ” ? J’avais bien peur que cette fois ce ne fût le contraire. Je n’étais pas jaloux. J’étais parti trop loin, trop longtemps. Tout ce que j’avais pu lui écrire ne m’avait pas empêché de devenir une ombre. » Bouvier a sacrifié son amour d’une femme à son amour du voyage et le voyage ne lui a offert comme compagnie que la solitude.

Une autre compagnie cependant fait très vite son apparition : celle des insectes. Les liens étroits que Nicolas Bouvier va entretenir avec eux se font sentir dès le début de l’ouvrage avec l’achat chez un brocanteur d’un livre intitulé Insect life of India et cette réflexion : «  Au train où vont les choses et, comme je sens que mon séjour ici va se prolonger, j’aurai plus souvent affaire aux insectes qu’aux hommes ». Et en effet, il va leur accorder une place importante dans son quotidien : il va s’en faire des amis, reconnaître chacun d’entre eux, leur attribuer des noms et des qualités et leur aménager un logis confortable. Il se sent plus proche d’eux que d’aucun habitant de cette île. Il les admire parce que c’est l’acharnement qui gouverne la moindre de leur entreprise et parce que leurs reines peuvent atteindre cent ans et mettre au monde 30 000 sujets par jour. Seul le cancrelat est selon lui détestable : c’est un être brouillon, fainéant, laid, étourdi et inoffensif. En vérité, lorsqu’il observe les insectes, c’est l’espèce humaine qu’il étudie puisqu’il met les deux en comparaison et qu’il s’identifie à eux : « Personne en tout cas, dans ces catacombes d’argile ne choisit son destin. Ai-je vraiment choisi le mien ? […] La vie des insectes ressemble en ceci à la nôtre : on n’y a pas plutôt fait connaissance qu’il y a déjà un vainqueur et un vaincu ». IIll fait un usage anthropomorphique des animaux en leur prêtant le libre arbitre, la volonté et la conscience humaine, ce qui lui permet d’ébaucher une réelle méditation sur l’Homme et sa vie en société. Sa passion pour les insectes, fruit de sa solitude, tourne parfois à la déraison : il est ainsi capable d’étayer sur quatre pages la description militaire d’un combat entre fourmis et termites volants en leur prêtant des armes et des stratégies qui ne sont pas les leurs mais bien celles des hommes.

Alors que l’on pense que Bouvier ne parviendra plus jamais à quitter l’île, sa solitude et sa folie croissante due au désarroi que lui cause le malheureux spectacle de l’espèce humaine et la fragilité et l’artifice de sa condition de mortel, il revient un soir à la raison. Un après-midi, il connaît un premier retour à la réalité grâce à l’aubergiste qui lui présente sa fille qui vient juste de naître. Bouvier est alors émerveillé de redécouvrir l’être humain dans toute sa pureté. Le soir, en rentrant de son habituelle balade nocturne, il tombe sur un illusionniste dont le spectacle l’effraie et lui glace le sang. Alors qu’il s’enfuit tout étourdi, quelque chose se libère en lui et c’est comme s'il émergeait d’un long cauchemar. Il prend enfin conscience d’être vivant et se souvient de qui il est. Il réalise les sombres semaines passées à se morfondre dans cette île et ce brusque retour à la réalité déclenche en lui une crise de larmes qu’il ne peut arrêter. Ces sanglot sont salvateurs et réveillent sa sensibilité que l’île lui avait volée. Il peut jouir à nouveau d’une liberté perdue qui lui permet de quitter Ceylan pour partir vers de nouveaux paysages. C’est la fin d’un long voyage intérieur, douloureux mais nécessaire pour devenir l’homme solide et serein qu’il est à présent, pour pouvoir continuer à vivre et à traverser le monde. Alors qu’il plie bagage, les insectes de sa chambre, qui sont les seuls à lui avoir tenu compagnie le temps de son séjour, lui offrent une cérémonie d’adieu : «  J’ai regardé une dernière fois cette soupente bleue où j’avais été si longtemps prisonnier. Elle vibrait d’une musique indicible. »


Conclusion
   
Tout comme le séjour de Nicolas Bouvier sur l’île de Ceylan, la lecture du Poisson-scorpion est une épreuve que le lecteur doit traverser. L’écriture de l’auteur est difficile et l’histoire est avant tout fondée sur des constats sociopolitiques qui nécessitent d’être renseigné sur le Sri Lanka. Cependant, la plume de Bouvier est poétique, philosophique et drôle à la fois. Le lecteur doit s’accoutumer à son style pour réapprendre les plaisirs de la lecture contemplative. Le poisson-scorpion nécessite d’être pleinement concentré sur sa lecture, de s’accorder un temps de réflexion sur les mots de l’auteur et parfois de les relire pour mieux les comprendre. L’action est absente du récit qui est purement méditatif. Bouvier nous redonne le goût perdu de la lecture lente, réflexive, qui demande l’effort et la contribution du lecteur pour que le récit trouve son sens. Et puisqu’il y a effort il y a satisfaction : le lecteur se réjouit d’avoir su apprécier et terminer sa lecture de l’ouvrage. Ainsi, trois adjectifs
: drôle, poétique et philosophique, décrivent le style de Bouvier que l’on retrouve dans ces quelques phrases :

«  Si à tous ceux qui vieillissent on interdisait cette petite phrases “ Vous souvenez-vous ? ”, il n’y aurait plus de conversation du tout : nous pourrions tous, et tout de suite, nous trancher paisiblement la gorge. »

«  Le désespoir c’est tout de même mieux que rien du tout, c’est palpable et tenace, plus que la joie qui ne dure jamais plus qu’on en peut supporter. »


Si on comprend la solitude de Bouvier et que l’on apprécie sa plume, sa pensée suivante sur le paon devient hilarante :

 « Ce paon aussi, je le regardais, flairant je ne sais quelle supercherie. Malgré sa roue et son cri intolérable, le paon n’a aucune réalité. Plutôt qu’un animal, c’est un motif inventé par la miniature mogole et repris par les décorateurs 1900. Même à l’état sauvage il n’est pas crédible. Son vol lourd et rasant est un désastre. On a toujours l’impression qu’il est sur le point de s’empaler. A plein régime il s’élève à peine à hauteur de poitrine comme s’il ne pouvait pas quitter cette nature dans laquelle il s’est fourvoyé. On sent bien que sa véritable destinée est de couronner des pâtés géants d’où s’échappent des nains joueurs de vielle, en bonnets à grelots. Je mourrai sans comprendre que Linné l’ait admis dans sa classification… »


Mais l’écriture de Bouvier c’est également une grande force de description ; avec ses mots l’auteur retranscrit parfaitement l’ambiance de l’île : ses couleurs, sa chaleur et ses odeurs orientales, ses quartiers pittoresques et ses rues sonores. Sa description de l’épicerie du coin est représentative de son talent : « A l’intérieur, d’autres odeurs : cannelle, girofle, café frais moulu font oublier la première et c’est, de toute l’île, l’endroit où je me sens le mieux. Les murs sont tapissés de bidons poisseux et dorés, mélasse ou huile de palme. Le tabac à chiquer pend en lourdes tresses noires sur les pyramides d’œufs conchiés par les mouches et les régimes de bananes accrochés aux murs bleus flamboient comme des lampions. Sans oublier les boîtes à thé “ Au Soleil Levant ” datant du japon militaire, le bocal de sucres d’orge coloriés en spirales et les pains de sucre enveloppés de fort papier havane, que l’épicière fracasse avec un petit marteau à bec, très musical. »

Ainsi, Bouvier est un auteur talentueux et ses mots nous transportent avec magie vers des tropiques plus chauds où l’horizon a une couleur safran. Malgré la souffrance, la maladie et la solitude, Le poisson-scorpion donne irrésistiblement envie de prendre à notre tour notre sac à dos. 


Bibliographie

- http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bouvier

- Encyclopoedia Universalis, Volume 4, 1972


Joséphine, 2ème année Ed.-Lib.


Autres études sur Nicolas Bouvier :

Article de Marion sur L'Usage du monde
Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise
Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.

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Published by Joséphine - dans littérature de voyage
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commentaires

Philarmor 22/07/2009 12:41

Bonjour
Je viens de découvrir Nicolas BOUVIER à travers ce livre que j'ai beaucoup aimé, même s'il est parfois un peu déroutant. Cette errance forcée s'apparente à une initiation, plutôt douloureuse.
Votre étude est très riche
Amicalement
Philarmor

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