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16 juillet 2009 4 16 /07 /juillet /2009 19:26









Bernard-Marie KOLTÈS,
Dans la solitude des champs de coton
,
1986, Éditions de Minuit.


















Bernard-Marie Koltès est né en 1948. Après des études de scénographie à l'école du Théâtre National de Strasbourg, il crée une troupe du théâtre, « le théâtre du Quai ». Auteur dramatique français, il écrit de nombreuses pièces et romans, tous publiés aux Éditions de Minuit, dans lesquels il questionne la solitude, la communication entre les hommes, et rompt avec le théâtre de l'absurde. Ses textes, très souvent mis en scène et principalement par Patrice Chéreau, font partie du répertoire de la Comédie-Française.

Bernard-Marie Koltès meurt du sida en 1989, à 41 ans.

Dans la solitude des champs de coton relate la rencontre, à une heure et dans un lieu indéterminés, de deux personnages. Le premier, le Dealer, accoste le second, le Client, en lui proposant l'objet de son désir. Le client refuse, prétextant n'avoir aucun désir.

L'œuvre est composée de longs monologues, dans un style très littéraire et argumentatif. Ils donnent au texte un rythme lent, lancinant, et créent ainsi une ambiance étrange. Il est difficile pour le lecteur d'envisager ces dialogues sur une scène, et du fait de sa construction même, Dans la solitude des champs de coton s'appréhende plus comme un théâtre à lire qu'à jouer.

Le rythme et la taille des monologues suivent les enjeux et les relations entre les personnages. Au fur et à mesure de l'action, les répliques sont de plus en plus agressives ; elles sont également plus brèves. L'œuvre se termine sur un rythme rapide et des dialogues de seulement quelques mots.

Bernard-Marie Koltès utilise également la forme de son texte pour perdre le spectateur et asseoir l'atmosphère mystérieuse de l'intrigue. D'abord, le texte ne présente aucune didascalie ni indication. Le lecteur est introduit dans un dialogue en cours, sans en connaître le lieu, les tenants et les aboutissants. Pour visualiser la scène, il ne peut se fier qu''aux informations contenues dans les répliques, c'est-à-dire à la subjectivité des personnages. Personnages aux visions contraires, qui troublent le lecteur dans sa compréhension.

D'auttant plus que ces personnages, eux non plus, ne nous sont jamais présentés. Décrits uniquement par leurs rôles dans le dialogue, n'ayant ni histoire ni nom, n'étant pas listés au début de l'œuvre comme le faisait le théâtre classique, ils participent également à perdre le spectateur et à le rendre plus apte à recevoir et à ressentir.

Comprendre l'importance des personnages de Dans la solitude des champs de coton est capital pour envisager l'œuvre. La dramaturgie utilise, pour envisager les personnages, la technique des schémas actanciels, qui consiste à les qualifier en fonction de leur quête, de leurs motivations. Définir le Dealer avec cette méthode est assez simple, et sa quête pourrait se résumer à une citation de l'œuvre : « combler l'abîme du désir ».  Le Client, lui, semble poser plus de problèmes, et présenter plusieurs interprétations possibles. Cherche-t-il à comprendre ? A fuir ? A-t-il peur de son désir ? De cet inconnu étrange ?

La question de la réception du désir qui peut s'offrir à soi semble être le principal questionnement de Dans la solitude des champs de coton. Le Client et le Dealer, si peu définis et si difficiles à appréhender, apparaissent plus comme des figures que comme des personnages. La figure, définie par Barthes comme désignant « un type de personnage sans qu'il soit précisé de quels traits particuliers ce personnage se compose », comme « une forme imprécise qui signifie par sa position structurale plus que par sa nature interne », « une silhouette [...] qui vaut surtout par sa place dans l'ensemble des protagonistes » est énormément utilisée dans le théâtre contemporain.
   
Ici, donc, ces deux figures n'ont de sens que par leur opposition. Le désirant et le désiré, celui qui possède et celui qui veut, celui qui parle et celui qui écoute. L'œuvre en elle-même ne prend son sens que par cette opposition, que par la confrontation de deux points de vue opposés. C'est cette rencontre de deux subjectivités qui donne son sens à Dans la solitude des champs de coton.
   
C'est également cette dualité, ces deux aspects d'un même thème voire d'un même être humain, qui permet l'identification du spectateur, lui-même étant tour à tour dealer et client. Les deux protagonistes et le lecteur impliqué ont donc pour point commun le désir. Le lecteur concerné est inclus dans le débat, dans l'action.

Les thèmes abordés par Bernard-Marie Koltès dans Dans la solitude des champs de coton sont les mêmes dans beaucoup de ses œuvres.

Ainsi, son œuvre traite d'abord des rapports humains. Le récit, construit sous la forme d'un dialogue, voire d'une confrontation de monologues, met en scène un conflit. Ces hommes, que Koltès compare à des animaux à plusieurs reprises, sont violents, agressifs, et semblent dans l'impossibilité de communiquer, de se comprendre ou de donner du sens. Une vision des sociétés humaines pessimiste que Koltès distille tout au long de son texte.
   
Le second thème important dans la pièce est celui du désir. Point de départ de l'œuvre, semble-t-il, le désir est le seul lien entre le dealer et le client – l'un proposant de vendre un désir, l'autre niant ressentir ce sentiment
, le thème qui sous-tend toute leur conversation, mais également celui qui lie les personnages et le spectateur, lui-même désirant, lui-même désiré. C'est donc d'un désir cruel, dur, que parle Koltès.

« Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l'abîme du désir, rappeler le désir, obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu'à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté obligatoire qu'il y a à donner une forme et un poids au désir. Et parce que je vois le vôtre apparaître comme de la salive au coin de vos lèvres que vos lèvres ravalent, j'attendrai qu'il coule le long de votre menton ou que vous le crachiez avant de vous tendre un mouchoir, parce que si je vous le tendais trop tôt, je sais que vous me le refuseriez, et c'est une souffrance que je ne veux point souffrir. »
(Réplique du Dealer, page 29)

Dans la solitude des champs de coton est un ouvrage de prime abord difficile d'accès, écrit dans une langue de qualité, à la limite entre théâtre et philosophie. Il emmène le lecteur dans une atmosphère étrange, lourde, pesante, par le rythme, mais également par le flou de la situation.

Elisa, A.S. Éd.-Lib.



Lre également l'article d'Anne-Claire

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Published by Elisa - dans théâtre
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