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23 juillet 2009 4 23 /07 /juillet /2009 19:29




Thierry ACOT-MIRANDE
Temps gelé

Monsieur Toussaint Louverture, mars 2009
























Portrait de Thierry Acot-Mirande vu au travers
du prisme de son dernier ouvrage Temps Gelé


Sur les étals des bons libraires trône depuis mars 2009 un curieux ouvrage : sa couverture bleu nuit est parcourue par de mystérieuses arabesques,
tantôt creusées comme les rides d’eau d’un lac insondable, tantôt irisées
par un vif-argent éblouissant.
C’est ainsi que Temps Gelé, le dernier recueil de nouvelles et novelas des éditions Monsieur Toussaint Louverture  se révèle aux curieux : sous un jour assez  sombre mais traversé d’éclairs, ouvrage ombrageux voire orageux qui dévoile une fois ouvert et dévoré les fulgurances d’un auteur singulier, Thierry Acot-Mirande.


« El propòsito que lo guiaba no era imposible, aunque sì sobrenatural. Querìa soñar un hombre. Querìa soñarlo con integridad minuciosa e imponerlo a la realidad. »
« Le but qui l’animait n’était pas impossible mais bien surnaturel. Il voulait rêver un homme. Il voulait le rêver intégralement avec minutie et l’imposer à la réalité. »

Jorge Luis Borges, Ficciones.

A l'instar du narrateur des « Ruines circulaires », de Borgès, Thierry Acot-Mirande peut lui aussi être considéré comme un  démiurge. L'auteur de Temps Gelé et le mystique rêveur de la plus mystique des Fictions argentines partagent en effet une intense acuité sensorielle ainsi qu’un idéal de transparence toujours mis au service de leur discours. Tout dans leurs attitudes respectives est marqué par une  même attention minutieuse, vouée à la conception d’un personnage, à la concrétisation d’un monde imaginaire rendu tangible par la force des mots.

Si les « Ruines circulaires » se refermaient sur une mise en abyme subtile — le rêveur se devinant rêvé — les textes de Thierry Acot-Mirande, petits fragments d'univers, se transposent pour leur part directement dans les rêves de ceux qui les lisent. Par touches successives, Thierry Acot-Mirande mue en effet son lecteur en « Deus IN Machina » ; il l’emporte au plus profond du « Bois Sacré », lui fait humer les délicates fragrances de « Sable Rouge » et le plie en quatre comme un souple contorsionniste. La rétine du lecteur devient l'appareil du « Photographe Bleu » : elle décèle alors le moindre éclat de lumière, ses clichés s'animant soudain sous la plume du poète pour flotter ensuite en marge des consciences, un peu comme les fragments de passé immortalisés par les mystérieux "geleurs" qui donnent son titre à la nouvelle éponyme du recueil.

Au cours d’un entretien qu’il eut avec Pierre Cendors chargé de faire son portrait, Thierry Acot-Mirande lâcha d’ailleurs une phrase lourde de sens : « Je n'ai pas mes racines dans la littérature ». Venant d’un écrivain, poète certes, érudit soit, mais auteur de nouvelles et de romans l’affirmation pourrait a priori surprendre. Il convient toutefois de rappeler que l’auteur fut critique de cinéma dans les années 80 et qu’il fit ses premières armes en écrivant de la Science-Fiction, domaine qui, il y peu encore, était loin d’être considéré comme relevant de la Littérature avec un grand « L ».

Il y a donc un ton, une musique et une lumière très reconnaissables dans les textes de Thierry Acot-Mirande, une forme de spleen qui laisse tout autant place à d'inquiétantes ambiances surnaturelles qu'à des éclats de rire impromptus. Conformément au processus évoqué dans le texte de Borgès, les personnages imaginés dans ce recueil au titre glacé prennent littéralement corps, mot à mot, lettre après lettre. Une magie presque palpable opère alors, suggérant à celui qui tourne les pages des visions d'une puissance rare et révélant le poète derrière le romancier :

- le poète co-éditeur, qui participa activement à la conception de l’un des précédents livre de Monsieur Toussaint Louverture, l’anthologie de poésie contemporaine Aussi haut que nous le pourrons,
- le poète auteur de Ceux qui blessent paru aux édition Atkimbo en 2002,
- le poète total qui émaille sa prose de correspondances multiples et fécondes, qu’elles soient olfactives comme dans la nouvelle « Sable Rouge » où les parfums peuvent se cueillir ; sonores par la langue employée qui ménage des échos et joue avec les silences,
- le poète-artiste, qui se réfère constamment à la musique (notamment au travers du héros de « Rock’n Roll Station »), à l’art contemporain comme dans « Bois Sacré » où l’action est axée autours d’un vernissage,
- le poète-cinéaste avant tout, car s’il y a un héritage à signaler chez cet auteur, il est à rechercher dans la puissance des images et  dans la facilité avec laquelle il parvient à faire naître un paysage ou des personnages presque tangibles en quelques lignes : fragments, visions, ambiances, tout dans ses nouvelles ramène à un certain cinéma :

On pense d’emblée aux silences de certains personnages de Gus Van Sant lorsque nous sont décrites les vies de protagonistes à la conscience désarticulée comme Spyder ? Des lumières, des regards et des paysages émanent des textes de cet auteur au regard de cinéaste, avec une force dont on s’étonne qu’elle puisse être suggérée aussi efficacement en si peu de mots.

Des flashs d’images remontent par bribes à la lecture des nouvelles, lorsque sont décrits des extérieurs urbains dépaysants (le New-York de « 5W CLUB »), exotiques (la Malaisie, toujours dans « 5W CLUB »), historiques (le western du « Photographe Bleu ») ou plus commun avec l’univers pavillonaire de « Spyder » et les petites villes girondines de Rock’n Roll Station.

Le regard, les plans-séquences de Thierry Acot-Mirande sont cinématographiques : comment ne pas retrouver, par exemple, l'atmosphère décadente du théâtre capitonné de velours rouge de Mulholland Drive dans ce passage de l'inquiétant et très lynchien « 5W Club » :

 « Là, solitaire, un être était tassé dans son fauteuil. C’était une forme monstrueuse et baroque, d’où émanait une impression contradictoire et désordonnée de puissance, de caducité, d’intelligence, de laideur superlative. Son corps était ramassé, amolli, et avait enflé, donnat une impression de magma aussi large et épais que haut, d’où sortaient des membres gros et courts. Sa face était un ravage. Un front immense tailladé de mille rides s’entrecroisant ; un nez en pied de marmite (…) un œil qui autrefois à demi-clos et affecté d’un strabisme divergent, était à présent complètement fermé, (…) ; l’autre, gris-bleu, brillant (…) d’une acuité si vive qu’il semblait traverser l’interlocuteur (…) tout cela couronné par un hérissement électrique de cheveux de neige.»

Les termes employés ici pour décrire le personnage Woolf peuvent d’ailleurs assez aisément être repris pour qualifier le livre en lui même : ouvrage  « baroque », d’où se dégage une « impression (…) d’intelligence », avec sa couverture « gris-bleu » qui frappe par son pouvoir évocateur « d’une acuité si vive qu’il semblait traverser l’interlocuteur », le tout« couronné par un hérissement électrique » que l’on peut rapprocher de la couverture de l’ouvrage où tout simplement du portrait de son auteur !

Ce passage illustre assez bien l’art avec lequel les nouvelle entrecroisent les descriptions très photographiques et objectives avec des remarques appréciatives qui dégagent immédiatement une foule d’impressions pouvant être récupérées et « vécues » subjectivement par le lecteur.

Le goût pour la science fiction et l’attrait pour tout ce qui relève de l’étrange et de l’ésotérique se retrouve aussi dans bien des nouvelles du recueil :

 « Temps gelé » se joue par exemple des codes de l’uchronie en plaçant le récit à plusieurs époques différentes sans que le personnage principal et narrateur vieillisse pour autant. Balladé entre la fin du XIXème siècle et la Seconde Guerre mondiale, le narrateur conscient de ses bonds spatio-temporels s’égare à la poursuite de ses souvenirs, matérialisés par d’inquiétants « clichés » suspendus dans l’air. À la fois terrifié et fasciné, il tente de percer le mystère de ces hologrammes extrêmement réalistes et de ceux qui les conçoivent, les « geleurs ».

La nouvelle « Distorsion » s’attaque quant à elle aux mystères de la probabilité. Elle se présente d’emblée sous la forme d’un dialogue énigmatique : le narrateur « encore très jeune » rencontre un « inconnu » qui le fascine tout autant qu’il l’inquiète : « La nuit était noire, je ne voyais pas nettement le visage de l’homme qui me parlait. Sa voix était tout à fait banale, un peu triste et étouffée ». Le lecteur, qui s’identifie d’emblée à ce narrateur curieux est captivé par la part d’ombre de son interlocuteur, il partage avec lui la naïveté de l’adolescent introverti et l’incertitude qu’il ressent face au conteur. Ici, le recours au discours rapporté nous plonge in medias res dans la peau du personnage le plus naïf, le plus désespérément ignorant du sens caché des mots et le plus incroyablement conscient du mystère des faits évoqués. À l’instar de la plupart des nouvelles du recueil, « Distorsions » à recours à la focalisation interne ; on se sent ainsi véritablement sur la plage qui tient lieu de cadre au récit. Cette ambiance marine et la thématique du dialogue dans le noir évoquent d’ailleurs fortement la nouvelle « Amok » de Stefan Zweig qui plaçait elle aussi un jeune narrateur noctambule face à un conteur ténébreux, tout juste éclairé par le foyer de sa pipe. Du paquebot d’Amok à la plage « distordue » de Thierry Acot-Mirande il n’y a parfois qu’un pas ou une brasse que le discours franchit allègrement, les passions de l’Inde coloniale se voyant ici remplacées par les mystères d’un homme poursuivi par une malchance improbable, voire impossible.

L’influence de la science-fiction et du genre fantastique se retrouvent également dans « Sable Rouge » ou dans « Un épisode de la guerre du Méthane » qui sont de véritables récits d’anticipation. Le recueil campe donc par ajouts successifs un univers où la raison défaille, incitant le lecteur à chercher les accrocs à une vision trop « scientifique » des choses. Thierry Acot-Mirande semble inviter ses lecteurs à laisser au rêve et à l’imagination leur part de réalité en faisant de l’inconnu et du récit (fantastique ou non) des clés de lecture du monde. Le titre de l’une des nouvelles de Temps gelé : « L’âme double des faits ordinaires » est d’ailleurs sans doute la meilleure façon de résumer cette démarche de perception et d’explication subjective des choses.

Que ce soit dans le recueil Temps Gelé ou dans les premières anthologies collectives de Monsieur Toussaint Louverture, les personnages de Thierry Acot-Mirande font désespérément face à leur solitude, s'appliquent à observer toujours et à agir encore selon leurs habitudes, malgré l’échec à trouver une finalité voire un intérêt à leurs actes et à la succession parfois désespérante des jours.

La poésie de Temps gelé passe essentiellement par la peinture des décors au sein desquels errent ces consciences infirmes, par les descriptions de leurs actes maladroits comme ceux de marionnettes. Thierry Acot-Mirande coupe délibérément les fils qui servent usuellement de guides aux pantins lors des pantomimes de la vie ordinaire. En donnant ainsi l’impression de les affranchir de sa tutelle et en se rendant invisible, l’auteur poète ne donne que mieux à ressentir.

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture sont les ruines circulaire du chaman Acot-Mirande, donnant un cadre aux rites qui « imposent à la réalité » les fragment d’existence de chaque nouvelle. Temps Gelé, subtil écrin de papier bleu nuit, composé et agencé selon une technique occulte et savante est donc tout autant un livre qu’un autel mystique. Libre à vous de passer du rêve à la réalité en en osant tourner la première page.


BIBLIOGRAPHIE

Romans
- La Vie d'un autre, Éditions Odin (coll. Kharis), Paris, 2001.
- Anasandra, Éditions Akimbo, Paris, 2003.
Poésie
- Ceux qui blessent, Éditions Akimbo, Paris, 2002.
- Aussi haut que nous le pourrons, aventures dans le commerce de la poésie, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, Toulouse, 2005.
Articles/Nouvelles
- "L'influence des sociétés secrètes sur la littérature fantastique du XIXe et du XXe siècle" (article, avec Alain Pozzuoli), in Sociétés Secrètes, Éditions de l'Oxymore (coll. Emblèmes n°10), Montpellier, 2003.
- "Montagnes russes" (nouvelle), in Le Sang des écrivains, Alain Pozzuoli dir., Les Belles Lettres, Paris, 2004.
- "Interview" (nouvelle), in Tatouages, Alain Pozzuoli dir., Les Belles Lettres, Paris, 2005.
- « Spyder » (nouvelle), in Numerista, Monsieur Toussaint Louverture, Toulouse.
- « Granta » (nouvelle), in Tu dis ça parce que tu m’aimes, Monsieur Toussaint Louverture, Toulouse, 2006.
- Temps gelé, recueil de nouvelles et de novellas, Monsieur Toussaint Louverture, Toulouse, 2009.

Personne mieux que l’auteur lui-même ne saurait conclure son portrait, avec cette citation d’un entretien avec Dominique Bordes, où il était question des motifs poussant à éditer de la poésie et des raisons qui la rendent nécessaire :

« D’autre part, subjectivement , avec la peinture à laquelle on la compare souvent, la poésie est un art qui me bouleverse de fond en comble.
 C’est ma « fréquence » personnelle en quelque sorte… »
Thierry Acot-Mirande, in Aussi haut que nous le pourrons, Editions Monsieur Toussaint M. Louverture.

Pierric Fraizy, A.S. Éd.-Lib.


Lire également :

Article de Marie sur Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes, de Julien Campredon, publié aux éditions Monsieur Toussaint Louverture

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