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4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 19:30










Regis JAUFFRET
Les Jeux de plage

Verticales, 2002.















« Ouvrez-moi les veines, en sortiront des fictions, des destins, toutes ces vies qui se déroulent en parallèle autour de nous du seul fait que quelqu’un les a imaginées.
Je vous raconterai des histoires jusqu’au jour où j’en deviendrai une, une vieille histoire, un conte à dormir debout, et plus personne ne se souviendra du prince, du hibou, de l’arbre aux haricots magiques. On ne se demandera même pas qui est ce gnome improbable qui a écrit Les Jeux de plage. Ce petit livre se sera enfoncé dans le sable. »


C’est ainsi que Régis Jauffret présente ce petit recueil de nouvelles paru en 2002 et quelque peu à part dans son œuvre. Né à Marseille en 1955, c’est à 40 ans, après avoir exercé plusieurs métiers dont celui de journaliste, qu’il se lance dans l’écriture. De son premier travail, une pièce de théâtre aujourd’hui introuvable (Les Gouttes, 1985) à son tout dernier roman largement autobiographique (Lacrimosa, 2008), fort aujourd’hui de quinze ouvrages et de nombreux prix littéraires, Régis Jauffret est devenu un auteur incontournable de la littérature française contemporaine. Si ses ouvrages les plus connus sont aujourd’hui Clémence Picot, Univers, univers, ou Microfictions, ses précédents travaux sont tout aussi intéressants, à l’instar du recueil présenté ici.

Regis Jauffret a deux manières d’écrire. La première, développée dans Clémence Picot et Univers, univers, consiste à faire tournoyer le lecteur dans les méandres de la pensée d’un seul et unique personnage, à tel point que plus rien ne permet de débrouiller ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. Des strates de versions alternatives s’enchaînent autour d’un événement anodin, un rôti en train de cuire ou une banale relation de voisinage… Les personnages s’imaginent des milliers de scénarii alternatifs et finissent par se perdre et arriver au pire, à force d’échafauder d'hypothétiques relations de cause à effet qui ne se produisent bien évidemment jamais comme prévu.

La seconde manière est celle qui a donné naissance aux Microfictions. Pour reprendre les termes de l’auteur, il s’agissait de faire tenir la vie de personnages dans « une goutte d’eau », c'est-à-dire une page recto-verso, et d'offrir accessoirement une sorte de panorama de la société contemporaine à travers l’œil acéré de l’écrivain. Le résultat est à peine soutenable : ces 500 petites histoires ne se lisent que difficilement et sont d’une noirceur difficilement concevable. Il vaut donc mieux, pour commencer, se tourner vers Les Jeux de plage, présentant la même démarche, mais dans une ambiance beaucoup moins éprouvante.

Composé de 17 petites histoires de tailles inégales, ce recueil nous présente un panel varié de personnages pour la plupart très ordinaires. Une des particularités de Jauffret est de s’attarder sur ces personnes anodines qui constituent pourtant la très large majorité de la société, ces personnes qui n’ont rien de héros, qui n’auraient aucune raison d’être les sujets d’un livre ou d’une nouvelle en temps normal. On croise donc tour à tour une « technicienne de surface », un avocat, un mari adultère, des couples plus ou moins heureux, et, de temps à autre, la figure de l’écrivain raté

Le style glacial et cruel de Jauffret dépeint des quotidiens mornes, des destins insignifiants, des personnages dont l’existence s’écoule comme un rêve terne.


Après une masturbation et une sieste, il est déjà midi. Je descends acheter des bières. Pourtant comme tout le monde je suis un héros, un artiste, un dictateur. Mais les circonstances ne m’ont pas permis d’éclore.

Les dialogues ponctuant les récits donnent le ton :


J’ai fait une incursion dans la chambre.  Ma femme ronflait un peu. J’ai éclairé, je lui ai posé la main sur l’épaule.
– Quand tu dors, tu dégages une odeur.
Elle m’a regardé, ahurie.
– Une odeur fade.
J’ai éteint.


Le plus frappant est que le ton monocorde et invariable employé par l’auteur parvienne à rendre vivants et crédibles tant de personnages différents. Souvent, les nouvelles s’achèvent sur une formule glaciale, laissant le lecteur étourdi par ce qu’il vient de lire.

J’ai assez souffert aujourd’hui, additionnées l’une après l’autre les petites douleurs du quotidien valent bien une migraine ou une rage de dent. Il est temps de me cloîtrer dans ma chambre. J’emporte un sachet de noix de cajou et trois canettes de bière. Je ne regarderai pas de film, je me laisserai filer comme une feuille morte le long de n’importe quel programme. Les images contribueront à m’anesthésier, à oublier jusqu’à ce travail qui m’épanouit comme un coup de pied dans le ventre.

Régis Jauffret pose la question de ce qu’est la « réalité », et par là même de ce qu’est le réalisme en littérature. On a pu lui reprocher la noirceur de son écriture, le cynisme et le désespoir qui s’en dégagent. Mais savoir si ce qu’il raconte est un reflet fidèle de la réalité relève de la sensibilité de chacun, et ce n’est qu’après avoir goûté au moins une fois à la saveur très particulière de son style que l’on peut se faire une idée.

Laissons-lui le mot de la fin :


« Dans chacun de mes livres j'ai toujours démonté la fiction, le roman. J'ai toujours fait avancer la charrette, la littérature, cette vieille bourgeoise liftée, fardée, qui n'avance qu'à coups de pied au cul. » Régis Jauffret
( http://livres.fluctuat.net/regis-jauffret/interviews/4843-entretien-avec-regis-jauffret.html )


Adrien, A.S. Bib.-Méd.

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