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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 19:30















Blaise CENDRARS
Du monde entier

Gallimard, 2004
Poésie Gallimard















Les voyages sont longs (surtout à l’aube du XXe siècle), la poésie est un art du raccourci et Cendrars est poète. Les vastes étendues du monde qu’il a parcourues avec une soif insatiable de découverte, Cendrars sait les restituer dans des formes brèves avec une impression pour nous, lecteur, de voyager à ses côtés. Il en résulte un sentiment de simplicité, de spontanéité, et un style inédit dans l’histoire de la poésie (voir le magnifique Tu es plus belle que le ciel et la mer). Pourtant, sous cette simplicité apparente se cache le précurseur de la poésie moderne, un homme qui s’est intoxiqué à la lecture et surtout qui a vécu une foule d’expériences. Il y a eu chez Cendrars, des textes écrits en une seule traite, sous les vapeurs de l’alcool à l’époque où il déambulait dans Paris avec ses amis, Robert Delaunay et Arthur Cravan. D’autres de ses productions sont  extrêmement documentées ; Cendrars déteste la fiction pure surtout au théâtre et s’affirme davantage dans une posture de journaliste. Grand érudit des faits d’actualité, le « poète romancier reporter » affirme parler une douzaine de langues, avoir été  plus que millionnaire, et avoir eu 27 maisons de tous types au même moment. 


Éléments biographiques

« J’avais quinze ans et je débutais dans toutes ces bêtises »

Blaise Cendrars, de son vrai nom Frédéric Sauser, naît à  La Chaux-de-Fonds en 1887. À seize ans, il fait une fugue qui le conduit à Munich où il travaillera pour un dénommé Rogovine dans le trafic de pacotilles, il gagne son premier million qu’il claquera dans la foulée. Son aventure le conduit par la suite à Saint-Pétersbourg puis Pékin. À l’âge de 20 ans, il est à Paris et fréquente les milieux littéraires puis devient millionnaire en cultivant du miel et des plantes médicinales. Il retourne par la suite aux voyages et à l’aventure et exerce toutes sortes de métiers : jongleur dans un music-hall à Londres où il rencontre Chaplin, éditeur, etc.

De 1910 à 1912 Cendrars voyage à nouveau cette fois de l’autre côté de l’Atlantique. À New-York, il connaît une misère extrême ; c’est à ce moment qu’il écrit Les pâques à New York. De retour à Paris, Cendrars écrit  les deux autres poèmes qui formeront le recueil Du monde entier. Lorsque la guerre éclate, il s’engage dans la légion étrangère où il est gravement blessé en Champagne : il perd un bras ce qui modifiera considérablement son rapport à l’écriture. La Main coupée, roman paru en 1946, relate ce bouleversement.

Après la guerre, Cendrars voyage en Amérique du sud et en Afrique, et devient prospecteur. Puis il se lance dans l’aventure cinématographique. À partir des années 20, il continue de voyager, se consacre davantage aux romans, nouvelles, reportages et publie entre autres L’Or en 1925, Moragavine en  1926, Rhum en 1930, Bourlinguer en 1948.

Cendrars meurt à Paris le 21 janvier 1961 à l’âge de 74 ans


Du monde entier

Le recueil Du Monde entier qui paraît pour la première fois aux éditions de la NRF en 1919 est composé de trois poèmes. Le premier, Les Pâques à New York, écrit en 1912, est d’une facture assez classique : rimes plates et alexandrins. Mais la métrique n’y est quasiment jamais respectée : le style de Cendrars commence à poindre. Les deux autres sont en prose, ce qui n’empêche pas une musicalité prégnante. La prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France est accompagnée dans son édition d’origine, de couleurs simultanées produites par Sonia Delaunay. Enfin Le Panama ou les aventures de mes sept oncles, poème en prose, évoque également des souvenirs de jeunesse.

 Cendrars écrit les Pâques à New-York, alors qu’il se trouve dans une misère immense, ne voulant pas travailler et s’adonnant à la lecture dans une bibliothèque. Les Pâques arrivent et la bibliothèque fermée, il erre dans les rues, pénètre dans une église, rentre se coucher et se réveille deux fois dans la nuit pour écrire en un seul jet et avec seulement quelques ratures des strophes magnifiques. S’adressant à Dieu, le poème d’une grande intensité insiste sur la misère et la solitude mais déjà brasse et dépeint une humanité entière, lumineuse dans ce qu’elle a de plus authentique :


Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus roi
Le Mal s’est fait une béquille de votre croix


En 1903, à l’âge de 16 ans, Cendrars quitte Neuchâtel et sa maison familiale, se rend à la gare et prend le premier train venu. Ce premier voyage le conduira à Pékin où il crèvera de faim « comme ce n’est pas permis de crever la faim ». Avant de prendre le transsibérien, Cendrars rencontre Rogovine à Munich, lui aussi aventurier du monde moderne avec qui il se lance dans le trafic de bijoux et de couverts volés à sa mère avant son départ de Neuchâtel. De ce voyage passé au travers de la Russie, en compagnie d’une prostituée parisienne naîtra La prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France. Cendrars l’écrit dix années plus tard en se remémorant son voyage :

C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur
Jeanne
La petite prostituée

Le poème entier comporte un style novateur par ses attributs formels. L’avènement de la modernité et la fascination pour l’aventure technologique ponctuent chaque ligne, cette modernité-là que Cendrars arborera cinquante ans plus tard. Beaucoup de rimes internes, d’assonances et d’allitérations parfois même des strophes s’intercalent dans la prose. Cendrars déroule des mots sur une pulsation en filigrane; la dédicace liminaire aux musiciens n’est pas innocente.

Le Panama ou les aventures de mes sept oncles relate les péripéties de la vie des oncles du poète. Ces oncles ont réellement existé, et Cendrars découvrira plus tard des dossiers chez un notaire de famille qui ne démentiront pas l’authenticité de son poème. Le poème débute sur l’épisode  du krach boursier du Panama qui  correspond à une période importante de la vie de Cendrars dont le père était actionnaire. Ses parents sont contraints de déménager et sa mère lui raconte les aventures de ses frères. Le poème comporte des éléments qui nous plongent directement au coeur des événements de l’époque avec toujours ce style direct, sincère, sans détour ni fioritures. 


Mon deuxième oncle
J'ai marié la femme qui fait le meilleur pain du district
J'habite à trois journées de mon plus proche voisin
Je suis maintenant chercheur d'or à Alaska

Beaucoup de ses textes seront produits ainsi, après une longue période de digestion des événements.


Cendrars, l’art et les écrivains

« Les artistes vivent en marge de l’humanité, c’est pourquoi ils sont très grands ou très petits »

   Lors d’un entretien radiophonique en 1952, au micro de Michel Manoll, Cendrars avoue détester les écrivains et les artistes et dira par ailleurs « qu’écrire c’est peut-être abdiquer » car, précise t-il, « ce n’est ni la vie du corps, ni celle de l’esprit ». C’est pourquoi il considérera toujours son métier comme un vice et un gagne-pain. Écrire le dégoûte, il affirme que cet acte est à l’opposé de son tempérament, et les salons littéraires l’ennuient profondément. Il dira encore « qu’écrire est le produit de sa paresse et non de son activité ».

Toutefois, Cendrars a rencontré un grand nombre d’artistes au cours de sa vie. Citons en vrac : Apollinaire, Max Jacob, Robert Delaunay, Arthur Cravan, Remy de Gourmont, Ernest Hemingway, John Dos Passos, Henry Miller, Chagall, Léger, Modigliani, Sarah Bernardt, Charlie Chaplin. Ainsi, Blaise Cendrars se considère comme poète non pas dans l’écriture mais dans la vie. On a parfois supposé que Cendrars avait été influencé par le cubisme et le dadaïsme.

En ce qui concerne la peinture, Cendrars prétend que les peintres ont « cinquante ans de retard sur la poésie » et que Picasso qui en réalité ne fait « qu’illustrer Mallarmé passe pour être le père du cubisme, mais n’a fait que du goût, n’a jamais travaillé pour la modernité mais pour la mode ». De même, il limite le talent de Duchamp à ses peintures.

Au sujet du dadaïsme, Cendrars affirme que le dadaïsme n’existe pas et qu’il faudrait parler de Cravanisme car c’est précisément Arthur Cravan qui a « fait des petits à New York » et qui a transmis à Picabia l’essence du dadaïsme. Il explique par ailleurs que les surréalistes ne sont pas modernes, « qu’ils n’ont fait que du bruit et qu’ils adorent désormais tout ce qu’ils attaquaient officiellement ».Il dira par ailleurs que « Nostradamus bat de beaucoup dada, l’écriture automatique et tous ces Bobards-là ». On voit tout de suite dans quelle conception de l’art se situe ce poète de la vie.

Le voyage et l’écriture

« Un poète, ça sent des pieds » (Léo Ferré, Le chien)

Et un voyageur, ça se sert de ses pieds. L’appétit de voyage et de découverte qui parsème le recueil s’étend aussi bien au domaine du langage. Lorsqu’on lit Cendrars, une impression forte nous saisit, celle de voyager en intimité avec l’auteur. Toutes les visions du voyageur sont retranscrites au travers du sentiment du poète et ce, même quand on lit des descriptions. Cendrars sait tirer le fantastique du quotidien et de la banalité, et refuse de poser une limite à l’entreprise de découverte. On découvre le monde non pas par l’entremise de descriptions précises, grandiloquentes mais sous le regard d’un enfant dont l’émerveillement sans cesse renouvelé nous donne à voir, à entendre et à sentir la fugacité des tressaillements du monde. Il n’y a pas chez Cendrars, contrairement à d’autres poètes, une esthétisation outrancière de la réalité mais un style posé, direct qui pourrait révéler la beauté nichée dans n’importe quel objet. C’est une vérité simple qui transparaît.

C’est la poésie de l’immédiateté. On participe à un voyage double, à la fois dans le monde et dans la tête du poète. Il y a une cohérence dans le parcours de Cendrars : l’aventure se déroule aussi bien dans le langage que dans la vie puisqu’à partir du moment ou l’écriture se change en procédé habile, la découverte n’a plus lieu d’être.


Cendrars, passionné d’aventure et de flânerie, faisait tout pour dissuader les commandants des navires sur lesquels il embarquait, d’arriver à destination.


Loïc V.,  .A.S. Bib

Source


Blaise Cendrars : En bourlinguant (Entretiens avec Michel Manoll), Radio France, collection les grandes heures, Harmonia Mundi.



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