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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 19:30







Jacques VACHÉ

Lettres de guerre

précédées de 4 essais d’André Breton
Eric Losfeld, coll. Le désordre
, 1970
rééd. Mille et Une Nuits, 2001
















Jacques Vaché, né à Lorient en 1895 et mort 23 ans plus tard d’une surdose d’opium à l’occasion d’une « party » orchestrée avec quelques amis, nous est connu grâce à André Breton puisque celui-ci est à l’origine des publications de son ami.

C’est à l’hôpital de Nantes que Breton, alors interne en médecine, fait la connaissance de Vaché. Ce dernier lui fait connaitre Jarry et lui transmet un sentiment de vacuité vis-à-vis de la littérature et de l’Art en général. Breton est subjugué par cette personnalité hors du commun ; pour lui, la chose est claire, Vaché contient en lui tout le germe du surréalisme. Aux dires de Breton cette rencontre a été déterminante pour lui et a exercé sur sa pensée une influence phénoménale. Lorsque Vaché meurt en 1919, Breton, effondré, ne peut pas croire à un accident et il n’aura de cesse par la suite de divulguer partout le souvenir d’un être qu’il considèrera comme « une fleur » et qui a éclos « spécialement pour les articles nécrologiques dans les encriers ».

Classé souvent parmi les méchants, les suicidés de la société à l’instar d’Arthur Cravan ou de Jacques Rigaut, Vaché, n’est en effet pas spécialement sympathique et il réussira à se faire détester d’Apollinaire en menaçant avec un revolver toute une assemblée venue assister à la première représentation des Mamelles de Tirésias. Nous étions alors à l’époque où les discussions vigoureuses autour de la nature du surréalisme se changeaient rapidement en pugilat.

Destinées en premier lieu à Breton mais aussi à Théodore Fraenkel ou encore à Louis Aragon, les Lettres de Guerre de Jacques Vaché témoignent d’une vision déroutante et toujours poétique des événements de 14-18. On y  rencontre une distance glacée, un désespoir contenu, ainsi qu’un cynisme profitable qui percutent sur une certaine façon dominante d’envisager la littérature (et la guerre !). Car chez Jacques Vaché, le mensonge est moindre, d’abord parce qu’il ne porte aucune velléité littéraire, ensuite parce que la forme épistolaire nous amène au plus près de l’époque qu’il a traversée. Vaché vit en plein dans son temps, au milieu des bombes qui annoncent une entrée fracassante dans le troisième millénaire, et ne voit qu’une solution à l’oppression qui l’entoure : le détachement conscient et symbolique de tout ce qui l’entoure, et ce, en dépit d’un dernier lien qui semble subsister : l’ « umour sans h ». Ce concept dont il est à l’origine, Vaché tente de l’expliquer à Breton par des formules lapidaires. On comprend rapidement qu’il serait vain de tenter une définition intellectuelle mais que l’Umour doit être compris dans la sensibilité de la chair.

Souvent, sa lassitude de vivre la guerre laisse transparaitre un sentiment champêtre qui s’intercale entre des considérations sur la Poésie, Vaché déteste Rimbaud (il ne dit pas qu’il le méprise !). A bon entendeur...

Il y est surtout beaucoup question d’ennui, et d’indifférence envers et contre tout. L’horreur de la guerre lui apparaît comme une banalité assommante et à supposer l’apparition au milieu des troupes de quelques dinosaures ou d’extra-terrestres, cela n’aurait aucunement changé la donne. Vaché est dépressif, sans doute. Mais pour lui, cela intervient comme une évidence. Reste que ses lettres sont remarquablement écrites, drôles, vivantes et quasi sonores.

Ainsi, pour Vaché, la vie semble l’emporter sur la littérature. La posture et la façon d’être au monde constitue d’emblée une action artistique sincère et l’œuvre ne peut être séparée de l’existence de son auteur sans quoi l’on glisse doucement dans la mystification.

Quelques formules non dénuées du fameux « umour » et qui méritent d’être signalées :


« J’objecte à être tué en temps de guerre »

« Ce n’est pas fini, vous savez – et les Allemands nous ont envoyé des boulets encore ce matin, bien qu’à 12 kilos de la ligne – je serai ennuyé de mourir si jeuneeeee. »

« Je vous écris d’un ex-village, d’une très étroite étable-à-cochon tendue de couvertures – Je suis avec les soldats anglais – Ils ont avancé sur le parti ennemi beaucoup par ici – C’est très bruyant – Voilà. »

Nous garderons donc désormais au cœur de notre souvenir de Jacques Vaché, la figure d’un dandy lucide, désespéré, autant dire acculé à la poésie et à l’ironie. (Même s’il se trouve à même de discréditer ces notions qui en définitive, dénotent un quelconque engagement). Aussi, quelques écrits et des dessins réalisés à l’occasion d’une vie brève et fulgurante.

Il existe une polémique autour de la personnalité de Vaché, alimentée surtout par les universitaires spécialisés dans le surréalisme. D’aucuns pensent que Vaché n’a aucune légitimité littéraire et qu’il n’est qu’un mythe inventé par Breton. D’autres (pas forcément les descendants spirituels de Breton) pensent au contraire que Vaché  incarne toute l’essence du surréalisme et lui vouent un culte certain.

Il est vrai que Vaché n’a quasiment rien écrit en même temps qu’il semblait mépriser l’idée de vocation artistique. Quand bien même, il se trouve aujourd’hui publié et lu, et malgré les discussions qui subsistent, nous devons reconnaitre l’existence non pas d’un poète (terme qu’il semble abhorrer) mais celle d’une vision et d’une posture poétique inédite sinon prodigieuse. Et il me semble que cette vision a influencé (malgré lui et malgré eux) un grand nombre de courants artistiques des décennies suivantes ; il suffit de constater que le grand pari des Dadaïstes et des Surréalistes (la non-distinction entre l’art et la vie) a plus ou moins atteint son but, pour le pire et pour le meilleur !


Enfin, nous devons surtout retenir, au-delà du style poétique et du langage innovant de ces Lettres de guerre, une attitude qui rejoint un désir latent d’immerger l’art dans la vie, une lucidité destructrice ainsi que la préfiguration d’un nouvel être humain, plongé au cœur d’un siècle tentaculaire et qui trouve sa nature dans le déracinement et la violence symbolique.

Pour clore, j’avouerai que je me suis intéressé à des personnalités comme celle de Jacques Vaché, lorsque j’ai aperçu, accroché sur le mur d’un vulgaire couloir, quelques phrases écrites par Antonin Artaud : « Il y a ceux qui ouvrent des portes avec leur langue mais la muraille épaisse du monde pèse sur eux et jamais ce n’est le côté de l’ouverture. Ils ne se plaignent pas et on ne les plaint pas. Le monde est rempli d’agonisants qui vivent ». Ces mots m’ont touché en plein cœur. Depuis lors, j’ai cherché ces êtres dont le langage tend vers des révolutions intérieures. Des destins sabordés ou suicidés, des visions affirmant leur subjectivité et des paroles singulières toujours débarrassées des codes langagiers et qui m’ont toujours paru résonner vrai, dans le dédale des sentiments humains.

Loic V, A.S. Bib.-Méd.

Sources pour les éléments biographiques


.Wikipédia
.Les 4 essais d’ André Breton qui précèdent les Lettres de guerre de  Jacques Vaché.



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