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17 août 2009 1 17 /08 /août /2009 19:30
Sophie Calle / Nan Goldin / Marie-Jeanne Tomasi







Sophie Calle,
Douleur exquise
,
Arles, Actes Sud, 2003




   





Avec Douleur exquise, publié en 2003, Sophie Calle reprend un projet débuté vingt ans auparavant : lors d’une rupture sentimentale après son séjour de trois mois au Japon, elle avait entrepris de raconter ces trois mois d’attente, de pressentiment, et parallèlement d’interroger amis et anonymes quant à leur expérience de la douleur, en leur posant toujours la même question : « Quand avez-vous le plus souffert ? ». L’œuvre est divisée en deux parties. Dans la première, l’artiste relate son voyage au Japon, et dans la seconde, elle retranscrit les réponses données à sa question, mêlées au récit de sa rupture.




   



Nan Goldin,
Sœurs,
Saintes et Sibylles,
Paris, éd. Du Regard, 2005







Nan Goldin retrace une expérience personnelle et douloureuse, celle du suicide de sa sœur à l'âge de dix-huit ans, et la difficulté alors pour la photographe de se détacher de ce « destin » pour mener sa propre existence. La particularité de l'œuvre entière de Goldin tient justement dans ce traitement de l'intime et de la vie privée, ouvert aux yeux du public et matière essentielle de sa création. L'ouvrage Sœurs, Saintes et Sibylles, publié en 2005, résultat d'une exposition à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, commence par retracer la vie de sa sœur aînée jusqu'à son suicide, puis son propre cheminement. Pour cela, la photographe a recueilli d'anciennes photos de famille noir et blanc de sa sœur et de leur enfance, mêlées au travail photographique de l'artiste, à côté desquelles, par des légendes et textes explicatifs, elle relate la vie de sa sœur, et, en filigrane, la sienne aussi.



   




Marie-Jeanne Tomasi,
Images latentes,
Bordeaux, William Blake & co., 1993


















Images latentes
, qui date de 1993, est le seul livre publié par Marie-Jeanne Tomasi, qui est cinéaste. Elle y évoque une rupture sentimentale, et la difficulté pour elle de retourner à la vie. Pour cela, elle se prend chaque jour en photographie, afin de ne pas sombrer, et note chaque jour ses difficultés, ses craintes, ses doutes. Elle offre alors au lecteur le récit du quotidien qui a été le sien après cette rupture.


   

Il s’agit bien de trois récits de soi, dans lesquels l’image possède un statut et un rôle aussi importants que le texte. Sophie Calle, Nan Goldin et Marie-Jeanne Tomasi parviennent à mêler les deux média, qui tour à tour prennent le relais de la narration. En découlent des récits forts, par lesquels le lecteur ne peut être que happé.


   
Les trois œuvres sont construites selon la forme du journal intime ou du récit de voyage, rythmées, chez Sophie Calle et Marie-Jeanne Tomasi, par un décompte des jours, en relation avec la date de l’événement douloureux qu’elles ont choisi de relater. Dans la première partie de Douleur exquise, chaque page est marquée par un tampon rouge, faisant le décompte des jours « avant la douleur » : « Douleur J-86 », « Douleur J-85 », etc,.puis dans la seconde, l’auteur évoque chaque jour « après », par cette phrase quasi-immuable : « Il y a 5 jours, l’homme que j’aime m’a quittée » ; « Il y a 6 jours », etc. Pour Marie-Jeanne Tomasi, il s’agit de compter chaque jour après la rupture, afin de ne pas se laisser envahir par la douleur : ainsi l’auteur ne note pas la date classique de chaque jour, mais le nombre de jours qui l’éloignent de sa rupture. Elle explique alors comment parfois elle en vient à ne plus compter que de cette façon : « Béatrice me fait remarquer que je me trompe de date, en effet j’inscrivais le nombre de jours qui me séparaient de toi… » (Marie-Jeanne Tomasi, Images latentes, p. 19).

   
Les œuvres de Sophie Calle, Nan Goldin et Marie-Jeanne Tomasi ont permis à leurs auteurs,  chacune selon une démarche particulière, de supporter une souffrance. Chacune à sa façon va utiliser le livre pour exprimer, comprendre, supporter l’événement douloureux. Sophie Calle commente ainsi sa démarche :
« J’ai choisi, par conjuration, de raconter ma souffrance (…). En contrepartie, j’ai demandé à mes interlocuteurs, amis, ou rencontres de fortune : « Quand avez-vous le plus souffert ? » Cet échange cesserait quand j’aurais épuisé ma propre histoire à force de la raconter, ou bien relativisé ma peine face à celle des autres » (in Calle Sophie, Douleur exquise, quatrième de couverture), « Les évènements heureux, je les vis, les malheureux, je les exploite. D’abord par intérêt artistique, mais aussi pour les transformer, en faire quelque chose, en profiter, - se venger de la situation » (in Sophie Calle, M’as-tu vue ?, Paris, Éd. du Centre Pompidou, 2003, p 81). Pour Nan Goldin aussi, la douleur est à l'origine du récit, lorsqu'elle présente ainsi sa démarche : « Je voulais questionner […] le piège de l'enfermement, au propre comme au figuré. » (Sœurs, Saintes et Sibylles, op. cit., quatrième de couverture). Elle explique également que pour elle, il est essentiel de s'approprier son histoire, avant qu'elle ne nous échappe : « Réécrivez l'histoire immédiatement, avant qu'elle ne soit écrite. » (Sœurs, Saintes et Sibylles, op. cit., p. 135). Marie-Jeanne Tomasi explique ainsi son travail : « images latentes qui portent en elles un peu de ma guérison. Qui attendent dans le noir d’êtres révélées […] C’est la persistance dans l’acte qui compte, m’assurer de ma survie par chaque photo » (Tomasi Marie-Jeanne, Images latentes, p. 70). Ces récits exploitent alors un langage particulier, dans lequel texte et image se répondent et se complètent.


Le livre va permettre la rencontre entre deux langages distincts, l'image et le texte. En effet, passer du langage écrit au langage de l'image suppose un certain effort de la part du lecteur. Dans une photographie, le sens et la narration fonctionnent d'abord en synchronie. Alors qu'en littérature, les faits se déroulent dans une durée qui s'étend tout au long de l'œuvre, en photographie tous les éléments sont présents en même temps. Le sens se construit de façon différente, puisque tous les éléments sont perçus simultanément. La littérature fonctionne davantage sur une attente ; à chaque élément qui paraît, la vision imaginaire et la construction mentale du lecteur évoluent, se défont, se rajustent. En photographie, l'imagination du lecteur se construit également à partir des éléments in absentia, mais ceux-ci demeurent toujours dans le flou, hors-cadre. Le lecteur doit ainsi jongler entre le temps du récit textuel et celui de l'image.  

 Dans ces œuvres, le récit est donc pris en charge et par le texte et par l'image. C'est peut-être une façon, pour les trois artistes, d'approcher une certaine vérité, d'approcher l'indicible, par différents moyens ensuite réunis dans ce lieu particulier qu'est le livre. Parfois, les deux médias se partagent la narration et la description, le lecteur doit alors réunir mentalement les éléments présentés dans les deux langages. La photographie va prendre le relais du texte et inversement. Ainsi lorsque Nan Goldin tente d'évoquer son rapport à la drogue, c'est par le biais de textes et de photographies. Dans Sœurs, Saintes et Sibylles (pages 86-87) par exemple, un court texte est apposé sous les images : « Je pense que la drogue a façonné ma personnalité ». Le texte s'éclaire avec les photographies : la première page représente un travesti, qui par effet de trompe-l'œil semble faire face à un homme, peint sur le mur. La photographie semble questionner l'identité sexuelle du travesti. Or nous savons que c'est l'un des sujets récurrents de Nan Goldin. La seconde photographie donne à voir Nan Goldin parmi ses amies. La photographe introduit alors un lien – subtil – entre sa découverte de la drogue, la fréquentation de sa « nouvelle famille » et la construction de sa personnalité (le texte anglais de cette édition bilingue est un peu plus précis : « Drugs gave me my social personnality »), voire de son travail photographique. A cela, la légende introduit une troisième lecture, plus informative (« Christmas at the Other Side, Boston 1972 »), mais qui complexifie davantage encore l'interaction entre texte et image, puisque le lecteur est face à deux textes de natures et fonctions différentes.
    
D'autres fois encore, le même référent est représenté plusieurs fois. Le sujet se démultiplie alors, présent sous différentes facettes, différents points de vue. Chaque évocation va apporter une nuance, une précision supplémentaire. Lorsque l'on considère par exemple dans Images latentes la photographie et le texte de la page 112, on peut étudier la double évocation, ici très simple, du même référent. La photo, intitulée « Au lit. Carrelage romain. Torricella. » représente Marie-Jeanne Tomasi dans son lit, nue, tenant une dalle de carrelage, et fixant frontalement l'objectif. Ce que le lecteur peut percevoir en regardant l'image, c'est le contraste entre les matières, les textures, entre la pierre et la peau. Le regard de l'auteur semble interroger, ou plutôt prendre à témoin le lecteur. Le visage de Tomasi, placé à la même hauteur que la dalle semble inviter à la comparaison : l'expression de la photographe rappelle la dureté de la pierre. Au contraire, la pose particulière prise par Tomasi peut également signifier qu'elle « tombe le masque », qu'elle souhaite se montrer dans son intimité, sans fard, sans pudeur. Aux différentes interprétations possibles de l'image vient se mêler le texte :
« je fais la photo avec le carrelage romain que nous avions détaché de ton appartement. Comme autre souvenir, il te reste ces films en super 8 que j'ai faits avant qu'on ne le quitte, je ne les ai jamais vus, j'espère qu'ils sont réussis, ces lents panoramiques sur ces murs qui se vidaient sont autant de gestes d'amour que tu ne savais déjà plus recevoir. En fermant cet appartement tu bouclais notre histoire, comme si là aussi tu m'assimilais à cet échec ». La citation dans son entier est importante, car si elle apporte un renseignement sur la situation de la photographie, elle en confirme également les possibles interprétations du lecteur : la photographe nous prend à témoin, brandissant cette dalle qu'elle a conservée comme signe d'amour, face au rejet de l' « Autre », mais peut également les infirmer en partie :  la photographe n'est pas comme cette pierre, elle souffre encore. Les différentes interprétations s'ajoutent les unes aux autres, s'annulent parfois, se rectifient, produisant alors de multiples possibilités de lecture.

    
   
Cette compilation de différentes expressions met en place une lecture au rythme particulier, fait aussi de retours en arrière – on retourne à la page précédente pour confronter l'image au texte, ou dix pages en arrière pour comparer tel ou tel visage aperçu plus loin et qui nous paraît familier, on feuillette d'abord les photographies, on s'arrête sur un détail, on cherche dans le texte une explication, un nom, un sentiment...


   
Chacune des trois auteurs propose une approche différente de sa réalité. Si le récit de Marie-Jeanne Tomasi paraît fonctionner de manière directe, l’auteur notant jour après jour ses impressions, et prenant chaque jour un cliché qu’elle nous livre brut, sans mise en scène, il en va autrement pour les récits de Nan Goldin, et plus encore pour ceux de Sophie Calle.


   
Le travail de Nan Goldin fonctionne souvent comme une réécriture. Elle utilise parfois les mêmes photographies dans des livres et récits différents, ce qui crée une continuité entre ses œuvres, et une familiarité du lecteur avec les personnages récurrents chez la photographe, sa « nouvelle famille », et qui en même temps redonne une signification particulière à chaque image. Ce travail de réécriture entraîne d'une certaine façon une mise à distance de l'artiste face à la réalité qu'elle a pu vivre.

   
Sophie Calle, quant à elle, joue sur les notions de fiction et de réalité, et amène le lecteur à se poser des questions quant à la véracité de ses propos. Très souvent elle instaure un brouillage des pistes et insère des éléments contradictoires qui invitent le lecteur à douter parfois de la véracité de ses propos. En témoignent par exemple quelques photos dans Douleur Exquise, au sujet desquelles le lecteur se demande dans quel lieu, à quelle époque, elles ont été prises et par qui. A ce sujet, Sophie Calle a d'ailleurs expliqué que certes elle avait tenu un «petit journal » lors de son voyage, mais que « tout est réécrit, entièrement, 100% » (in Véronique Montémont et Françoise Simonet-Tenant, « Sophie Calle, Douleur Exquise », DL, 2006, p. 212).


   
Ainsi les trois artistes présentent, chacune à sa manière, manifestant plus ou moins de distance par rapport aux faits relatés, des récits personnels dans des livres qui, depuis la couverture jusqu'au contenu, tentent de retranscrire la réalité d'un point de vue, la réalité d'une pensée. Que seul le support livre pouvait, par  le dualisme du langage écrit et photographique, permettre et restituer.


Julie Averoux, A.S. Bib-Med

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commentaires

JB 14/04/2016 19:42

Photos, images réelles ou imaginaires, lettres et mots, autant de textures de la plus matérielle à la plus fantasmer; l'intime a quelque chose de bouleversant. Le regard de l'autre délimite un peu je trouve les pourtours de l'intimité, une réalité déterminée, avec ses limites, et son média original ici, le livre, et une vraie relation entre deux individus qui ne se connaissent pas.

Texte anglais 14/10/2009 15:37


J'ai adoré la version anglaise du livre, j'ai découvert plusieurs vocabulaires anglais. J'y ai pris plaisir en lisant ca.


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