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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 19:30








Tarjei VESAAS

L’Arbre de santal

Traduction française :
Marc de Gouvenain et Lena Grumbach

Actes sud, 1994





















Biographie

Tarjei Vesaas est un auteur norvégien. Il naît à  Vinje en 1897, dans une famille issue du monde rural qui lui lègue son exploitation agricole afin qu’il prenne sa succession. Cet intérêt pour la terre, la nature et la vie paysanne influence largement ses ouvrages, notamment celui qui est présenté ici. Les grands thèmes abordés dans son œuvre s’articulent autour de l’amour, la mort, la solitude… et de l’angoisse que peuvent ressentir les êtres à tout moment de leur vie. Il décrit un monde qui s’échappe parfois de la réalité, pour nous mener dans un univers où le réel rencontre le rêve sans clairement les dissocier.


Ses principaux ouvrages : Les Oiseaux, Plein chant, 1985 et Palais de glace, Flammarion, 1985.
Il meurt en 1970, à Oslo alors qu’il était pressenti pour recevoir le prix Nobel de littérature.


Résumé et commentaire

L’Arbre de Santal est un court roman, proche de la nouvelle. Il raconte l’histoire d’une famille dont la vie va être bouleversée par l’étrange maladie qui « s’empare » soudainement de la mère.


Cette famille est composée de deux enfants, un garçon, Egil et une fille, Margit, qui entretiennent une relation où se mêlent complicité et dispute, dans un rapport tout à fait fraternel. Leur père, Magnus, écrivain, rédige quelques articles pour différents journaux. Leur mère, Hilde, s’occupe du foyer.

Par une journée d’hiver, les parents annoncent à leurs enfants qu’ils attendent un troisième enfant, qu’Egil et Margit nommeront en secret, Livind, certains qu’il s’agit d’un garçon. Cette nouvelle semble les réjouir jusqu’au moment où la mère sombre dans une sorte de mélancolie. On peut qualifier cela de maladie étrange, qui l’éloigne de la réalité. Elle change radicalement de comportement et semble transformée ; il ne s’agit plus de la mère aimante, réconfortante et apaisante que les membres de sa famille connaissent. Elle est partagée entre des périodes d’absence où elle ne communique plus ou difficilement avec le monde extérieur et des moments où elle semble être à nouveau elle-même.

« Il lui arriva de rester assise à contempler l’horizon sans raison apparente, ou de tenir sa tête légèrement inclinée et d’écouter avec une attention soutenue, une tension même, des bruits que personne d’autre qu’elle ne saisissait. » (p.7)

Un jour, elle demande à sa famille de l’emmener un voyage, elle veut partir et voir tout ce qu’elle n’a pas eu l’occasion de découvrir au cours de sa vie.

« Je veux partir en voyage ! annonça mère [...] J’ai envie de voir des choses » (p. 33).

Son mari, qui ne la prend tout d’abord pas au sérieux, décide d’organiser un périple qui va conduire la famille à voyager à travers la Norvège. Par ce voyage, ils souhaitent tous redonner à Hilde le courage et la force de vivre, lui faire oublier ses « mauvaises pensées » et le sentiment d’être « condamnée ». Ce voyage n’est en réalité pour la famille qu’un moyen de repousser l’échéance, la mort inéluctable, qui apparaît dès les premières lignes du roman : « Quelque part, à quelques mois de distance, la grande heure de mère était déjà fixée » (p.8). En effet, une sorte de malédiction semble s’être emparée de la mère et la fin de l’histoire, que l’on devine tragique sonne comme une prophétie.

Le père hypothèque alors la maison et décide de partir en oubliant les responsabilités, qu’il est désormais le seul à pouvoir assumer. La famille quitte son village et commence à parcourir ce pays dans lequel elle vit, mais qu’elle connaît en réalité très peu. De nombreux paysages vont ainsi s’offrir à eux… Ils découvriront les richesses offertes par la terre. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de saluer le travail des hommes, grâce auquel le pays produit ses richesses. Ils visitent des carrières de graviers où ils aperçoivent des ouvriers qui « piochaient et creusaient, leurs pelles brillant comme de l’argent » (p.48) ainsi qu’une scierie : « on y travaillait dur, les scies fonctionnaient jour et nuit et sans cesse de nouvelles piles claires de bois de charpente grandissaient sur le terrain » (p.73).

Ce roman rend également hommage à la nature et à la succession des saisons qui correspond à l’enchaînement des événements, et permet d’évoquer le temps qui passe. En effet, l’auteur introduit souvent les étapes ou les « moments forts » de l’histoire en évoquant les saisons et en décrivant les paysages alentour.


 « Puis vient l’hiver.
Un temps incroyablement doux s’était installé pour longtemps, à tel point que la neige avait fondu en de nombreux endroits. … » (p.22).

« Quand ce sera l’automne, ta mère mettra au monde un enfant » (p.23).

« Il fallait attendre l’automne, c’était à ce moment-là qu’ils auraient la réponse. Et, emplis d’inquiétude, il fallait penser à l’été » (p.27).

Ce livre traduit un sentiment d’isolement, l’isolement de la famille qui semble être constamment seule et repliée sur elle-même. Les enfants n’ont pas d’amis, ils sont à l’écart de leurs camarades, à l’école. Il n’est jamais fait mention des relations des parents dans un cercle familial ou amical quelconque.

« Ils fréquentaient peu les gens alentour » (p.21).

La seule personne qui réussit à sortir de cet isolement, paradoxalement, c’est la mère. En effet, cette femme, « enfermée » dans sa maladie qui l’éloigne de sa famille est sublimée à travers sa grossesse ; tout le monde la regarde, est subjugué par sa présence. Cela commence par la petite fille qui se retrouve assise en face d’elle dans le train, se poursuit avec les personnages qu’ils croiseront tout au long de leur périple pour les conduire jusqu’à la ferme où la mère sera accueillie à bras ouvert par la maîtresse des lieux avec qui elle semble établir une relation exclusive (exclusion totale des autres membres de la famille qui vivent dans un isolement total, au milieu de la forêt, à l’écart de tout), à la veille de son accouchement.


« Alors qu’ils s’apprêtaient à partir, un ouvrier se trouva en travers de leur chemin, incapable de la quitter des yeux. Qui était-elle ? Remarquait-il quelque chose en elle ? » (p.48)

La mère « tel l’arbre de santal, solide et nourricier » (quatrième de couverture) devient le symbole et l’image de la mère nourricière dans toute sa splendeur, proche de la nature et à l’origine de toute vie. Image de la mère créatrice  que l’on peut rapprocher de la « mère », figure de culte dans certaines civilisations.

Une réflexion autour de la conception du travail

Les enfants ne comprendront jamais réellement en quoi consiste le travail de leur père qu’ils qualifient « d’inachevé ». Celui-ci ne cesse d’écrire et pour lui-même et pour les journaux, assis dans son bureau. Son occupation principale ne ressemble pas à un « véritable » travail, qui pour les deux enfants s’apparente à une tâche manuelle, pouvant entraîner la fatigue physique tel que le travail de la terre qui est très présent dans la région où vit cette famille. En effet, la plupart des habitants de leur village ont des professions en lien avec la vie paysanne ou une activité manuelle… Cela crée un décalage avec les personnes qu’ils fréquentent, avec lesquels il n’arrivent pas à s’entendre, se mettant eux même à l’écart.

 « Père travaillait dans son bureau. Pour faire quoi, cela demeurait imprécis. Il écrivait sur ceci ou sur cela, on ne pouvait jamais voir ni toucher, et, par conséquent, on ne pouvait jamais éprouver de sympathie pour son travail »

C’est en cela que le travail du père est fondamentalement différent du travail des autres personnes pour Egil et Margit. Les enfants comparent effectivement le travail de leur père à celui du menuisier qui vient réparer une porte ou qui conçoit un meuble,  et aboutit  donc à un travail « fini ».

« Ça, c’était du travail ».

Évocation de la complexité des rapports entre hommes et femmes dans la société

L’auteur aborde le thème de la distinction des sexes, de la répartition des tâches et de la « place » de chacun au sein de la société à travers les personnages d’Egil et de Margit qui deviennent adolescents et s’identifient aux figures féminine et masculine de leurs parents. En effet, au fur et à mesure que l’histoire avance et que les enfants grandissent, ils se rendent rapidement compte qu’ils sont différents et adaptent leur comportement aux attentes non formulées que l’on nourrit à leur égard.

« Alors, elle répliqua sans réfléchir, comme si quelqu'un lui avait dicté les mots :
- C’est pas pareil d’être une fille et d’être ce que tu es ».

« Ils échangèrent un regard d’impuissance…Egil se dit qu’elle avait certainement raison, c’était pas pareil d’être une fille » (p. 10).

« Nous deux, on est pareils, avait-il dit. Mais Margit avait détourné les yeux et dit qu’ils n’étaient pas pareils »…

«
Ils éprouvèrent un malaise, et cela leur rendit le cœur lourd. Il en existait, des choses étranges et désagréables ! » (p.19)

Une certaine naïveté transparait dans ces propos, ainsi qu’une part d’absurdité, une incompréhension pour les enfants.

La petite fille va alors se conformer au « rôle » de femme, en se référant à sa mère. Cela est très présent à la fin du roman, lorsque les personnages se retrouvent à vivre au milieu de la forêt : le père et le fils passent la journée à couper du bois et accomplir le travail manuel qui en découle tandis que la jeune fille reste à la maison pour s’occuper des « tâches ménagères ». Elle prépare les repas, gère l’entretien de la maison. Cette répartition des tâches semble s’opérer d’elle-même, comme si chacun des personnages savait où était sa place, quel était son rôle ; cela nous donne l’impression d’être prédéterminé.


« Margit, qui était la fille du lot, avait la main habile et s’activait au rangement avec une sorte de fierté embarrassée, justement parce qu’elle se sentait la fille » (p.132)
.

Extrait

Cette partie illustre parfaitement les souffrances que traverse la mère, ses errances dans un monde où les codes et les frontières sont abolis, où l’on perd ses repères. Hilde souhaite en effet que toute la famille participe à une veillée qui les entraîne au-delà d’eux même, là où « le dehors et le dedans se mélangeait » (p.61).

« Elle les emmena dans les plaines désertes à travers lesquelles elle-même errait – et là chacun d’eux se sentit seul. Ils s’y retrouvaient individuellement, et chacun devenait misérable, ouvrait la bouche pour crier, mais quand on criait aucun ne sortait. Ici, ce qui s’appelait bruit n’existait pas. C’était effrayant, et l’on prenait ses jambes à son cou pour courir et courir et essayer de trouver quelqu’un au milieu de ces plaines muettes, mais on se retrouvait toujours seul. Et mère était seule et criait : Veillez avec moi ! Mais on ne la voyait pas, on ne l’entendait pas. Elle était dans ses plaines désertes à elle. » (p.61)

Sandra, A.S. Bib.-Méd.

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