Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 19:30





Chico BUARQUE,
Budapest

Traduit du portugais (Brésil)
par Jacques Thiériot
Gallimard, 2005
Collection « Du monde entier »

Folio, 2006















L’auteur

Chico Buarque – de son vrai nom Francisco Buarque de Holanda – n’est pas seulement une très grande figure de la chanson brésilienne, c’est aussi un écrivain de talent. Né en 1944 à Rio de Janeiro d’un illustre historien et d’une mère pianiste, il grandit dans un univers d’intellectuels et d’artistes, bercé par les rythmes chauds de son pays.

Il commence à composer en 1958, mais c’est l’architecture qu’il étudiera à l’université de São Paulo, où il a passé toute son enfance. Sa première vocation le rattrape finalement, et il abandonne ses études au bout de cinq ans pour se consacrer à une carrière musicale.

Aux côtés notamment de Gilberto Gil, Chico Buarque a révolutionné la musique brésilienne dans les années 60 en créant un nouveau genre : la MPB (Música Popular Brasileira), brassage de plusieurs styles comme la bossa nova, la samba, le jazz ou le rock’n’roll, accompagnant des chansons engagées contre le pouvoir détenu par les militaires à ce moment-là. Chico Buarque sera confronté à la censure, et son militantisme le conduira en prison. Contraint de s’exiler en Italie, il reviendra au Brésil en 1970 avec un titre, Apesar de você (Malgré Toi) qui devient un hymne contre la dictature.

Véritable poète, Chico Buarque se fera également remarquer par une œuvre littéraire riche et variée, souvent traduite en français. Il écrit des pièces de théâtre, notamment Roda Viva en 1967, symbole de la résistance qui lui vaudra des ennuis avec le régime militaire. Il conçoit également des scénarios de films et des comédies musicales. En 1981, il publie un recueil de poèmes, A Bordo do Rui Barbosa, et excelle également dans le genre romanesque avec Embrouille en 1991, Court-Circuit en 1995 et Budapest, son dernier livre qui lui rapportera en 2006 le prestigieux prix Jabuti.












Pour en savoir plus : le site officiel (entièrement en langue portugaise) : http://www.chicobuarque.com.br/

L’œuvre

L’histoire racontée dans Budapest est celle de l’écriture même de Buarque.

José Costa, héros et narrateur du roman, est un écrivain de talent condamné à rester dans l’ombre qui vit à Rio. Ancien journaliste, il rédige anonymement toutes sortes d’écrits pour des clients vaniteux, notamment des hommes politiques. Hormis son ami et associé que seul le business attire, personne ne sait qu’il écrit divinement bien. Son existence est plutôt ennuyeuse, entre une épouse vedette de télévision, Vanda, et un fils obèse auquel il ne s’intéresse guère. Obsédé par les mots, il se prendra de passion, au cours d’une escale forcée à Budapest, à la fois pour la langue hongroise et une femme, Kriska, qui lui apprendra l’idiome local. Cet arrêt imprévu dans une ville aussi mystérieuse qu’incompréhensible va le troubler au plus haut point et lui faire reprendre goût à la vie, qui lui paraissait jusqu’ici décevante. Le narrateur s’y perd et nous perd, en brouillant les pistes de l’écriture. Son existence s'apparente alors de plus en plus à un jeu de piste linguistique et sentimental où se mêlent des passions doubles pour deux villes, deux langues et deux femmes, Vanda et Kriska.

C’est un roman d’aventure linguistique, un roman d’aventures avant tout. Au fil des pages, on fait le voyage en même temps que le narrateur – devenu Zsoze Kòsta – de Rio à Budapest, en suivant ses péripéties, ses états d’âme, dans un tourbillon d’événements époustouflants qui semblent lui échapper, mais loin de l’étouffement du quotidien.

Les connexions entre les premières et les dernières pages sont subtilement amenées et font sens sans que l’on s’en aperçoive. Le roman débute ainsi :
« On devrait interdire de se gausser de qui s'aventure dans une langue étrangère ». Cette phrase, on la retrouve à l'avant-dernière page, et ce n’est pas anodin. Le narrateur nous insuffle le plaisir de parler, de connaître, d’apprendre une langue, ici intrinsèquement lié au plaisir du corps. La langue est d’ailleurs le personnage principal du roman.

« Un mot ? Faute de la moindre notion de l'aspect, de la structure, du corps même des mots, je n'avais aucun moyen de savoir où commençait et finissait chacun d'eux. Impossible de les détacher les uns des autres, c'eût été comme prétendre découper un fleuve au couteau. A mes oreilles, le hongrois aurait pu tout aussi bien être une langue d'une seule pièce, qui n'était pas constituée de mots et dont on n'avait la connaissance que dans son intégralité. »

Il est question des rencontres et des obstacles linguistiques, du choc des cultures, de l’identité, du décalage entre les êtres et la réalité... Mais il s’agit surtout d’un livre sur l’écriture. Buarque, en grand poète, s’interroge sur le processus de création et le statut du narrateur par rapport à son texte. Ce n’est pas pour rien qu’il choisit la première personne, plus intime, pour raconter. L’écriture et la vie se confondent, au service d’une réflexion sur la communication entre les humains. C’est une réflexion métalinguistique intégrée dans l’histoire passionnante d’un homme passionné, le tout narré dans une langue mélodieuse et sucrée aux couleurs de la musique du Brésilien. Les phrases, les rythmes, s’enchaînent dans une musicalité entraînante, comme si on écoutait une symphonie. Le tout, non sans une bonne dose d’humour. Le protagoniste nous entraîne à travers toutes sortes de situations ironiques ou maladroites, mais on lui pardonne bien vite ses défauts.

Tout le génie de Buarque demeure dans la capacité à créer un narrateur qui se rend compte à la fin qu’il est l’auteur d’un livre qu’il n’a pas écrit, mais dont il vient de raconter 170 pages… Je vous laisse le soin de découvrir de quelle façon il parvient à cette subtile manœuvre. Pour ma part, j’ai lu ce roman avec délectation d’un seul trait. Il fait partie de ces livres que l’on ne peut se résoudre à refermer avant d’avoir atteint la page suivante, limite que l’on repousse toujours plus, si bien qu’elle nous mène à la nuit blanche. Un roman idéal pour les vacances, léger, frais et singulier qui nous fait tout oublier, même les tracas du quotidien. Et ça fait du bien.

Il existe très peu d’articles et de critiques de ce roman sur Internet, mais celui-ci devrait vous donner envie de le lire :
http://www.thefake.ch/data/2005/july/books_oscar.php
À lire également, une interview tout en sensibilité de Chico Buarque :
http://www.lire.fr/entretien.asp?idC=48570&idR=201&idTC=4&idG=

Joëlle, A.S. Bib.-Méd.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives