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28 août 2009 5 28 /08 /août /2009 19:30












Laurent LAURENT,
Six mois au fond d’un bureau

Seuil, Points, 2001























Cette chronique s’adresse autant à ceux qui ont déjà goûté à la vie active qu’à ceux qui la découvriront bientôt !
Laurent Laurent, écrivain et artiste, joue ici avec les conventions littéraires et nous fait partager une expérience de travail en entreprise, pleine d’humour et de décalage.


Ordre du jour

« A cette époque, j’étais dans l’expectative financièrement. Il me fallait trouver des solutions d’autofinancement, la marginalité n’étant pas la mère des marges brutes. Il était temps d’être pragmatique en diable.
Cela tombait bien car, en même temps, je sentais bouillir en moi cette violence que l’esprit sécrète en faux frère, insidieusement, et qui ne trouve pas d’exutoire aux terrasses de café. Cette pathologie était connue de moi depuis toujours, depuis que j’avais donné agressivement une tape sur la main de ma mère sans raison.
Que faire ? J’eus soudain l’idée de chercher du travail. Oui, pourquoi pas ? C’était d’un seul coup la solution à mes deux problèmes de fond. En conséquence, afin de jouer un rôle moteur au sein d’une entité, je me fis donc pistonner pour un emploi de bureau.
Oui, j’avais soupé d’être libre. J’avais faim de structure, j’avais soif de logistique, j’étais friand de gestion informatique et d’horaires de dingue. »


Ainsi, Laurent Laurent raconte cette expérience professionnelle dans une société où il occupe le poste de « nouveau », puis après sa promotion, celui de « responsable des modifications ». On ne connaît pas beaucoup de détails sur le héros, sauf qu’il semble trouver ces quelques mois dans l’entreprise assez divertissants… entre photocopies et bataille d’élastiques.

Cela se terminera d’ailleurs par son licenciement, après une réunion où il ose, au nom de toute l’équipe, se plaindre des conditions de travail.  

    
Organigramme

Il semble que la majorité des personnages du roman sont inspirés d’autres héros de la littérature, même s’ils ne correspondent pas nécessairement au caractère des personnages d’origine. En fait, l’auteur refuse de nous donner ce que l’on pourrait attendre.

En effet, Laurent Laurent rencontre au gré de ses allées et venues dans les couloirs, différentes personnes, toutes assez
« remarquables ».

Jean Falstaff est P-DG de la société. Il était, aux 16ème-17ème siècles, John Falstaff dans les Joyeuses Commères de Windsor et Henri V, pièces de William Shakespeare.

Mme Cécile Volanges, secrétaire de direction trilingue nous vient directement de Cécile de Volanges des Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos, époque que semble rappeler certaines des descriptions du personnage :
« les incunables de Mme Cécile Volanges »,  et « J’entrais dans le bureau de Mme Cécile Volanges qui sentait la poudre ».

Mlle Aurore de Nevers, à l’origine fille du Duc de Nevers et recueillie par Lagardère dans le Bossu de Paul Féval,  est ici secrétaire bilingue.
 
M. Werther,
« honte de sa famille » et « prétentieux », est chef de service. Il fait sans doute écho au roman épistolaire Les souffrances du jeune Werther de Goethe.

M. Des Grieux, n’est plus le Chevalier de  Manon Lescaut de l’Abbé Prévost, mais chef du service reproduction !

M. Gévaudan, du service après-vente semble rappeler la légende de la bête du Gévaudan.

Meilcour est dans ce roman, magasinier, mais il est aussi, au 18ème siècle, un libertin dans les Egarements du cœur et de l’esprit (1736) de Claude Prosper Jolyot Crébillon. 

Louis Dominique Cartouche, brigand légendaire né en 1693, mort en 1721 s’appelle ici simplement  Dominique Cartouche et il est responsable de la mutuelle dans l’entreprise.

M Dolmancé est chargé de la communication interne. C’est aussi un personnage plutôt cruel dans La Philosophie dans le boudoir  du Marquis de Sade. Ici, il correspond bien au caractère de ce dernier,
« affichant le rictus de la douleur. »

En référence à l’Odysée d’Homère, nous rencontrons brièvement Télémaque du service informatique pour son « pot de départ ».

N’oublions pas non plus Zadig (Voltaire), qui, « relativement » voire «assez susceptible »  aura tout de même un rôle important à jouer dans la bataille d’élastiques.

Enfin, Javotte Vallichon est employée comme assistante dans la société ; Javotte est le prénom de l'une des demi-soeurs de Cendrillon dans le conte de Perrault et Musset a écrit une nouvelle intitulée Le Secret de Javotte.

Par leur façon d’être et de s’exprimer, les personnages paraissent souvent bien ridicules, mais, plus le récit avance, plus ils semblent évoluer. En effet, Laurent Laurent  se présente comme un élément perturbant le calme et les bonnes manières de ses collègues et provoque ainsi comme un vent de révolte.


Prise de parole


Il semblerait que la plupart des personnages de ce roman soient inspirés de la littérature du 17ème ou 18ème

En effet, certains dialogues ressortent de l’ensemble du récit, comme la conversation entre Laurent Laurent, Meilcour, Mlle de Nevers et Mlle Vallichon, où l’on remarque un mélange entre termes techniques modernes et expressions légèrement archaïques. Ce dialogue permet aussi d’avoir un aperçu des relations hommes-femmes qui règnent parfois dans cette entreprise ! Les deux femmes ont besoin de fournitures au magasin et envoient Laurent Laurent les chercher, mais Meilcour refuse de les lui donner car il n’a pas de bon de retrait. S’ensuit une dispute entre les deux femmes et Meilcour, Laurent Laurent étant le messager entre les deux partis.
siècle. Etrangement, le style du roman et surtout le vocabulaire utilisés semblent dater d’une autre époque.

Meilcour :
« Elles ne vous ont pas donné le numéro d’affectation ? Qu’elles sont sottes ! Il faut bien que cela soit affecté… Chaque article possède un code client, sinon le système bloque. Si nous sortons du système, nous sommes fichus, c’est impossible. Et après ce qu’elles m’ont fait… Vous ne savez pas ce qu’elles m’on fait ? »

Réaction des deux femmes :
- Oh, mais pour qui se prend-il, cet abêti ?
[…]
- Avec des coquins de cette trempe, il ne faut pas s’embêter…
[…]
- Dites-lui que le client est en bas et que c’est le roi !

Laurent Laurent :
-    Monsieur Meilcour, ces demoiselles m’ont intimé l’ordre de vous dire que le roi était en bas. C’est capital.
 

L’utilisation d’autres expressions montre que Laurent Laurent l’employé semble constater un certain pédantisme sur son lieu de travail. Notons par exemple les mots et expressions « péronnelles », « de grâce », « même le roi ne peut rien devant Dieu », « croyez bien que je suis en train d’aller à Canossa », « il commence à nous faire braire, le coquin », « il craint que le roi entre en conflit avec la papauté et parte sans payer… Ah, je suis à la torture ! », « Prends donc le gros tampon préencré pour rosser ce fripon ! », « Celle que la providence m’a allouée… », «  Ah, mon cœur est sensible à de telles paroles, monsieur ».

Un autre passage remarquable montre la volonté de Laurent Laurent – l’écrivain, mais aussi le personnage – de bouleverser l’ordre établi : une réunion est prévue et sont annoncés les membres du personnel qui y assisteront, à la façon d’un liste d’acteurs de théâtre et des personnages qu’ils interprètent. Le récit se poursuit sous la forme d’une pièce de théâtre, dans laquelle les personnages s’expriment très bien, en général, mais revient de façon régulière une réplique de groupe, « tous ensemble », qui montre ce qui se cache derrière cette apparence politiquement correcte :
«Ça, c’est absolument vrai, Aurore… Ça a toujours été le bordel dans l’organisation… Une poule n’y retrouverait pas ses petits… Putain, mais c’est l’informatique… On a trop la pression…au bout d’un moment, on fait des conneries…[…] S’IL VOUS PLAIT ! »

    Les réunions apparaissent comme un moment où les employés soulèvent, de façon très inefficace et chaotique, des problèmes qui ne sont jamais résolus,  mais que Laurent Laurent, tel un Robin des Bois des bureaux, réutilisera dans son ultime affrontement avec la direction.


Mémos

La photocopieuse ! Ce qu’il ne faut pas faire, mais qui finit toujours inévitablement par arriver :

« Bon. Voici mon tour. Je tenais à agrafer ces photocopies. Pour cela, je compris qu’il fallait que je passe par le trieur. Pourquoi pas ? Je mets le trieur en service et j’appuie sur le gros bouton carré vert. Comme M. Dominique Cartouche avait fait ses deux copies en trente exemplaires, la Rank Xerox, qui était plus rapide que moi, eut tôt fait de tout photocopier trente fois. Même en appuyant sur le gros bouton carré rouge autant que faire se peut, je dus discrètement jeter un paquet de copies ratées dans la corbeille. Personne ne regardait dans ma direction. Je remis les paramètres à zéro et relançai la Rank en regardant une stagiaire du Commercial trouyauter ses rapports grâce à une machine à relier par baguette plastique à anneaux. Zut, je n’ai pas remis le taux de réduction à zéro, me dis-je en jetant les copies suivantes à la corbeille. Essaye encore ! Gros bouton vert… Ah, l’agrafeuse n’a plus d’agrafes, remarquai-je en fichant en l’air le jeu de copies suivant. […] Allez. Je vais réussir, cette fois. Mais, perturbé par ces évènements, je fiche alors en l’air non pas les copies ratées mais mes originaux en tassant bien avec le pied dans la corbeille. Oh, putain !... […] Recommençons. Gros bouton vert. La page de couverture part dans l’automation, faisant défiler les originaux, et se coince avec ses deux suivantes. »

Elément indispensable et inévitable au travail de bureau, et souvent source de problèmes et d’énervement, la photocopieuse tient ici une place prépondérante dans le travail de Laurent Laurent. Beaucoup d’entre vous auront ici le souvenir d’une expérience similaire avec ces machines…

La cantine.

Un autre lieu dans l’enceinte de la société où les grands esprits puérils se rencontrent ! Les employés jouent avec leur plateaux, avec leur nourriture 

« Une étendue de salades composées commençait la chaîne. Tout y était mélangé. Les carottes râpées sentaient le vernis à ongles. Les yaourts à zéro pour cent de matières grasses leur emboîtaient le pas. Subrepticement, je pousse alors mon plateau sur la chaîne, ce qui pousse tous les plateaux. La pression monte. […] Arrivé au comptoir des plats chauds, je m’interroge. Alors… Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?... Ne poussez pas derrière, allons… Jambon sauce madère, hachis Parmentier ou le plat gastro ?... Qu’est-ce que je vais prendre ?... Un steak bien cuit avec des frites. Oui, oui, j’avance. »,  et les conversations que l’on peut y surprendre :
« un aigrefin laissant traîner un sac de sport dans le passage entre les tables, voilà notre stagiaire qui bute et s’envole »

« - Et où en sont nos augmentations ?
   - Attention, Dolmancé, il y a la direction des Ressources humaines à la table à deux pas.
   - Parle plus bas car on pourrait bien nous entendre…
En réalité, nous sommes tranquilles car les trois de la DRH entament leur deuxième bouteille de Cellier des Dauphins.
Ils n’en dormiront que mieux cet après-midi. C’est le moment d’agir. »

Lieu et moment convivial, donc. Laurent Laurent en profite pour bien tenir son rôle de perturbateur. Ce moment pourrait rappeler, quelle surprise, l’ambiance pendant un repas dans une cantine d’école !

La bataille d’élastiques.

Dans cet exemple-ci, environ huit personnes sont impliquées, et pour faciliter la compréhension de cet événement, Laurent Laurent ajoute même un schéma explicatif dans son roman !

« De retour à mon bureau, je décidai de remplacer la recharge de mon stylo rouge qui bavait. C’était un modèle connu qui se dévissait au milieu.
En le dévissant donc, tout à coup, je ne sais pas ce qui se passe, la vieille recharge m’échappe et est éjectée par son ressort à travers tout le bureau. Zut ! Je n’ai que le temps de la voir retomber dans le col de chemise de M. Zadig, assez susceptible par nature. […] Quel est le drôle qui a bien pu faire ça ? pense-t-il en jetant un regard circulaire très lent. […] Il semble avoir trouvé. Et M. Zadig ouvre, sans faire de bruit, son premier tiroir et en sort son triple décimètre. D’un geste assuré, il prend un élastique qu’il tend sur la règle. Il épaule. Il est prêt à tirer. […] Il tire sur M. Dolmancé qui reçoit l’élastique sur le dos de la main, ce qui n’est pas agréable. […] En une seconde, Mlles de Nevers et Vallichon, MM. Zadig et Cartouche sont accroupis derrière leurs bureaux et commencent un feu nourri vers notre côté. […] Nous sommes débordés en ce moment ! » 

Peut-être pouvons nous voir ici l’influence de Laurent Laurent sur ses collègues, même s’il est évident que ces derniers ont peu besoin d’encouragements.

La tenue vestimentaire recommandée.

En effet, Laurent Laurent, n’ayant jamais travaillé, se pose inévitablement la question « comment m’habiller ?! ».

Il s’agit ici, d’après l’extrait suivant de trouver les vêtements qui lui permettront au mieux de correspondre à l’image que l’on se fait des employés de bureau.

 
 « Je ne pouvais pas débarquer au travail habillé dans un costume anthracite avec, au doigt, une chevalière comme M. Werther. Je ne pouvais pas non plus porter mon ensemble noir mat de chez Bill Tornade, valable à toute heure mais trop habillé pour faire des photocopies. Je ne pouvais pas venir en cochon non plus… Que porter ?
J’en parlais au débotté un soir au Carlton. Le barman me proposa alors de me céder son imperméable beige clair d’il y a vingt ans… Un imper beige, voilà qui fait bureau. Chez un soldeur, je trouve un pantalon droit marron… Le pantalon type des électroniciens pour qui une seule chose compte dans la vie : l’électronique. Bien.
Les chaussures. Il me faudrait une bonne paire de grosses chaussures noires avec une fermeture Eclair sur le devant qui peuvent aller dans la neige fondue. Oui, j’en trouve une paire en retournant entièrement le quartier des chaussures. Ça se fait encore !
Je ne mettrai pas un tee-shirt. Je ne mettrai pas une chemise bleue comme les états-majors des partis politiques réactionnaires… Non… Il me faut du bordeaux ! BORDEAUX. Un pull, col en V, qu’achètent les seniors. Un cravate à rayures argentées et une ravissante chemise blanche à fins liserés bordeaux aussi.
Un parapluie télescopique noir et je suis le phénix des hôtes de ce bureau.
Non seulement je passe aux yeux des nuits parisiennes pour le plus complet esthète du moment, mais, pendant la journée, je deviens transparent dans ces couloirs.
Oui, fixez bien cette image en portant votre regard vers l’infini et vous verrez apparaître un type susceptible de faire une photocopie. »


 Il opte finalement pour une tenue stéréotypée, plutôt qu’à une réalité, alors que par exemple, « M. Meilcour était jeune avec son pull de camionneur, son blue-jean, son anneau à l’oreille et sa coupe de cheveux à la mode du Trou des Halles. Il avait l’air de descendre dans les catacombes chaque samedi soir. »



Bilan…

D’une certaine façon, l’on pourrait dire que Laurent Laurent, avec ses difficultés, et, il faut le dire, sans doute avec un peu de mauvaise volonté, a essayé de mener une vie « normale ». Il finit malgré lui par réveiller les consciences des ses collègues. L’ambiance, très « correcte » au début du récit, vire au drame à la fin ! Cet effet est, de plus, accentué par l’utilisation de références politiques : la LCR, les « Katangais du bureau », M. Gévaudan, membre du « Club de l’Horloge », qui décide brutalement de changer d’orientation politique ; le discours du P-DG pendant la réunion s’avère être en fait un discours  qu’Alain Juppé avait prononcé en 1995 pour enrayer les grèves.

L’enfant en lui lui permet en fait de s’intégrer facilement à l’équipe, puisque c’est entre autres cela qui transforme ses collègues. Cela change un peu, cela dit, après la promotion de Laurent Laurent :
« Je voyais en mettant mon manteau que les autres avaient arrêté de me glisser la grosse agrafeuse dans la poche, pour rire, le soir avant de partir. » Mais il sauve sa réputation en « déball[ant] tout sur la table » pendant la dernière réunion.

Pour ses collègues, la leçon sur les méfaits de la vie en entreprise est apprise à la fin, puisque, Laurent Laurent licencié, l’équipe s’offre, pour célébrer leur émancipation, une dernière bataille, d’eau, de champagne et de bière.
Et,
« Quelque temps après, la société mit la clef sous la porte. Voilà ce qui arrive à une direction si stupide. »


O, petit employé de bureau
Comme le mime Deburau
Tu mimes ton boulot
Et tu ne fous rien


Elise Kriegk, A.S. Bib.-Méd.

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