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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 19:30









Laure VASCONI
Philippe CLAUDEL
Fictions intimes

éd. Filigranes, 2005

















Il y a environ un mois, Julie nous proposait un article remarquable, intitulé L’expression de l’intime dans le livre de photographie et consacré à Sophie Calle, Nan Goldin et Marie-Jeanne Tomasi. Elle revient sur la relation texte-image dans le livre photographique avec cette étude d'un ouvrage découvert par hasard à la librairie Ombres blanches. Le texte est de Philippe Claudel, dont Julie avait commenté « L'autre » (Les Petites Mécaniques). Quant à l’éditeur, Filigranes Éditions, il demeure selon elle « l’un des plus intéressants, à l’heure actuelle, en matière de publication de livres photographiques ».

Laure Vasconi est une photographe française, qui réalise notamment des portraits et photographies pour la presse (Inrockuptibles, Le Monde, etc.). Elle anime des stages aux Rencontres Internationales d’Arles. Elle expose également dans de nombreuses galeries. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont Fictions Intimes, en 2005, aux éditions Filigranes.

    Les photographies présentes dans le livre (voir le site
http://laurevasconi.revue.com/fictions_intimes2/home.html) font parfois penser au travail de Nan Goldin, ou encore de Françoise Huguier. Prises de nuit pour la plupart, elles présentent des personnages souvent flous, dans des soirées, dans la rue, dans le métro… Des personnes perdues dans un décor urbain, saturé de lumières artificielles jaunâtres. Des êtres qui se rencontrent, dansent, discutent, errent aussi parfois. Le titre Fictions Intimes semble avertir le lecteur de la grande mascarade qui se joue entre les êtres à la tombée du jour, des postures que chacun adopte. Intimes pourtant car au milieu de ces soirées, la photographe isole un visage ou deux, et fige leurs expressions, où se mêlent une sorte d’hébétude, de solitude, une attente peut-être. La lecture pourrait s’arrêter là…

    Mais dans ce petit ouvrage de 93 pages, les photographies sont encadrées – avant et après – par un court texte écrit en français (et traduit en anglais, espagnol et catalan) par Philippe Claudel, auteur par ailleurs des Âmes grises, du
Rapport de Brodeck et des Petites Mécaniques. C’est lors d’une séance de photographies que Laure Vasconi a proposé à l’auteur de participer à cet ouvrage. Le texte de Claudel s’intitule Laure de la nuit, et semble faire référence à la photographe. Il s’agit en fait d’un récit à la première personne, qui relate au futur, de façon à la fois désabusée et poétique, la fin du monde : « La population mondiale aura été divisée par mille deux cent trente-sept. Ne restera plus à la surface de la terre qu’environ quatre millions d’êtres humains, tous hagards, stupéfaits, débandés, très loin les uns des autres. La planète elle-même, amputée d’un sixième de sa masse en raison de l’intensité de l’explosion aura perdu son orbite originelle (…) »1  . Ou plutôt un temps proche de la fin du monde, où chacun erre en attendant la fin : « Les maisons paraîtront plus grandes, absentes, démesurées. Il y aura peu de meubles, peu d’enfants. On n’aura plus envie d’en faire. On n’en fera plus d’ailleurs. Chacun sera dans l’attente de l’extinction de l’espèce »2

Le récit reste relativement allusif concernant les raisons de la fin du monde, l’auteur évoquant simplement une « explosion ». Ce n’est pas ce qui importe finalement… Ce qui intrigue le lecteur, c’est la familiarité de l’atmosphère décrite par Philippe Claudel, malgré la situation inédite. C’est que l’auteur pousse en fait à son paroxysme l’ambiance des fins de soirée, la petite mort que constitue chaque nuit qui s’arrête, une petite fin du monde en quelque sorte :
« Alors assis côte à côte sur la banquette avant d’une voiture anonyme, nous fermerons les yeux. Nous serons les derniers et nous n’aurons plus besoin de nous parler. Ni même de nous toucher. Ni même de respirer. Ni même de penser à notre fin, à nos corps et à nos âmes. Car après nous il n’y aura plus rien, sinon la confusion. »3

On ne peut s’empêcher alors, lorsque l’on regarde à nouveau les photographies de Laure Vasconi, de les interpréter à la lumière du texte de Claudel, d’autant qu’elles ne sont pas accompagnées de légendes, ce qui aurait pu les ancrer davantage dans une certaine réalité. Chaque personnage apparaît alors tel un de ces survivants qui peuplent le récit de Claudel. Chaque photographie est connotée différemment, la présence du texte apporte un éclairage dramatique aux photographies, qui semblent illustrer le récit fantastique de l’auteur. Bien que très court, le texte va, en quelques pages, totalement modifier la perception que le lecteur a pu avoir des photographies s’il a, auparavant, feuilleté l’ouvrage.

Ce petit ouvrage illustre bien les possibilités qu’offre le livre en ce qui concerne l’alliance de la littérature et de la photographie, ce que les deux auteurs ont bien perçu, puisque, comme le mentionne l’achevé d’imprimer, « ce livre a été réalisé comme partie intégrante du projet Fictions Intimes / Laure de la nuit de Philippe Claudel et Laure Vasconi ». La photographe a d’ailleurs elle-même participé à la mise en page de l’ouvrage, avec Patrick Le Bescont, preuve que dans le cas de Fictions Intimes, le livre participe entièrement de la création.



A voir également, le travail intitulé Faux-frère  (aux éditions Le Point du jour) réalisé par Laure Vasconi, en collaboration avec Sélim Nassib, écrivain et journaliste libanais, et disponible sur le site :
http://laurevasconi.revue.com/buenosaires/livre/photo1.shtml

1. CLAUDEL, Philippe. « Laure de la nuit », Fictions intimes. Trézélan : Filigranes Éditions, 2005, p. 6.
2.  Ibid.  p. 3.
3.  Ibid.  p. 7.



Julie, AS Bib-Med.


LIENS

Filigranes éditions

Editions Le Point du jour

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