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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 13:00

traductrice du basque et de l’espagnol au français,
zaldaina.
 

 


C’est chez elle à Ciboure, au Pays Basque, que nous avons toutes les trois rencontré Kattalin.

Entre deux dégustations de brownies, cookies, sablés maison et autres réjouissances, nous avons fait sa connaissance, découvert son métier de traductrice et son amour pour le Pays basque.

 K-totorika-01.jpg
                                                           
« Je suis allée chercher la culture basque. J'ai fait tout le chemin, toute seule ».

Kattalin a effectué une formation de journaliste puis une maîtrise en sciences de l’information et de la communication. Après un parcours professionnel de dix ans dans le journalisme, entre autres pour Radio France, elle a eu envie de s’installer en 1989 avec sa famille au Pays basque.

Née d’une mère française et d’un père basque « de l’autre côté » (autrement dit du côté espagnol), Kattalin met alors fin à son métier de journaliste et entame son apprentissage de la langue basque. Elle y consacre tout son temps pendant deux années, profitant du fait qu’elle est sans emploi pour s’inscrire à tous les stages possibles et imaginables.

D’un père basque, (même si son nom, biscayen, n'est pas facilement identifié au basque), Kattalin s’est intégrée très spontanément et simplement au Pays basque. On ne lui a pas transmis cette culture ; bien au contraire, elle a toujours été tue dans le sein familial, associée à une souffrance et à un traumatisme (issus de la guerre civile) pour son père qui se sentait comme exilé et qui n’a jamais parlé basque ni espagnol dans le cercle familial. Tout ce qui s’y rapportait était banni, synonyme de souffrance même pour elle.

Encore au lycée à Bayonne, quand elle côtoyait des jeunes bascophones, ce monde lui paraissait étranger.

Ce n'est qu'avec l'éloignement et les rencontres de personnes basques, lorsqu’elle a déménagé à Bordeaux, qu'elle a pris conscience de son rattachement à cette culture. Elle a découvert l’histoire de la guerre civile, enfouie par son père, puis une réflexion a fait son chemin, jusqu'à ce qu’elle prenne la décision d’apprendre la langue. « C'est l’éloignement qui m'a rapprochée ».

 

« Je ne suis pas allée chercher le travail ».

Suite à la création en 1990 de l’Institut culturel basque, Kattalin a été contactée par le directeur pour piloter un projet de magazine pour enfants (tranche d’âge de 4 à 7 ans) entièrement en langue basque et occuper le poste de rédactrice en chef de la revue appelée Xirrixta (magazine adapté de la revue française Toboggan). Entourée d’une équipe de bascophones, encouragée, Kattalin a été propulsée, immergée dans la langue basque et a pu parfaire son apprentissage en profitant de cette expérience pour commencer à traduire quelques textes.

La diffusion des magazines prend fin quelque temps plus tard pour raisons économiques : les droits à reverser aux maisons d’édition françaises étaient trop importants.

Sans travail, Kattalin se voit proposer des traductions ponctuelles par l’Institut culturel basque. Petit à petit, elle en vient à traduire son premier ouvrage en français, intitulé Euskaldunak.

Elle se met à son compte en 2004 en tant que traductrice à plein temps tout en continuant à remplir diverses missions journalistiques proposées par l'Institut culturel basque. Elle a commencé en choisissant le statut de profession libérale, mais les charges étaient trop lourdes, elle a alors opté pour le statut d’auteur qu’elle a obtenu grâce à l'AGESSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs).

Kattalin n’a donc pas eu de formation ni de diplôme de traductrice. Elle aurait pu suivre la voie empruntée par les jeunes étudiants passionnés par la traduction et se former à l’université de Vitoria (capitale de l’Alava, une des provinces du Pays Basque) qui dispense des formations de traducteurs interprètes, « de l’autre côté ». Cependant, elle n'en n'a pas ressenti le besoin car elle était déjà entraînée à écrire et déterminée à traduire le basque en s’appuyant sur ses connaissances. Elle s'est formée et perfectionnée grâce aux missions qu’on lui a confiées et à son désir d’apprendre la langue qui avait été celle de son père.

Son esprit perfectionniste l’a quand même poussée à se faire relire par des bascophones natifs en qui elle avait confiance afin d’être certaine de la fiabilité de ses traductions.

Sans se destiner à devenir traductrice, « tout s'est enchaîné très naturellement avec [s]on métier de journaliste, la transition s'est faite très en douceur d'un métier à l'autre, le fil conducteur étant quand même l'écriture ».

De plus, il y avait très peu de concurrence sur ce créneau-là ; on ne comptait comme traducteurs du basque que quelques enseignants et éditeurs déterminés.

 

« De l’autre côté, le métier est beaucoup plus normalisé ».

Tandis qu’au Pays Basque Sud, le métier est structuré et institutionnalisé, il ne l’est pas du tout au Nord, les traducteurs n’ayant pas d'institution à laquelle se référer.

« De l’autre côté », des traducteurs travaillent professionnellement dans ce domaine depuis trente ans, donc ont accumulé un savoir, une pratique. Ils ont même fondé une Association des traducteurs. La différence avec les traducteurs du Pays Basque Nord réside dans l’implication du gouvernement vis-à-vis de la langue : au Sud, la langue basque est reconnue et co-officielle avec l’espagnol ; cela favorise l’émergence de métiers liés à la langue. Cette reconnaissance de la langue par le gouvernement est essentielle pour les traducteurs, la normalisation et la persistance de leur métier.

Si l’on prend en compte que le basque est une langue rare, cela ajoute des difficultés supplémentaires à l’exercice du métier de traducteur, notamment dans la recherche de structures de publication ou dans la rémunération. Les situations économiques n’étant pas les mêmes, les tarifs en vigueur au Sud ne sont pas applicables au Nord (8 centimes le mot au Sud contre 12 centimes minimum le mot au Nord pour pouvoir vivre du métier). Les traducteurs sont payés au mot, mais cela peut varier selon le genre de publication et augmenter avec la difficulté du texte traduit. La rémunération est donc délicate à évaluer et très aléatoire. Elle peut prendre la forme d’un forfait général lorsque le travail est trop complexe à évaluer.

Au Nord, la traduction du basque a vu le jour il y a une dizaine d'années sous l’impulsion de quelques militants. Il n’existait alors pas de traducteurs officiels ; dans les maisons d'édition comme Elkar, les éditeurs s’en sortaient eux-mêmes.

En une vingtaine d’années, Kattalin a pu constater que la langue a pris de plus en plus de place car l’intérêt qu’on lui portait est allé croissant : elle a vu la création de l’Institut culturel basque en 1990 et plus récemment l’émergence de l’Office public de la langue basque. Aujourd’hui, les conditions de travail ne sont pas optimales mais les collectivités locales sont très demandeuses de traductions du basque. « C’est un intérêt intéressé », politique, un moyen de rétablir la paix après une période de tensions très fortes.

Kattalin a vraiment ressenti un désir croissant d’obtenir une culture, une identité, une langue basques. Cette aspiration s’est concrétisée avec la création des écoles « ikastola », système d'immersion qui utilise la langue basque comme véhicule de l'enseignement. Toutes les matières y sont enseignées en basque. Ce contact avec la langue est de plus en plus désiré par les parents (même quand ils ne sont pas bascophones) alors qu’il n’existe toujours pas de reconnaissance officielle de la langue par le gouvernement.

 

Aujourd’hui, la langue basque est classée parmi les trois mille langues en péril par l’Unesco. Cependant, Kattalin reste très positive quant à l’avenir du métier de traducteur. Elle continue de refuser de plus en plus de travaux et nous confie qu’ « il y a du travail pour beaucoup plus de personnes » que pour les quatre ou cinq traducteurs du basque connus à ce jour. « J'espère qu'il y aura plus de traducteurs, j'espère... ».

Tandis qu’elle traduisait tous les textes qu’on lui proposait, elle est amenée aujourd’hui à refuser des traductions, tant les demandes sont nombreuses. Elle fait ses choix en fonction de ses goûts, de sa capacité de travail et en équilibrant l’alimentaire et l’envie. C’est un métier qu’elle définit comme solitaire et qui demande une discipline certaine afin de pouvoir respecter les échéances.

Aujourd’hui, la solitude requise par son métier commence à lui peser. Mais « ce n'est qu'une troisième vie, il y en aura peut-être une quatrième » qui la mènera éventuellement « vers un journalisme qui creuse les choses ». « Je fais confiance au temps et aux rencontres ».

 K-Totorika-02.jpg

« La littérature basque représente une minuscule partie de l'édition. »

Comme nous l’avons compris, le statut des traducteurs bascophones du côté français est très différent de celui des traducteurs du sud dont le métier est bien plus reconnu, du fait du statut même de la langue.

Ce manque de reconnaissance se fait ressentir dans le rapport qu’entretient la traductrice avec le marché du livre. Elle regrette le manque d’initiative des maisons d’édition françaises qui de ce fait ignorent un pan de leur culture. Seuls Bernardo Atxaga et Kirmen Uribe sont reconnus nationalement ; Atxaga, par exemple, et plus récemment Kirmen Uribe, ont été publiés chez Gallimard. Mais encore une fois, cette découverte s’est faite grâce au marché espagnol, la traduction française a d’ailleurs été faite à partir de la traduction espagnole. Il n’y a donc que très peu de traduction directe depuis la langue source, ce qu’elle regrette.

Selon Kattalin, l’hésitation des éditeurs français s’explique par l’aspect commercial mais aussi par la vision qu’ont encore aujourd’hui les Français de la culture basque. Celle-ci est teintée de politique et de tensions, et les maisons d’édition ne se focalisent que sur ces écrits oubliant tout le pendant littéraire des écrits basques.

Or, comme elle le dit très bien et comme elle nous l’a souvent répété, le travail d’un traducteur ne peut exister que si une maison d’édition le permet, rien ne sert de traduire si le texte n’est pas voué à la publication.

Elle salue d’ailleurs le parti pris du Castor Astral de publier la la traduction de Entre-temps donne-moi la main de Kirmen Uribe.
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Cependant, heureusement pour Kattalin et pour la culture basque, certains éditeurs se lancent. Elle avoue d’ailleurs ne jamais avoir eu à décrocher son téléphone, ou plutôt à envoyer des mails, pour démarcher les éditeurs pour traduire. C’est un des aspects positifs de la condition de traducteur au Pays basque, il y a beaucoup de travail, elle doit même parfois refuser certaines propositions.

Si les éditeurs font appel à elle, c’est parce qu’elle a aussi su se créer un réseau et se faire connaître, notamment avec la revue pour enfants Xirrixta qui lui a permis de se faire un nom et d’acquérir la confiance  des acteurs du monde littéraire basque.

De plus ceux, qui ne la connaissent pas s’adressent en général à l’Institut culturel basque qui les dirige vers elle. Cet institut est un pilier indispensable à la promotion de la culture et de la langue basques.

Son autre grande chance est d’avoir la confiance totale des éditeurs, elle nous dit ne jamais avoir eu de consignes ou de contraintes de leur part. Les seules demandes qu’elle a reçues concernant ses traductions émanaient des auteurs eux-mêmes.

C’est le cas avec Kirmen Uribe, qui lui a demandé de retranscrire une langue directe et vivante.

 

« Chaque fois je suis en contact avec l’auteur, à un moment ou un autre. »

Cette demande de Kirmen Uribe sur la qualité de la langue même a été l’occasion d’une première rencontre avec l’auteur qui s’est investi dans cette traduction bien qu’il connaisse mal le français.

Son travail fini, Kattalin a de nouveau rencontré l’auteur et son traducteur espagnol pour une lecture à haute voix de sa traduction. Il s’agissait pour eux, comme pour elle, d’entendre la musicalité de la langue et d’intervenir afin de rendre plus justes certains rythmes dans les phrases.

Pour d’autres œuvres, le contact et la collaboration furent moins directs. L’auteur de L’Épée du Royaume, Aingeru Epalza Ruiz de Alda, par exemple, a relu tout le texte et a envoyé ses remarques par mail.

Pour Kattalin toutes ces interventions sont bénéfiques, il s’agit de remarques justes, et qui concernent souvent un vocabulaire spécialisé, ce qui lui permet d’enrichir sa langue. En effet, bien qu’elle puisse souvent s’aider de la traduction espagnole comme dans le cas de L'Épée du Royaume, elle peut parfois avoir à faire appel à l’auteur et plus généralement à son homologue espagnol qui maîtrise souvent mieux le français que l’auteur.

 

« Traduire en basque unifié permet à tout le monde de se comprendre et de pouvoir lire la même langue. »

La langue basque est une langue attachée à la terre, elle est très différente d’un côté et de l’autre de la frontière et même dans les différentes régions qui constituent le Pays basque. De ce fait, Kattalin traduit toujours en basque unifié qui sert de référence à toutes les autres formes de la langue à l’écrit. Ce sont surtout les verbes qui changent et sur lesquels elle doit porter son attention. La retranscription doit selon elle porter les différentes perceptions et s’adapter au style de l’auteur mais aussi aux personnes pour qui elle traduit. Dans le cas de Kirmen Uribe, par exemple, elle a respecté son désir d’une langue directe, moderne, et tout en s’attachant au sens du texte, elle a porté une attention particulière à la musicalité de la poésie. La relecture à haute voix a été une étape importante de ce travail ; c’est une technique dont elle use pour chaque texte, même pour la prose. C’est selon elle une réminiscence de son travail de journaliste radio, cette étape lui permet de savoir si son texte « sonne » juste.

Dans certains cas, elle doit faire appel à d’autres traducteurs ou aux auteurs comme nous l’avons vu pour connaître un vocabulaire spécifique. Parfois, ce n’est plus le vocabulaire mais bien la tournure de la phrase qui demande un éclaircissement. Et ce d’autant plus que le basque fait partie de ces langues qui ne marquent pas le genre ni dans son lexique ni dans ses conjugaisons, sauf pour le tutoiement qui est rarement employé. C’est d’ailleurs une des problématiques soulevées par Umberto Eco dans Dire presque la même chose. Le contexte de l’œuvre doit donc être connu afin de traduire. Cependant, ce contexte n’est pas toujours accessible à la traductrice. En effet, il lui est arrivé de traduire des extraits d’œuvres pour le site  basqueliterature.com notamment et dans ces cas-là, elle n’a pas toutes les clefs en main et doit demander quelques précisions.

Lorsqu’elle traduit du français au basque, les problématiques sont différentes. En effet, la langue française est une langue très sophistiquée qu’il est difficile d’adapter en basque. Il s’agit pour elle de la simplifier afin d’en faciliter la compréhension.

Mais il est rare que son travail s’effectue dans ce sens, du moins dans le cas de la littérature. Elle ne prend ce chemin que pour des textes administratifs, culturels, pour des expositions et plus récemment pour le livre de photographie Laxoa. La photographe, pourtant non bascophone, a en effet voulu que le livre soit traduit en basque.
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Elle préfère cependant travailler du basque vers le français qui est sa langue maternelle. Elle est d’ailleurs de plus en plus sollicitée du côté espagnol où le besoin de traduction en français se fait de plus en plus sentir.

 

« J'ai envie d'aller chercher quelque chose. »

Si elle a beaucoup de travail, Kattalin a aussi des envies. Aujourd'hui elle aimerait notamment se pencher sur l'histoire du cinéma basque en traduisant un texte du directeur de la cinémathèque basque : Joxean Fernández.

Il lui semble important que les cinéastes français aient accès à cet aspect du cinéma. Cet ouvrage s’inscrirait dans la même démarche que l’ouvrage sur le rock basque Euskal Rock n’roll, histoire du rock basque.                          

Il ne faut pas oublier que cette culture fait aussi partie d’une culture générale, même si sa réception reste assez confidentielle.

Kirmen Uribe écrit dans un de ses poèmes : « l’écrivain veut recueillir ce qui se perd à chaque instant » ; il nous semble pertinent d’adapter cela au travail de Kattalin Totorika, car quand on parle de la culture basque, on parle d’une situation d’urgence où chaque geste contribue à la sauvegarde.
 
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Zaldaina, une passerelle entre les langues et les cultures
 
Kattalin avait choisi un nom pour son activité : Zaldaina.

En euskara, la langue des Basques, zaldaina signifie « la passerelle ».

C’est de cette manière qu’elle considère son métier : être une «  passerelle entre les langues et les cultures ». Et cela, au-delà même de la seule langue basque.

En effet, notre traductrice a la passion des langues ; si elle pouvait écrire dans toutes les langues, elle le ferait (elle nous parla de l’anglais par exemple…).

Ce rôle de passeur de langues se double ainsi du rôle de passeur de cultures, l’un étant indissociable de l’autre.
 
Son principal désir est que les personnes qui ne sont pas bascophones puissent lire les œuvres d’auteurs qui écrivent dans leur langue. Ce fut d’ailleurs toujours son idée première : traduire en français pour que le public francophone puisse lire ces œuvres.

 

Cette envie est née d’une anecdote qu’elle nous conta…

Alors qu’elle assistait au Biltzar de Sare, une foire aux livres qui se déroule dans la ville depuis plus d’une trentaine d’années, le principal organisateur de cette manifestation littéraire réunit les principaux auteurs de la région, francophones ou bascophones, toujours en lien avec le Pays basque. Elle réalisa que cet homme, non bascophone, ne pouvait pas avoir accès aux œuvres originelles des auteurs qu’il invitait. Cette prise de conscience motiva cette décision de faire de la traduction.

Mais même le plus louable des efforts rencontre des obstacles : la réalité est qu’il y a très peu de lecteurs pour s’intéresser aux auteurs basques et la cause de cette absence est purement commerciale. La littérature basque est une littérature minoritaire, elle n’est pas assez rentable pour qu’on la finance…

Toute littérature fait pourtant vivre la langue dans laquelle elle est écrite ; leur sort est lié.

La disparition d’une littérature pourrait entraîner la mise en danger de la langue.

Et ça n’a jamais été aussi vrai qu’au Pays basque.



« S’il n’y a plus la langue, il n’y aura plus de culture ici, ce sera juste une culture de musée. »

Kattalin Totorika a bien conscience de la place de la langue dans la culture basque :

« S’il n'y a plus la langue, la culture n'a plus de sens. […] S’il n'y a plus la langue, il n'y aura plus de culture ici, ce sera juste une culture de musée ».

 À l’origine, Kattalin n’était pas du tout bascophone. C’est en apprenant la langue qu’elle s’est imprégnée de la culture et qu’elle s’est rendu compte de ce qu’elle représente.

L’euskara est la base de cette culture en Pays Basque. Savoir ou non le basque lorsqu’on y habite fait toute la différence dans la vie que l’on mène là-bas de manière générale.

Sans même connaître l’origine ou la situation d’un étranger, un Basque peut le considérer directement comme un ami s’il prononce quelques mots dans sa langue. C’est une étape de reconnaissance

C’est aussi ce qu’avait remarqué Victor Hugo lorsqu’il traversa les Pyrénées pour aller en Espagne :

« Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne ; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui ; vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française. »[1]

La connaissance de la langue basque tient donc une place importante dans l’intégration que l’on peut avoir en Euskal Herria (Pays basque).

D’ailleurs, la définition que l’on fait d’un Euskaldun, un Basque, en donne toute la portée :  « celui qui possède la langue ». Un Basque n’est donc pas quelqu’un qui est forcément né au Pays basque ou qui l’habite mais quelqu’un qui parle la langue. Cela semble être une spécificité propre à cette région et, de manière générale, aux minorités selon Kattalin.

Pour elle, la langue est le fondement de tout. Ce n’est pas quelque chose dont on se rend compte lorsqu’on possède une langue majoritaire mais c’est le cas pour toutes les langues des peuples minoritaires. L’existence et la survie de la culture dépendent de la pérennité de la langue.

Ce qui nous amène à penser que dans toute langue est contenu l’univers du peuple qu’elle porte.

 

« Derrière une langue, il y a tout un univers de pensée. »


Lorsqu’on l’interroge sur ce qu’elle a préféré traduire, Kattalin hésite longuement…et finit par se reporter sur l’œuvre du sculpteur Chillida[2], un artiste basque espagnol du XXème siècle ainsi que sur la poésie contemporaine de Kirmen Uribe[3].

Son intérêt pour le sujet ou l’auteur sur lequel elle travaille grandit au fur et à mesure de la traduction qu’elle réalise : en traduisant, elle apprend beaucoup de choses. C’est aussi ce qui lui plaît dans ce métier.

Parfois, les œuvres qu’elle traduit sont complexes mais cette complexité ne vient pas du fait que les œuvres soient du domaine jeunesse ou adulte. Tout dépend de l’écriture de l’auteur.

 

Certaines écritures paraissent simples à traduire mais elles ne le sont pas du tout.

Lorsque nous l’avons interrogée sur ces difficultés à traduire, Kattalin nous a confié que ce sont les portraits d’artistes réalisés le plus souvent par des critiques qui lui posent le plus de problèmes. En travaillant sur ce genre d’écrits, elle a souvent l’impression de ne pas être en conformité avec ce que les auteurs ont voulu exprimer. Ils font acte d’une écriture sophistiquée et artificielle qui se heurte à une « langue basque très concrète » sortant « de la terre », son origine. Malgré tout, il est évident qu’elle s’adapte au monde et qu’il est possible de tout traduire. Mais au-delà d’une écriture, c’est une pensée française très conceptuelle qui s’oppose à une pensée basque très matérielle.

À travers la traduction, Kattalin cherche donc à ramener les termes employés à des réalités plus concrètes et accessibles, et, surtout, que la langue basque va pouvoir transmettre.

En effet, selon elle, il y a « tout un univers de pensée, toute une façon de penser » derrière la langue. Ce n’est pas la forme qui importe le plus (la traduction est parfois difficile du français au basque ; c’est pour cela que nous retrouvons parfois des mots modernes francisés par souci de facilité), il s’agit de tenir compte avant tout de la réalité qui est incarnée.

Derrière la langue, il y a ainsi un imaginaire, une façon de penser les choses et le monde, et, ce n’est pas quelque chose propre au basque.

 

 Cette pensée rejoint la vision de plusieurs grands noms du Romantisme allemand (Herder, Goethe, Schiller, Fichte…) qui considéraient que chaque langue contenait une vision du monde particulière et qui proclamèrent, à cette époque, le droit des peuples à écrire dans leur propre langue et l’importance de sauvegarder ainsi toutes les langues qui existent.


 
« Une langue marquée par l’Histoire » .

En dehors d’une vision du monde, l’euskara porte en lui l’histoire du Pays basque marqué par un passé très récent et encore tabou.

En effet, les années qui suivirent la guerre civile espagnole furent secouées par les revendications, le militantisme et la lutte armée. Beaucoup de choses ne sont pas encore résolues et les personnes touchées par cette histoire n’arrivent pas encore à en parler simplement. À cause de cela, de l’extérieur, tout ce qui est lié à la culture basque est obligatoirement rapproché du terrorisme et de la violence.
 
Qu’on le veuille ou non, la langue est ainsi marquée et liée à ce passé encore présent.

Elle est le fruit d’un combat. Si Kattalin peut réaliser ce métier de traductrice, c’est grâce à ce combat qui a été mené.

Elle nous expliqua qu’à cette époque, l’euskara  était voué à disparaître. Sa renaissance est venue de la guerre civile et de la lutte contre le franquisme.

Tout ce qui voulait détruire la culture basque lui a donné la force de se battre.

Il faut rappeler que ce fut une époque où l’identité basque était écrasée et où l’on empêcha les Basques de parler leur langue. Parler le basque était une honte et un complexe.

Avoir seulement le basque comme langue signifiait que les gens resteraient en permanence  des paysans ; « pour s’en sortir, il fallait parler français. »

à cause de cette empreinte historique que porte la langue basque, il y a tout de même encore des réticences à publier des auteurs basques. « Les blessures sont encore vives » et l’on ne sort pas si facilement d’une période comme celle-là.

Même maintenant, certaines personnes associent les ikastola (écoles où le véhicule de l’enseignement du savoir est le basque) au militantisme et à une certaine vision de la politique. D’autres en sont dégagés et d’autres encore, venant de l’extérieur, régénèrent cette vision.

C’est ainsi qu’au fur et à mesure, cette image change : les problématiques en littérature évoluent également. Certains auteurs commencent à parler d’autre chose, comme Kirmen Uribe et le Pays basque, vivant plus ou moins en paix, s’ouvre à de nouvelles influences. Un revirement assez récent a d’ailleurs eu lieu : on revendique dorénavant de parler le basque ; un comportement en totale contradiction avec tout ce qui a été vécu jusqu’à maintenant.

 C’est une attitude qui fait débat en France et qui soulève la problématique non résolue de l’identité nationale. Le pays reste divisé sur ce sujet : désireux à la fois de sauvegarder la culture française et les cultures de chaque région, il craint néanmoins la montée des régionalismes et des demandes d’autonomies.

 

 « On a un niveau d’exigence qui est beaucoup plus bas qu’ailleurs. »

Qui dit région sous-entend langue minoritaire.

Le basque en étant une, sa production littéraire n’est pas très connue et répandue. De cette manière, les traducteurs ne sont pas assez critiques vis-à-vis d’eux-mêmes.

Le niveau d’exigence est beaucoup moins élevé. « On se contente de ce qu’il y a. »

Les traducteurs en sont venus à ce raisonnement du fait qu’il a fallu déjà beaucoup se battre pour obtenir tout ce qu’il y a à l’heure actuelle ; en effet, il y a vingt ou trente ans, il n’y a avait rien.

C’est une réalité en contradiction avec ce que l’on peut observer dans le domaine scolaire ; dans les ikastola le niveau d’exigence est beaucoup plus haut que la moyenne : « il faut montrer que les élèves qui sont en immersion et qui apprennent toutes les matières en basque ont un aussi bon niveau sinon meilleur que les autres ». C’est un combat d’ailleurs encore actuel. Mais ce n’est pas toujours quelque chose que l’on retrouve dans les études supérieures.

Dans le domaine littéraire, l’exigence reste donc modérée.

Bien consciente de cette réalité, Kattalin prend toujours du recul sur les compliments qu’elle reçoit ; elle relativise et ne se contente pas seulement de ce qui est dit bien que les retours soient rares.

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Pour clore la retranscription de cette interview menée en terre basque, voici un petit passage de notre travail traduit en basque par Kattalin.

Nous ne pouvions rendre ces pages sans vous faire découvrir cet euskara qui fait battre le cœur de la vie littéraire du Pays Basque…

 

« L’euskara est la base de cette culture en Pays basque. Savoir ou non le basque lorsqu’on y habite fait toute la différence dans la vie que l’on mène là bas de manière générale.

Sans même connaître l’origine ou la situation d’un étranger, un basque peut le considérait directement comme un ami s’il prononce quelques mots dans sa langue. C’est une étape de reconnaissance.

C’est aussi ce qu’avait remarqué Victor Hugo lorsqu’il traversa les Pyrénées pour aller en Espagne : « Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne ; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui ; vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française. »

 

« Euskara da euskal kulturaren oinarria. Euskal Herrian bizi direnentzat, euskara jakiteak ala ez jakiteak egiten du diferentzia eguneroko bizitzan. Arrotz baten jatorria edo honen egoera ezagutu gabe ere, Euskaldun batek adiskidetzat har lezake hitz batzuk euskaraz erraten baditu. Bestearen ezagutzeko urrats bat da.

Victor Hugo bera horretaz ohartu zen Pirinioak zeharkatu zituenean Espainiara joateko asmoz : « Erraiozu euskal hitz bat menditar bati mendian ; hitz hori erran aitzin, ez zinen gizon bat haren gustuko ; hitz hori erran eta, haren anaia bihurtu zara. Gaztelera hizkuntza arrotza da hemen, frantsesa bezala. »

 

K-Totorika-07.JPGVue depuis l'appartement de Kattalin sur Ciboure.
 


Nous avons partagé avec Kattalin un moment intense et inoubliable. C’est avec émotion et satisfaction que nous l’avons quittée, riches de notre rencontre et de notre échange.

 
Ambre, Charlotte et Maitena, lp bibliothécaire.


Bibliographie
 
Voici une bibliographie des principaux ouvrages traduits par Kattalin Totorika.

Association Arrasate Argitan. Arrasate. 2003
Traduit du basque

Association Arrasate Argitan. Oňati. 2005.

BARANDIARAN, Joxemiel. Esquisse ethnographique de Sare. Avril 2011.
Traduit de l’espagnol au français

CANO, Harkaitz. Batere valsik gabe amaituko da narrazio hau ere. Senez-EIZIE, 2006.
Extrait traduit de l’euskara

COUARTOU, Sylvette et AMSPACH, Marko. Bataklon eta Karamelo sorgina. Alberdania, 2008.
Livre pour enfants traduit du français au basque

 COUARTOU, Sylvette et AMSPACH, Marko. Bataklon Ilargiaden. Alberdania, 2009.
Livre pour enfants traduit du français au basque

DABADIE, Séverine et ETXEZAHARRETA, Christiane. Laxoa, euskal pilotaren iturburua. Ciboure : La Cheminante, 2011.
Traduit du français au basque
 

DA CRUZ Vincent et RENO, Isabelle. Ika-ren mundua. Tome 1. Cambo : Aitamatxi, 2009.

DA CRUZ Vincent et RENO, Isabelle. Ika-ren mundua. Tome 2.  À compte d’auteur, 2011.

EPALTZA, Aingeru. L’épée du royaume. Bayonne : Elkar, 2011.
Roman historique traduit du basque au français

Kantuketan, l’univers du chant basque : écriture du livret (en basque et en français) accompagnant le CD OCORA-Radio France consacré au chant basque, 2006.

LAXALT, Txomin. Euskaldunak. Editions Bay Vista, 2001.
Traduit du français au basque

Musée Chillida-Leku. Chillida-Leku Museoa. Hernani : Musée Chillida-Leku, 2003
Traduit de l’espagnol et du basque

 Super seme. Commande de l’association Garazikus, 2004.
Pièce de théâtre traduite du basque au français

URIBE, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Le Castor Astral, 2006
Traduit du basque au français

 
Notes


[1] HUGO Victor. Voyage vers les Pyrénées. Editions du Félin, Paris, 2001. p. 266

[2] Chillida Leku-Museoa. Musée Chillida-Leku d’Hernani, 2003.

[3] URIBE Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Le Castor Astral, 2006.

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Published by Ambre, Charlotte et Maitena - dans traduction
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