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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 07:00

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Adolfo BIOY CASARES
La Trame céleste

La trama celeste

traducteur

Édouard Jimenez

Robert Laffont

Pavillons, 1998,

Livre de poche, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est souvent difficile, lorsque l’on parle d’un recueil de nouvelles, de trouver un point de départ pour développer son propos. À tout seigneur tout honneur, commençons par présenter l’auteur dudit recueil.

Adolfo Bioy Casares est né le 15 septembre 1914 à Buenos Aires, au sein d’une famille de riches propriétaires terriens, ce qui le met à l’abri sa vie durant des soucis d’argent.  Doté d’origines béarnaises par son père, il a une grande culture française en même temps qu’une tendresse particulière pour le pays.

En 1931, il rencontre Jorge Luis Borges, qui reste son ami pendant plus de quarante ans.  A deux, ils écrivent notamment des pastiches de romans policiers sous le pseudonyme de Bustos Domecq.  C’est avec L’invention de Morel, publié en 1940, qu’Adolfo Bioy Casares connaît le succès. Préfacé par Jorge Luis Borges qui en parle comme d'un chef-d’œuvre, ce roman impose son auteur comme maître du fantastique dans la littérature sud-américaine.  Les nombreux ouvrages  publiés par la suite n’ont  fait que confirmer la position d’Adolfo Bioy Casares comme auteur de référence :

—  1940 : L'Invention de Morel

—   1945 : Plan d'évasion

—  1954 : Le Songe des héros

—  1969 : Journal de la guerre aux cochons

—  1973 : Dormir au soleil

Nouvelles :

—  1945 : Nouvelles fantastiques

—  1971 : Nouvelles d'amour

—  1986 : Nouvelles démesurées

En collaboration avec Jorge Luis Borges :

—  1942 : Six problèmes pour Don Isidro Parodi

—  1967 : Chroniques de Bustos Domecq

—  1977 : Nouveaux contes de Bustos Domecq

 

 

 

La trame céleste est un recueil de  deux titres,  « La Trama Celeste » (1948) et « Historia Prodigiosa » (1956), publié en France dans la collection « Pavillons » chez Robert Laffont.  On remarque dans les six nouvelles certains procédés typiques de la littérature fantastique.

 On peut définir le fantastique comme l’irruption du surnaturel dans le quotidien, quotidien qui en devient effrayant.

 

« [Adolfo Bioy Casares] déploie une Odyssée de prodiges qui ne paraissent admettre d’autre clef que l’hallucination ou le symbole, puis il les explique pleinement grâce à un seul postulat fantastique, mais qui n’est pas surnaturel. »

« Bioy renouvelle pleinement un concept […] que Dante Gabriel Rossetti a formulé dans une musique mémorable : I have been here before/ But when or how I cannot tell »

« J’ai discuté avec son auteur les détails de la trame, je l’ai relue ; il ne semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite. »

Extraits de la préface de L’invention du docteur Morel par Jorge Luis Borges.

 

Pour obtenir ce résultat, Adolfo Bioy Casares fait appel à deux types de procédés dans la construction de ses nouvelles :

 

—  la collision entre passé et présent dans « En mémoire de Paulina », où le narrateur reçoit la visite tardive et mystérieuse de son ex-fiancée, visite qui se révèle n’être qu’une illusion ; « Des rois futurs » confronte un homme devenu adulte à ses anciens camarades d’enfance, lesquels sont devenus fous et font des expériences génétiques ; « L’idole » est une statue au passé chargé, achetée par un marchand d’antiquités et dont la présence devient de plus en plus inquiétante…

 —   l’enchâssement de plusieurs récits successifs dans « La trame céleste », « L’autre labyrinthe » et « Le parjure de neige ».


Dans les trois premières nouvelles, le passé revient hanter le narrateur, généralement sous la forme d’une femme, qui incarne un amour déçu, une opportunité ratée ou même une antique religion au service d’une divinité sanguinaire… Pris au piège de ce qui aurait pu être, le narrateur devient incapable de distinguer ce qui est, et perd peu à peu le contacte avec la réalité, entraînant le lecteur dans sa chute.

 

Plus complexe à décrire, le deuxième procédé est aussi plus simple : il s’agit pour Adolfo Bioy Casares de créer trois ou quatre couches de narration successives, afin de faire perdre ses repères à son lecteur. Ainsi, dans « La trame céleste », le narrateur lit une lettre dans laquelle un ami retranscrit une histoire que lui a racontée un troisième personnage. Ces nouvelles à tiroir, ou polyphoniques, brouillent la situation d’énonciation pour le lecteur, mais permettent de donner plus facilement une explication plausible.

                                                                                                                                        

En effet, quand il s’agit de faire face à son passé, le narrateur ne dispose d’aucun recul et doit affronter directement ses propres perceptions, ce qui brouillent quelque peu son jugement ; tandis que s’il s’agit d’un récit à plusieurs voix, le narrateur principal dispose d’une vision d’ensemble de la situation, ce qui fait qu’il peut réfléchir plus calmement et logiquement à la situation. Logique, et non pas rationnelle ; car il faut notamment accepter le fait qu’un avion puisse servir à effectuer des passes magiques qui ouvriraient un passage entre deux univers et provoqueraient un saut dans une dimension parallèle pour trouver un début d’explication…

 

« En mémoire de Paulina »  (extrait)

« Notre misérable amour n’avait pas arraché Paulina à la tombe. Il n’y avait pas eu de fantôme de Paulina. J’avais serré dans mes bras un fantôme monstrueux, fruit de la jalousie de mon rival. […] Ourdir cette fiction est le tourment de Montero. Le mien est plus réel. C’est la conviction que Paulina n’était pas revenue parce qu’elle avait été déçue de son amour. C’est la conviction que je n’avais jamais été son amour. C’est la conviction que Montero n’ignorait pas certains aspects de sa vie que je n’ai appris qu’indirectement. C’est la conviction qu’en la prenant par la main – au moment supposé de la jonction de nos deux âmes –, j’avais obéi à une supplication de Paulina qu’elle ne m’avait jamais adressée, mais que mon rival avait entendue à maintes reprises. »

 

Mais la désorientation du lecteur ne suffit pas à Adolfo Bioy Casares. Comme pour le fantastique occidental, il fait en sorte que l’attention puisse se focaliser sur un objet, qui par la modification de son statut fait prendre conscience de la bizarrerie de la situation. On se souvient de la carafe du Horla de Maupassant : le niveau baissant indépendamment de la volonté du narrateur, celui-ci en a déduit la présence d’une entité étrangère. Le même schéma se retrouve dans certaines nouvelles du recueil.  Ainsi, dans la première nouvelle, « En mémoire de Paulina », le narrateur découvre le fin mot de l’histoire grâce à un petit cheval de jade, offert jadis à sa fiancée, et qui change de place  au gré de souvenirs qui ne sont pas les siens. L’idole n’est autre qu’une statue en bois, représentant un chien sans yeux et couverte de clous, donc à l’aspect oppressant... La légende veut que chaque clou représente une âme qui lui a été offerte en sacrifice, ce qui pousse le narrateur à s’inquiéter pour la sienne. Les objets deviennent les outils de l’étrange, qui s’introduit de fait dans le quotidien et fabrique grâce à eux une opportunité pour le surnaturel.

 

« L’idole » (extrait )

« Geneviève et sa mystérieuse besogne ne m’inquiètent pas. Je n’ai pas peur. Au bas de ces pages, je tracerai, avec détermination et soin, le mot FIN ; puis je m’abandonnerai (soulagé, tel celui qui revient, après une douloureuse tentative de séparation, vers la femme aimée) à la froide, tendre et chaste étreinte de mon lit, et je m’endormirai dans la béatitude. Quelle paix ! La longue journée de travail m’a mis en communication, enfin, avec la vérité. Une kyrielle de coïncidences facilement explicables – ou inexplicables, à l’instar de la vie et de nous-mêmes – m’ont inspiré une histoire fantastique, dont je suis, outre le héros, la victime. Je dormirai sans crainte. Geneviève ne me volera pas mon âme (y a-t-il mythe plus stupide que celui de Faust ?). On ne peut pas voler l’âme de ceux qui l’ont déjà perdue ; moi, quand je suis heureux, j’ai l’âme chevillée au corps…

Geneviève m’a interrompu à cet instant. Elle est entrée dans ma chambre, et, témoignant d’une singulière sollicitude, d’un ton de reproche affectueux, elle m’a dit que c’est déjà le matin, qu’il faut que je me couche, que je dois me reposer, que je dois dormir. »

 

Et le narrateur est seul, face à ses doutes et ses angoisses ! Il ne peut même pas compter sur une présence féminine, maternelle et rassurante ; au contraire, dans les nouvelles d’Adolfo Bioy Casares, la femme est généralement un personnage fourbe, mystérieux, qui provoque dans une majorité de cas le malheur du narrateur masculin. Paulina est l’ancienne fiancée traîtresse du narrateur, partie avec un autre après une soirée. Geneviève est la prêtresse de « L’idole », chargée de lui amener d’innocentes âmes en sacrifice. Le complot de « L’autre labyrinthe », qui provoque la mort de deux hommes, est entièrement dû au caprice d’une seule femme appelée Madeleine. C’est aussi une femme, Lucia, la cadette de trois sœurs, qui conduit « Le parjure de neige » à la mort. Toutes ces femmes apparaissent non pas comme des personnages secondaires, mais comme des créatures fantastiques, tentatrices, un peu mythologiques, destinées à conduire l’homme au trépas, ou tout du moins à la folie.

 

La perte des repères spatio-temporels dans la situation d’énonciation, et la perte de contact avec la réalité que cela provoque, la révélation du surnaturel par le changement de statut des objets du quotidien, et la présence fantomatique et inquiétante des femmes sont autant d’éléments qui attestent du côté fantastique des nouvelles du recueil. Tous ces éléments sont tirés d’une étude plus ou moins approfondie dudit recueil. Mais au-delà de l’aspect littéraire, indispensable pour qui s’intéresse à la littérature fantastique et aux textes représentatifs de celle-ci, La trame céleste est plus qu’agréable à lire. À travers ces six nouvelles, l’auteur réinvente la réalité et oblige le lecteur à ouvrir les yeux sur tout ce qu’elle a d’étrange. Les phoques pourraient gouverner le monde, une chambre bien meublée peut faire voyager dans le temps, on peut échanger sa place avec un alter ego d’un autre univers sans s’en apercevoir, on peut arrêter l’écoulement du temps en répétant les mêmes actions à l’infini… On peut tout en littérature. Et c’est ça, surtout, qui est fantastique.

 

 

 Marie, A.S. Éd.-Lib.

 

 

Sources

Wikipédia
Le héros des femmes, d’Adolfo Bioy Casares.
www.cogitorebello.com, article du 16 février 2008, « Adolfo Bioy Casares ? Enchantée ! »
http://jacbayle.perso.neuf.fr/livres/Utopie/BioyCasares.html, interview du 16 novembre 1995 du Figaro Littéraire.


 

 


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Published by Marie - dans Nouvelle
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