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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 19:00
Kourouma en attendant le vote des betes sauvages










Ahmadou KOUROUMA
En attendant le vote des bêtes sauvages

Ed. Du Seuil, 1998
Collection Points, 2000
















« Les dictateurs africains se comportent dans la réalité comme dans mon roman. Nombre de faits et d'événements que je rapporte sont vrais. Mais ils sont tellement impensables que les lecteurs les prennent pour des inventions romanesques. »

C'est en ces termes qu'Ahmadou Kourouma parlait de En attendant le vote des bêtes sauvages au cours d'un entretien paru dans le n°75 de Politique africaine (octobre 1999). Nous voilà prévenus : cette oeuvre vise à la dénonciation politique. Mais pas seulement. Empruntant à la forme du donsomana, genre littéraire malinké que Kourouma définit comme un récit évoquant « la vie des chasseurs, leur lutte magique contre les animaux et les fauves », ce roman laisse régulièrement affleurer à la surface du texte des échos épiques et féériques qui le poussent vers une tonalité de réalisme magique.

Résumé et structure


Le genre du donsomana influe sur toute la structure du texte, qui se trouve alors divisé non en chapitres, mais en veillées, au cours desquelles le sora (ou griot) raconte toute la vie du dictateur Koyaga, en présence de celui-ci, depuis le mariage de ses parents jusqu'à la révolte populaire à laquelle il doit finalement faire face, en passant par sa jeunesse, son accession au pouvoir, son mode de gouvernement, les tentatives d'assassinat dont il a été la victime et la vie de son ministre Maclédio. Dès le début, le donsomana est présenté comme un récit purificatoire... De quoi Koyaga doit-il donc se purifier ? C'est ce que l'assistant du sora, le cordoua, se chargera de nous dire, par de nombreuses interventions inopinées... Dès l'ouverture du récit (« Votre nom : Koyaga ! Votre totem : faucon ! »), le sora s'adresse directement au dictateur, en un style direct dynamique qui persiste jusqu'à la fin du roman. Encensement ostentatoire ou accusation voilée ? Koyaga devrait certainement réfléchir à la question...

Chaque veillée est associée à un thème dominant, la tradition, la mort, le destin, le pouvoir, la trahison ou encore la fin. Chaque thème est illustré par de nombreux proverbes africains, tels que « Quand le fort occupe le chemin, le faible entre dans la brousse avec son bon droit » (sur le pouvoir, veillée IV). De là à penser que ces thèmes sont ceux qui sous-tendent le parcours du dictateur, il n'y a qu'un pas ; comment, dans ce cas, ne pas interpréter le dernier (la fin) comme une menace implicite ? De fait, si Koyaga, à la fin du récit, en est réduit à devoir faire dire son donsomana purificatoire afin de retourner le sort en sa faveur, c'est précisément parce qu'il est en sérieuse difficulté... Quoi qu'il en soit, la construction cyclique du roman ne peut qu'être remarquée.

Langue et style


Bien qu'imitant une transmission orale, la langue de Kourouma est très travaillée, très écrite en somme, et ne lasse jamais, car l'auteur d'En attendant le vote des bêtes sauvages sait alterner les tonalités avec un brio rare. Qu'il soit apprécié ou pas, son style, parfois flamboyant, parfois truculent, ne peut en aucun cas laisser indifférent. Pour exemple, cet extrait mémorable de la deuxième veillée, à propos du passage des éléphants dans la forêt, p.71/72 :

« La transhumance des gros provoque d'abord un reflux et ensuite un flux des bêtes et oiseaux de toutes les espèces. Les centaines de pachydermes arrachent et défont les lianes, renversent les arbres, créent un couloir et avancent. Dans le silence de la grande forêt tropicale, le vacarme est plus assourdissant que les orages du mois d'avril. Les singes, les antilopes, les serpents et les oiseaux effrayés abandonnent les gîtes, débandent, détalent ou volent vers des refuges plus cléments. C'est le reflux.

Mais, sous les pattes des pachydermes, le sol se tapisse de glands, de fleurs et des fruits frais, fins et sains des sommets. Ce sont les victuailles recherchées par des rongeurs qui, appâtés, par colonies se précipitent sous les pattes des éléphants. Et par milliers se dont écraser. Leurs restes attirent les carnivores et les rapaces. La bouse fumante qui couvre le couloir ouvert par le troupeau affriande des nuées d'insectes que des milliers de passereaux chassent et gobent. Les passereaux sont à leur tour pourchassés par des centaines d'oiseaux de proie. C'est donc des troupeaux de rongeurs et de carnivores, des nuages d'insectes et volées d'oiseaux qui s'enfoncent, s'engouffrent dans le couloir ouvert par le troupeau de pachydermes, le survolent et le suivent. C'est le flux. »


C'est pourtant dans un tout autre registre que se situe l'évocation des relations entre Koyaga et Maclédio, à la dernière page de cette même veillée :

« Depuis ce jour, Maclédio est devenu votre pou à vous, Koyaga, perpétuellement collé à vous. Il reste votre caleçon œuvrant partout où vous êtes pour cacher vos parties honteuses. Cacher votre honte et votre déshonneur. Il ne vous a jamais plus quitté. Vous ne vous déplacerez jamais plus sans lui. »

Autant dire que la relation d'allégeance est évoquée sous un angle assez peu habituel. Mais quel que soit le ton, emphatique ou sardonique, prophétique ou prosaïque, le plaisir des mots est une évidence dans l'écriture de Kourouma. Il suffit de lire un extrait de l'énumération des animaux de la réserve (sixième veillée, p.378/379) pour s'en convaincre :

« Se mêlaient à eux, les accompagnaient ou les suivaient, les colonies d'antilopes : bubales, hippotragues, situtongas, bongos, céphalophes de rutilatus, noirs, de dorsalis, de Maxwell, à dos jaune et de Jentink. Se mêlaient à eux, les accompagnaient ou les suivaient les grands buffles des savanes, d'éléphants, des bandes de phacochères, de lions, de léopards, de cynhyènes, », etc., la liste complète courant sur plus d'une page !


Thématique et enjeux

L'un des aspects les plus percutants du roman est peut-être l'union étroite qu'il réalise entre folklore traditionnel et récit contemporain. Les diplomates se promènent avec des grigris cachés sous leur complet veston. Les affaires de l'Etat sont menées d'après les conseils des marabouts. Et surtout, les affrontements politiques font appel à des armes magiques ! Le passage le plus remarquable, dans cette optique, est certainement le putsch de Koyaga contre Fricassa Santos, qui vire rapidement au duel de sorcellerie entre grands initiés : tandis que Fricassa Santos provoque la panne générale d'électricité dans tout le pays et se change en tourbillon de vent pour s'enfuir, Koyaga fait appel à un devin pour le localiser. Mais le narrateur intervient toujours pour proposer aux esprits résolument cartésiens une explication rationnelle en guise de roue de secours, ne fermant ainsi la porte à aucun des deux univers.

La raison de cette cohabitation est à chercher directement dans les genres dont s'inspire l'auteur : d'une part, le donsomana, geste de chasseur, donc récit héroïque (pour s'en convaincre, il suffit de lire les fameux passages de la deuxième veillée au cours desquels Koyaga vainct successivement trois bêtes sauvages redoutables car douées de magie) ; de l'autre, la satire politique, une dimension très présente.

D'abord, En attendant le vote des bêtes sauvages serait un roman à clefs, dans les pages duquel défileraient sous divers noms d'emprunt Eyadéma, Théodore Laclé, Houphouët-Boigny, Mobutu, Hassan II, Bokassa... Diverses personnalités du monde réel d'autant plus repérables que si leurs noms ont été modifiés, leurs totems, en revanche, sont conservés (et soigneusement soulignés !). D'autre part, le cordoua, grâce à son rôle de « fou du roi », peut se permettre de donner aux paroles du sora un écho nettement moins élogieux. Exemple p.10 :


« Tiécoura, tout le monde est réuni, tout est dit. Ajoute votre grain de sel. Le répondeur joue de la flûte, gigote, danse. Brusquement s'arrête et interpelle le président Koyaga.
– Président, général et dictateur Koyaga, (…) nous dirons la vérité. (…) Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats...
– Arrête d'injurier un grand homme d'honneur et de bien comme notre père de la nation Koyaga. »


De plus, le sora lui-même semble parfois moins élogieux qu'on voudrait nous le faire croire. Il insiste lourdement sur certaines insuffisances de Koyaga ; par exemple, quand il évoque la panne d'électricité provoquée par Fricassa Santos, il suggère en passant que Koyaga est surestimé par ses hommes... et s'appesantit sur le sujet avec une complaisance manifeste.

Mais la veillée au cours de laquelle la dénonciation politique est la plus patente est sans conteste la quatrième : Koyaga, fraîchement parvenu à la tête du pays, se lance dans un grand voyage diplomatique visant à observer les us et coutumes de ses nouveaux collègues, à savoir les pires dictateurs du continent. Commence alors un remarquable panorama d'atrocités, qui fait défiler trahisons, méthodes originales de torture, sacrifices humains déguisés en assassinats politiques... Un pic de cynisme est atteint avec le personnage du dictateur Tiékoroni, qui, d'humeur charitable, se propose de donner à son collègue débutant dans la profession les trois règles d'or qui feront de lui un parfait dictateur : ne jamais séparer ses caisses privées de celles de l'Etat, ne jamais établir de distinction entre la vérité et le mensonge, passer maître dans l'art de la manipulation.

La critique politique se fait volontiers satirique. Dans cette perspective, on peut citer le passage de la rencontre entre Koyaga et Maclédio, au cours duquel Maclédio s'en donne à coeur joie en tournant Koyaga en ridicule : Koyaga ayant commis l'erreur de lui faire lire sa proclamation, Maclédio la couvre littéralement d'annotations doctorales visant à la faire finalement ressembler à « une vraie proclamation », ce qui en dit long sur la qualité du texte avant retouches !

Le roman s'achève sur un pic de cynisme jusqu'alors inégalé :


« Vous préparerez (…) des élections au suffrage universel supervisées par une commission nationale indépendante. Vous briguerez un nouveau mandat avec la certitude de triompher, d'être réélu. Car vous le savez, vous êtes sûr que si d'aventure les hommes refusent de voter pour vous, les animaux sortiront de la brousse, se muniront de bulletins et vous plébisciteront. » (p.381)

Une sortie énigmatique, qui n'est pas sans laisser la porte ouverte à interprétations. Que signifie ce « vote des bêtes sauvages » ? Au vu de ce qui est dit de lui, Koyaga est certainement capable de les ensorceler, mais sans doute faut-il plutôt y voir un trait plus sarcastique : les animaux étant mieux traités que les êtres humains dans le gouvernement de Koyaga, qu'il soit élu par eux relève de la logique la plus pure. Néanmoins, on est très tenté de pencher pour une lecture plus métaphorique : les « bêtes sauvages » ne sont rien d'autre que les hommes, tels qu'ils ont été décrits au fil du roman.

Emilie, AS Bibliothèques 2009/2010


Ahmadou KOUROUMA sur LITTEXPRESS

Ahmadou-Kourouma-Allah-n-est-pas-oblig-.gif


Article d'Aude sur Allah n'est pas obligé.



Russell-banks-American-Darling.gif


Parallèle de Patricia entre American Darling de Russell Banks et Allah n'est pas obligé.

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commentaires

Kabore Julien 19/12/2015 12:48

Bonjour. Moi, je n'arrive pas à lire texte sur le roman de Kourouma.

ket ken 10/01/2016 15:56

lis seulement. ou b1 u n sais pas lire

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