Lundi 28 décembre 2009 1 28 /12 /Déc /2009 07:00
Ahmadou Kourouma Les soleils des independances









Ahmadou KOUROUMA
Les soleils des Indépendances

Presses de l'université de Montréal, 1968
Seuil, 1970
Points,
1995













L’AUTEUR


Ahmadou Kourouma, auteur ivoirien, est né en Côte d’Ivoire en 1927 et mort à Lyon en 2003. D’origine malinké, une ethnie que l’on retrouve dans plusieurs pays africains, Kourouma commence ses études à Bamako au Mali, puis les poursuit en France, à Lyon. Il revient vivre dans son pays lors de la proclamation de l’indépendance de la Côte d’Ivoire en 1960, mais est très vite inquiété par le régime du président Félix Houphouët-Boigny. Kourouma est contraint à l’exil. C’est en 1968 qu’Ahmadou Kourouma publie son premier livre, Les soleils des Indépendances, portant ainsi un regard très critique sur les gouvernements postcoloniaux. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’il écrira son deuxième livre, Monnè, outrages et défis. Suivent dans les années 1990 En attendant le vote des bêtes sauvages, puis, au début des années 2000, Allah n’est pas obligé qui retrace le parcours d’un enfant soldat, livre plébiscité par la presse et couronné par le prix Renaudot et le Goncourt des lycéens. Très engagé politiquement, il dénoncera la guerre civile qui éclate en 2002 dans son pays. Cet ardent militantisme transparaît d’ailleurs dans tous ses romans.


L’HISTOIRE


Avec son premier roman, Les soleils des Indépendances, Ahmadou Kourouma nous plonge dans l’Afrique noire de la période postcoloniale. Il trace le parcours de Fama, prince déchu de la lignée des Doumbouya et dernier descendant de cette dynastie du Horodougou, qui respecte malgré tout la tradition des anciens dans une société en plein bouleversement. Cette société est celle de la République de la Côte des Ebènes, un pays imaginaire particulièrement tourmenté et en proie à de grands changements. Pour vivre avec sa femme, la belle Salimata, Fama est contrait de quitter le Horodougou, terre de ses ancêtres, pour vivre dans la capitale. Là, ses journées se résument à arpenter les différents lieux de funérailles en ville en quête d’oboles, afin d’assurer son quotidien, et à prier Allah quatre fois par jour en espérant que celui-ci veuille bien accorder la maternité à sa femme.

Cette dernière fait d’ailleurs tout son possible pour son ménage, en allant plusieurs fois par jour au marché pour vendre de la bouillie sucrée préparée par ses soins. Ses efforts sont aussi tournés vers le combat contre une stérilité qu’elle abhorre, son plus grand souhait étant de pouvoir voir son ventre s’arrondir. Elle use donc de tous les moyens à sa disposition pour favoriser sa fertilité : consultation de son marabout Abdoulaye, acrifices, danses rituelles… En vain.

Les funérailles du cousin
de Fama, Lacina, lui donnent l’occasion de revenir à Togobala du Horodougou, les terres de ses ancêtres et son royaume légitime. C’est là qu’il va redécouvrir l’histoire, son histoire, celle de la gloire de la lignée des Doumbouya, une dynastie autrefois respectée et prospère, anéantie par l’avènement des Indépendances et la fin du système politique et de chefferie d’antan. Fama prend alors conscience de son envie de vivre désormais parmi les siens. Fort de ce constat, Fama décide de rentrer dans la capitale pour exposer son souhait à sa femme Salimata. Le féticheur de la famille des Doumbouya le lui déconseille, conscient de l’instabilité politique du moment, pour la survie de la lignée des Doumbouya. Mais Fama se lance quand même dans le voyage et, à peine arrivé, le voilà arrêté et fait prisonnier, puis jugé et condamné injustement pour avoir participé au complot visant à renverser le régime politique en place. Finalement, c’est dans une libération inattendue que s’éteint peu après la lignée des Doumbouya et son histoire.


ANALYSE

Ecrit en 1968, le texte d’Ahmadou Kourouma vient éclairer une période trouble de l’histoire de l’Afrique, à savoir la période postcoloniale. Les soleils des Indépendances a été écrit en réaction contre les régimes politiques africains issus de la décolonisation, dans une société en pleine transformation politique, économique et sociale dont l’auteur fut témoin. C’est donc un retour dans le temps que nous propose Kourouma, avec le renouveau de tout un continent confronté à son propre destin, comme l’évoque de manière allégorique le titre de l’ouvrage.

Les soleils des Indépendances aborde ainsi des thèmes propres à la culture africaine, et se veut dénonciateur. Le contexte historique, présent tout au long du livre joue un  rôle certain et influence la destinée des personnages. C’est en effet à cause de la fin de la colonisation, de la proclamation de l’indépendance du pays pour devenir la République de la Côte des Ebènes, et de l’avènement d’un nouveau régime politique autonome, que la dynastie des Doumbouya perd son statut et ses privilèges, comme bon nombre de dynasties et chefferies semblables en Afrique. On peut donc y voir un lien clair avec la propre histoire de l’auteur, et faire un parallèle évident entre la République de la Côte des Ebènes et la Côte d’Ivoire, pays natal d’Ahmadou Kourouma. Ainsi qu’avec les bouleversements politico-socio-économiques que le passage de l'état de colonie à celui d'état indépendant entraîna à l’époque (indépendance de la Côte d’Ivoire proclamée
en 1960 par Félix Houphouët-Boigny qui devint le premier président de ce pays). On peut de plus, élargir cette analyse à d’autres pays africains devenus indépendants à la décolonisation.

Ce contexte historique caractérisé par le renouvellement de tout un continent s’oppose dans ce roman à la culture africaine, au respect des fétiches et rituels sacrés, aux croyances africaines, aux mythes et coutumes locaux qu’une société développée ne saurait comprendre. Cette opposition résulte d'une cohabitation difficile entre deux univers différents : une société avide de changement et de renouvellement et des traditions africaines ancestrales. Kourouma exprime très bien cette dualité impossible ou difficile à travers le personnage de Fama, homme très attaché au respect des traditions mais qui évolue tout de même dans son temps et espère changer les choses en prenant parti dans la politique par exemple. Cependant, sa soudaine prise de conscience d’un nécessaire retour aux racines au pays de Horodougou et sa fin tragique reflètent cette opposition entre tradition et renouvellement. Celle-ci serait donc impossible ?

La notion de frontière est aussi un thème qui possède toute son importance chez Kourouma, essentiellement vers la fin du récit. A travers le parcours de Fama, on ressent toute la frustration du personnage devant son incapacité de rejoindre Togobala, capitale de la République de Nikinaï, pays frontalier de la République de la Côte des Ebènes. Cet arrêt à la frontière des deux pays semble marquer une volonté de l’auteur de critiquer le système de découpage des terres africaines, séparant les ethnies et les populations de leur terre d’origine.

Enfin, un des thèmes abordé tout au long du récit et mis en avant dès les premières pages est la condition des femmes en Afrique. C’est à travers le personnage de Salimata, femme de Fama, que l’auteur nous révèle les difficiles conditions de vie des femmes dans une société africaine encore soumise à la loi de l’homme, des rites sacrés et des traditions. L’histoire de Salimata nous est contée principalement par les passages les plus durs de son existence et qui sont le quotidien des femmes en Afrique, soit la cruelle tradition de l’excision, le recours au viol, la nécessité de porter des enfants et la dure réalité de la polygamie. C’est surtout la stérilité du ménage de Fama et Salimata qui marque une grande part du récit, révélant l’obsession et les tourments endurés par les femmes ne pouvant avoir d’enfants. Pour exemple, un extrait de cette obsession p.52 : « Ce qui sied le plus à un ménage, le plus à une femme : l’enfant, la maternité, qui sont plus que les plus riches parures, plus que la plus éclatante beauté. A la femme sans maternité manque plus que la moitié de la féminité. Et les pensées de Salimata, tout son flux, toutes ses prières appelèrent des bébés. Ses rêves débordaient de paniers grouillant de bébés, il en surgissait de partout. » Kourouma fait ainsi bien comprendre la réalité de la condition féminine, souffrant dans une société africaine régie par des traditions d’un autre âge.

Ahmadou Kourouma nous livre donc un récit brossant le portrait d’une Afrique en plein bouleversement, partagé entre soif de renouvellement et respect des traditions. Cette ambivalence reste d’ailleurs encore d’actualité, avec les difficultés du continent africain à trouver sereinement sa place dans une société mondiale régie par les grands pays industrialisés. Plus qu’un récit évoquant l'Afrique à un moment de son histoire, l’œuvre de Kourouma aborde sous l'angle de la satire la question politique aunsi que celle de la condition de la femme africaine en souffrance (excision, viol, stérilité).



Hortense, L.P. Edition

Ahmadou KOUROUMA sur LITTEXPRESS
Kourouma en attendant le vote des betes sauvages

Article d'Emilie sur En attendant le vote des bêtes sauvages





Ahmadou-Kourouma-Allah-n-est-pas-oblig-.gif


Article d'Aude sur Allah n'est pas obligé.



Russell-banks-American-Darling.gif


Parallèle de Patricia entre American Darling de Russell Banks et Allah n'est pas obligé.
Par Hortense - Publié dans : Littératures africaines
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