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25 avril 2010 7 25 /04 /avril /2010 07:00

YOSHIMURA-LE-CONVOI-DE-L-EAU.jpg 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Akira YOSHIMURA

Le Convoi de l’eau
Actes Sud, janvier 2009



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Akira Yoshimura est né le 1er mai 1927 dans le quartier populaire de Nippori à Tokyo. Il est issu d’une famille assez aisée de dix enfants. Adolescent à la fin de la guerre, il perd son frère dans les combats en Chine. Ce drame l’a inspiré dans certains de ses écrits très variés : romans, recueils de nouvelles, et essais. Tous ses livres s’inspirent de vieilles légendes, de faits divers ou de l’histoire récente de son pays. Il a reçu de très prestigieux prix littéraires dont le prix Dazai en 1966 pour Voyage vers les étoiles. Il est décédé le 31 juillet 2006 d’un cancer du pancréas. Il a laissé une œuvre considérable qui a marqué de son empreinte la période de l’après-guerre du Japon.


Bibliographie

 
Les drapeaux de Portsmouth (1990)
Naufrages (Actes Sud 1999, A vue d’œil, 2003, Babel 2004)
Liberté conditionnelle (2001)
La jeune fille suppliciée sur une étagère (2002 Actes Sud, 2006 Babel)
Voyage vers les étoiles (2006)
La guerre des jours lointains (2004 Actes Sud, 2007 Babel)



Résumé

 
Un groupe d’ouvriers est envoyé dans une montagne mystérieuse afin d’effectuer des travaux pour construire un barrage. Seulement, un hameau se situe dans le creux de la vallée : ce dernier sera englouti. Les deux mondes s’observent. Le narrateur est un de ces ouvriers venus de la ville. Cette rencontre va être pour lui une révélation.  Les ouvriers et les villageois restent de leur côté mais un drame va les faire se rencontrer et également les éloigner.


Les différents personnages

La nature, la montagne


Dès les premières pages, Akira Yoshimura décrit avec un génie incroyable ces montagnes japonaises pluvieuses, avec leurs routes sans fin, leur végétation particulière et leurs échos atypiques. Une certaine émotion est ressentie par les ouvriers :

 

« Le tumulte s’était calmé à notre insu, et un profond silence dominait. Il n’était certainement pas dû à la fatigue de cinq jours de marche forcée avec la peur des éboulements, mais à l’émotion que nous avions éprouvée lors de la découverte de la vallée; la réalité de notre objectif nous avait tous rendus muets » (p 6-7).


Une autre description quasi géographique et géologique est faite lorsqu’il explique au lecteur la raison pour laquelle la vallée a été choisie (p 10-11).


Les sens sont en éveil :


— l’ouïe :
« Les voix qui s’élevaient dans la pénombre de la forêt déclenchèrent les cris aigus et les battements d’ailes d’oiseaux sauvages » (p 5),


— la vue : « nos yeux […] étaient éblouis comme à la sortie d’un tunnel » p 6, « notre champ visuel s’ouvrait soudain » (p 6), l’importance des jumelles (p 7).


Les saisons sont présentes tout au long du récit :«
bourgeons printaniers» (p 45), « début juin » (p 67), « début septembre » (p 110), « pour l’hiver » (p 115), « premières gelées » (p 129) et « froid glacial » (p 159). On suit l’expédition pendant une année.


Avec les saisons, les couleurs changent même si la couleur verte reste prédominante dans le récit : « reinettes » (p 45), « couleur vert-de-gris » (p 45), « reverdi » (p 68), « couleur d’algue verte » (p 69), « taches vertes » (p 69), « vert foncé » (p 71). La couleur blanche avec la tenue de la jeune fille est aussi présente.


La moiteur, la couleur verte deviennent oppressantes tant pour les hommes du chantier que pour le narrateur et le lecteur. Le vert fait apparaitre un inévitable sentiment mortifère ; oppression de la chape forestière, de la nappe de brouillard dense, de l’omniprésence de la mousse (voir la partie sur le village) favorisent étouffement et inquiétude.

Les ouvriers

Dès la lecture des premières pages, les ouvriers sont présentés comme des bagnards encordés et épuisés (p 5). A la page 13, l’allusion est encore plus perceptible : « J’ai pensé soudain que nous ressemblions à un groupe de prisonniers ». Les ouvriers envahissent la vallée qui peut être comparée à un tombeau.


Pour la première nuit, ils dorment sous des tentes. Les ouvriers sont surpris :

 

« Instinctivement, nous nous sommes regardés. Même s’il n’en avait pas été question, nous avions pensé qu’en arrivant au but, nous serions libérés des campements et accueillis par petits groupes dans les maisons du hameau ».

 

Mais ce n’est pas un hameau comme les autres.


Le chef de chantier, Nogami ou « Wagonnet », surnom qui lui a été donné depuis un accident (p 23) est présenté au lecteur. Il est moqué :
« Il a pris son courage à deux mains pour partir en reconnaissance, disaient les ouvriers en se moquant de lui » (p 26). Pour les ouvriers, Nogami n’est pas digne d’être chef car il s’est évanoui.


On identifie rapidement le narrateur avec le « je » qui est un des ouvriers. Avec ce personnage, on retrouve un thème cher à Akira Yoshimura : la prison. Le condamné sortant de prison, tente d’expier sa faute en fuyant, pour lui et pour les autres, mais il se rend compte qu’il n’y arrivera jamais. Même si les autres lui ont pardonné, lui ne sera jamais en paix. « Puissiez vivre des jours paisibles » (p 18) sont les paroles prononcées par le directeur de la prison à sa sortie de prison. Cela n’a pas l’effet escompté sur le narrateur (p 19). On découvre son étrange petite boîte :

 

« Mon bras se tendit naturellement pour fouiller au fond de mon sac qui contenait mes effets personnels. Je sentis le contact de la petite boîte. Je grimaçai et retirai aussitôt ma main. Tant que cette boîte serait là, il serait absolument impossible pour moi de connaître la paix » (p 19-20).

 

Que contient-elle ? « Cinq petits morceaux d’os des doigts du pied de ma femme » (p 20). La nuit, il en fait un cauchemar (p 21-22).


Le narrateur est différent des autres, il n’a pas la même perception des choses : « Moi seul étais différent des autres » (p 13). Les autres ouvriers sont décrits comme étant bêtes, ignorants (« Pas question de discutailler avec ces types de la montagne. S’ils sont pas d’accord, on n’a qu’à les faire sauter à la dynamite, dit même quelqu’un avec enthousiasme » (p 29). Cette différence s’accentue lors de la première rencontre avec le hameau. Pour les habitants, ce groupe est une bande d’intrus dont il faut se méfier. Le groupe ressent une forte angoisse. Tous les ouvriers sont soucieux sauf le narrateur :

 

« […] je commençais à ressentir quelque chose d’autre qui faisait que j’étais dans un état d’esprit un peu différent d’eux. Cela s’était emparé de moi à partir du moment où, à la vue des mousses gorgées d’eau de pluie sur les toits, j’avais pris conscience du calme de ce hameau désert. Ce calme du hameau et cette humidité considérable m’avaient plongé dans une sensation similaire liée à un certain souvenir. Ressuscitait vivement en mon cœur la vie en cellule » (p 32).


Il nous livre son passé. Le lecteur apprend qu’il a passé quatre années en prison pour le meurtre de son épouse Chizuko. Il était employé dans une entreprise de néons  dont Yodono, le chef comptable avait une liaison avec sa femme. Il ne supportait plus cet adultère. Un jour, il tua sa femme en la massacrant à coups de bûche sur la tête (p 37). Au tribunal, on a trouvé chez lui « une cruauté intrinsèque dissimulée ». Son enfance avait été difficile : son père était mort quand il avait 5 ans, les autres enfants le rejetaient. « Abandonné des enfants, je m’étais mis à cracher le ressentiment qui pesait sur mon cœur sur de petits animaux » (p 39-40) comme les chats ou les souris (p 40). En grandissant, il savait que cette violence était restée au fond de lui. Après le drame il a fui les lumières de la ville qui le rattachaient à son passé. Il s’est alors engagé dans un groupe de travaux publics. Le chantier du barrage K4, dans la vallée perdue l’a tout de suite attiré. Dans les autres chantiers, les tourments de la ville étaient présents : l’alcool, les plaisirs. Il y a travaillé un an puis « On nous a parlé de cette équipe de travaux envoyée dans la vallée du hameau. Le chemin s’ouvrait à nouveau devant lui » (p 43). Il s’est immédiatement inscrit : « Je ne savais pas si l’endroit me sauverait ou non. En tout cas, ça me pousserait plus loin. C’est ainsi que j’étais parti » (p 44). Ce chantier lui plut de plus en plus (p 44).


Par la suite, d’autres ouvriers arrivent. Les employés de la compagnie d’électricité sont venus pour évaluer les indemnités d’évacuation.


L’autre ouvrier qui marque tragiquement le récit est Tamura. Il est l’agresseur de la jeune fille du hameau. Le narrateur rapproche Tamura et Yodono :

 

« La tête ovale de Yodono avec son crâne dégarni, se superposant au visage de Tamura, reprenait vie. Il me semblait qu’ils avaient tous les deux en commun cet air de chien battu, ce qui ne les empêchait pas de faire preuve d’une incroyable intrépidité vis-à-vis des femmes » (p 87).

 

D’abord, il y eut de la curiosité puis du dédain de la part des autres ouvriers (pages 86-89). Ce drame les confronte aux villageois.


Le hameau

 
Dès la rencontre avec le hameau, on perçoit le mystère qui l’entoure : « Comme le disait la rumeur », « connaissances sommaires », « incertitudes fantaisistes » (p 9). La découverte du village s’est faite à la fin de la Seconde Guerre mondiale quand un bombardier américain s’est écrasé dans les montagnes. Une unité japonaise devait retrouver la carcasse de l’appareil et a découvert le village. Plus tard, un des soldats de l’expédition avait décrit le village dans un journal. Quelques étudiants en histoire s’y étaient intéressés et l’avaient retrouvé. Ils avaient pris des clichés. Le hameau avait suscité beaucoup de curiosité et on avait même parlé de « légende » (p 10).


Le hameau est situé dans le fond de la vallée. Le narrateur voit aussi avec les jumelles quelque chose d’étrange : un cimetière se situe avec une étendue de pierres tombales sur une parcelle cultivable alors que les parcelles sont rares en montagne. Il y aussi un temple. Le narrateur décrit aussi la façon dont sont disposées les maisons (p 14-15). Il décrit sa traversée du village de manière très précise aux pages 30-31 car il parle des mousses disposées sur le toit. Ces dernières l’intriguent.

 

 

Les thèmes

— Répulsion face à l’étrange que l’on ne comprend pas mais aussi une certaine curiosité.


Le cas des mousses sur le toit est un des indices de l’incompréhension qui règne. Les travaux commencent par le dynamitage des montagnes. Les explosions créent des fissures et les mousses tombent en bas, en tas. Le narrateur se demande quelle valeur ont les mousses. « En se rappelant comment les villageois pétrifiés regardaient les mousses sous la pluie, on pouvait penser à quel point elles étaient importantes pour eux » (p 53). Comme un corps unique, les habitants sous les yeux stupéfaits des ouvriers réparent ce qui est détruit, encore et encore. Les ouvriers ne comprennent pas ce qui nourrit cette obsession, ce qui fonde leur culture. L’inquiétude est palpable.


— La présence de la mort. 


De l’accident de chantier au suicide de la jeune fille en passant par la fin tragique de l’épouse du narrateur, la mort flotte tout au long du roman. Un jour, un groupe de villageois arrive au campement ; parmi eux, il y a une jeune fille. Son doigt pointe sur un des ouvriers : le lecteur comprend ce qui a pu se passer. Le lendemain, le corps de la jeune fille pend à un arbre. « Il y avait bien une forme humaine vêtue de blanc qui pendait au paulownia » (p 91). A partir de là, une question hante le narrateur : « Était-ce un suicide ou avait-elle été forcée à se tuer par les gens du hameau ? » (p 90). Akira Yoshimura décrit le cadavre de manière très précise à la page 134. Cette vision permanente du corps hante le narrateur : « Le corps recouvert de moisissures me revenait avec insistance » (p138).


La prison  (le cas du narrateur)


— La survie dans un environnement hostile


— Le choc des cultures


— Une fascination pour les os
notamment ceux de la femme du narrateur et de la jeune fille : « Le cadavre de la jeune fille commençait déjà à montrer les premiers signes de transformation en squelette » (p136).


Mon avis


La narration d’Akira Yoshimura est d’une très belle fluidité à l’image de l’eau qui coule. Le Convoi de l’eau est un récit magnifique où la poésie est au détour de chaque image. Un roman fort offrant de multiples émotions dans lequel le lecteur  doit accepter de se perdre pour mieux appréhender l’éternelle lutte entre la modernité et la tradition.  Un livre qui ne vous laisse pas indifférent.

 

Élise, A.S. Éd.-Lib.  

 

 

 

YOSHIMURA Akira sur LITTEXPRESS


 

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Article d'Eric sur La Jeune Fille suppliciée sur une étagère.

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