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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 07:00

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Alaa El Aswany

Chicago

Actes Sud, 2007

Babel, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 Alaa El Aswany est un auteur égyptien actuel. Né en 1957, il exerce la profession de dentiste au Caire, et il écrit en parallèle de sa profession. Il a publié trois romans : L'immeuble Yacoubian, un grand succès qui a été adapté au cinéma, Chicago et J'aurais voulu être égyptien.


Dans Chicago, il nous entraîne dans un roman polyphonique où l'on va suivre une dizaine de personnages, qui ont pour point commun le campus universitaire de l'Illinois : ils y enseignent ou y étudient, ou bien y sont liés plus ou moins directement par l'intermédiaire d'un autre personnage. Pour cette raison, la plupart d'entre eux vont se croiser incidemment, voire, dans d'autres cas, se lier de façon beaucoup plus significative.


 Alaa El Aswany va suivre tout au long du roman de nombreuses personnalités, dont voici les principales.


Cheïma Mohammedi : tout juste arrivée d'un petit village égyptien perdu dans la campagne (Tantâ), c'est une étudiante brillante d'un peu plus de trente ans. Elle a quitté son pays pour achever ses études à Chicago pour trois raisons : elle est une une brillante étudiante en médecine, son père lui-même est directeur d'un lycée de garçons et, désespéré de ne pas en avoir eu, il éduque ses filles sur la voie de l'excellence (et de fait l 'université de l'Illinois est très réputée), et enfin, à son âge, Cheïma est toujours célibataire et n'a jamais connu d'hommes dans sa vie. Elle espère que, bénéficiant de nouvelles libertés en occident, elle pourra un peu plus se montrer elle-même, acquérir de la confiance en elle, et peut-être trouver celui qu'il lui faut. Dès son arrivée cependant, le dépaysement l'angoisse et la rend nostalgique.


Tarek Hosseïb :
étudiant égyptien, brillant lui aussi, qui mène une vie d'habitude, solitaire (sa journée type : il étudie dur toute la journée, puis le soir il cuisine un plat égyptien, regarde du catch, se masturbe et s'endort). Il est très maladroit avec les femmes : lorsque l'une d'elles lui plaît, sa sympathie, qui pourrait devenir de l'amour, se manifeste très vite par de l'antipathie voire de la haine. Cela l'a laissé célibataire jusqu'à aujourd'hui.


Nagui Abd el-Samad : étudiant dont on suit l'arrivée à Chicago et le parcours sur le campus universitaire. On apprend dès le début qu'il a été refusé à l'université du Caire pour des raisons politiques ; c'est pourquoi, la première fois que son nom est évoqué dans le roman, c'est à l'occasion d'un débat entre professeurs de Chicago qui se demandent si oui ou non il faut l'accepter. Son acceptation est finalement approuvée, et on découvre un étudiant révolutionnaire aux hautes idées politiques. Il est en rébellion contre le gouvernement égyptien actuel – dictatorial et qui ne fait rien de bon pour son pays – mais ne pense pas mieux de l'Amérique dans laquelle il débarque, dans laquelle il voit un pays maléfique dont le gouvernement soutient le régime égyptien, et peuplé soit d'hypocrites, soit d'imbéciles, qui accueillent les étrangers avec des sourires, et qui à côté de ça autorisent des crimes contre l'humanité perpétrés par leurs chefs. Si tout le récit de ce roman est à la troisième personne, la partie de Nagui fait exception : on lit en fait le carnet dans lequel il écrit, partie en italique et à la première personne, journal intime qu'il n'écrit que pour lui-même et dans laquelle il raconte son arrivée et les événements qu'il est amené à vivre. Malgré tout, c'est un personnage ambivalent : il a de hautes idées, souhaite se battre pour la liberté et la démocratie, et pourtant, dès qu'il arrive dans sa chambre universitaire, submergé par un désir inexplicable, il commande une prostituée.
 

Ahmed Danana : étudiant lui aussi, il occupe la présidence de l'Union des étudiants égyptiens d'Amérique, et est aussi agent de la Sécurité d'État (donc travaille pour le gouvernement égyptien). Il est ambitieux, se destine à de hautes fonctions politiques. Il est l'homme de main du général Safouat Chaker, et va devoir préparer l'arrivée prochaine et le bon accueil du président égyptien, qui va venir en visite officielle à Chicago. Il doit s'occuper du bon déroulement des opérations et veiller à ce que tout se passe bien du côté du campus (il craint par exemple les coptes, chrétiens égyptiens). De ce côté-là, Nagui Abd el-Samad va vite faire problème et il va chercher à le faire taire. Danana est un homme égoïste, qui méprise les hommes et n'oeuvre qu'à son succès et sa progression dans la hiérarchie. Maroua, sa femme, découvre vite cette personnalité qu'elle ne soupçonnait pas. Ils se sont installés tous les deux à Chicago après leur mariage, et elle se rend compte de l'avarice et de la cupidité de son mari, qui va jusqu'à lui demander l'aide financière de son père, alors qu'ils n'en ont pas besoin. Il est aussi égoïste, irrespectueux, macho : pour lui, la femme doit entièrement être soumise à son mari et lui procurer son bonheur. Très vite, cet être va la dégoûter, sa viscosité et sa violence dans leurs ébats amoureux l'écoeurer, et elle va se rendre compte qu'elle est seule dans un pays étranger, mariée à un étranger, dont elle souhaite qu'il la répudie.


Raafat Sabet : docteur en histologie, il a quitté l'Égypte au début des années 1960, pour fuir le régime de fer de Nasser, au moment de la vague de nationalisations qui a touché l'entreprise de son père. Arrivé en Amérique, il va chercher à s'insérer totalement, cherchant à faire table rase de ses origines : il passe un doctorat, apprend à parler parfaitement la langue et n'utilise plus jamais l'arabe ; il épouse une Américaine, Michelle, ce qui lui permet d'obtenir la nationalité, et joue même au base-ball. À qui le lui demande, il dit venir de Chicago, et il ajoute : « Je suis né en Égypte, mais j'ai fui l'oppression et l'arriération pour la justice et la liberté. »(p.46) Il développe carrément un racisme anti-arabe et anti-islamiste à partir du 11 Septembre. Il a une fille, Sarah, qui a pour copain un certain Jeff, pseudo-artiste junkie qui vit à Oakland, quartier mal famé de Chicago, avec qui elle va s'installer par réaction contre son père, qui déteste ce Jeff, qu'il voit comme un raté.


 Mohamed Saleh :
professeur à l'université, il a lui aussi quitté l'Égypte, il y a environ trente ans. Il n'est pas aussi radical que Raafat, mais lui croit à la science, et dans un pays sous-développé tel que le sien, il ne croit pas que l'éveil des consciences à la démocratie soit possible. Depuis son départ, il est hanté par la figure de Zeïneb Redouane, une femme qu'il a aimée sans jamais oser le lui avouer, et qui, elle, est restée en Égypte pour se battre et construire un pays meilleur. Leurs idées les opposaient, et elle a vu son départ comme une lâcheté. Lui-même ne sait pas ce qu'il est, et il consulte désormais un psy : le fait qu'il n'arrive plus à éprouver de désir pour sa femme, Chris, est l'événement déclencheur qui le motive pour entreprendre cette psychanalyse ; elle lui fait prendre conscience de soixante ans de solitude.

 

Enfin John Graham : ancien communiste et soixante-huitard, désormais professeur à l'université de l'Illinois, il n'a jamais renié ses idéaux de jeunesse. Il vit le parfait amour avec sa femme noire Carol, et il se prend rapidement d'amitié pour Nagui Abd el-Samad, à qui il présente Karam Doss, un des chefs des émigrés coptes. Ces deux derniers vont d'ailleurs organiser une bienvenue au président égyptien à leur manière.



Si Alaa El Aswany introduit tant de personnages dans son récit, c'est pour traiter de grands sujets à travers des regards et des parcours différents.


L'émigration.

 

Deux générations différentes d'Égyptiens qui ont quitté leur pays sont mises en parallèle. Alaa El Aswany nous présente des positionnements complètement opposés entre ces personnages vis-à-vis de leur situation en tant qu'émigrés. Chacun a ses raisons pour avoir quitté l'Egypte. Ceux de l'ancienne génération – Mohamed et Raafat – l'ont fui. Raafat Sabet n'a aucun remords d'avoir quitté l'Egypte, il renie même ses origines et son jugement sur son pays est sans appel. Mohamed Saleh, lui, n'a jamais entièrement assumé, mais il ne s'en rend réellement compte que quarante ans plus tard ; désormais, il est hanté par le sentiment de culpabilité et de lâcheté dont l'a accusé Zeïneb Redouane. Ceux de la nouvelle génération ne sont pas confrontés aux mêmes sentiments, car ils ne sont pas dans la fuite. Ils ont juste quitté l'Egypte le temps de leurs études. Cheïma et Tarek sont deux figures d'étudiants étrangers assez ordinaires. La première est nouvelle et elle ressent ce dépaysement violent comme une agression. Le second, à Chicago depuis plus longtemps qu'elle, va l'aider à traverser cela. Ahmed Danana oeuvre pour lui-même, et le doctorat qu'il prépare à Chicago est la première pierre de son édifice, auquel il ne se consacre que médiocrement, beaucoup plus investi politiquement. Nagui va directement être son ennemi tout au long du roman.Aucun des quatre ne renie son pays : deux d'entre eux sont confrontés au fait qu'ils sont des étrangers, mais ils restent pleinement égyptiens, pétris de culture égyptienne (ils s'habillent en Égyptiens, cuisinent des plats de leur pays et écoutent de la musique de chez eux) ; les deux autres s'affrontent sur des questions politiques.

 


 L'engagement politique.

 

Qu'on soit attentiste ou fervent militant, notre positionnement n'est jamais neutre. Il faut en prendre conscience et agir en conséquence, car nos actes, quelles que soient leurs répercussions, entacheront à jamais notre vie. Au final, nos choix seront toujours à double tranchant. Raafat Sabet semble heureux dans sa vie d'Américain et aime les États-Unis, et pourtant il va lui falloir défendre sa fille contre les vices de ce pays. Mohamed Saleh n'a jamais fait de croix sur son passé, et il ne va chercher que l'occasion de se rattraper, et de se prouver à lui-même qu'il n'est pas un lâche. Elle se présente avec la visite prévue du président. À ce titre, cette visite est révélatrice de bezucoup de choses : une visite qui nous paraît anodine, un geste de diplomatie, peut devenir un véritable enjeu pour tout un engagement, ce qu'ont bien compris et Ahmed Danana et Nagui Abd el-Samad. Cheïma et Tarek sont complètement indifférents à cet événement, ce qu'on peut comprendre ; ils sont en train de se construire une nouvelle vie, à eux deux ; mais, et même si cela n'est pas dit, on comprend que cet attentisme, la position dominante parmi les étudiants, leur retombera dessus un jour.


Les relations hommes-femmes.

 

Troisième thème au centre de ce roman. Aucun des personnages n'y est pas confronté. Pour Cheïma et Tarek se pose la question : comment mener notre relation et rester dignes, de dignes Égyptiens ? Cheïma a notamment très peur de consommer leur amour avant un mariage traditionnel, conforme, et que Tarek ne la respecte plus après cela. Si eux cherchent à être exemplaires selon leurs traditions et leurs origines, Ahmed Danana ne se pose pas la question pour Maroua et lui : extrêmiste en ce qui concerne ces questions, l'homme a forcément raison, la femme est un animal capricieux qui n'a pas voix au chapitre, que son mari doit savoir dompter ; encore une fois, selon sa théorie, toute femme désire être violée, sans le savoir ; à l'homme de se positionner correctement face à cela, et fort de ce savoir, il n'est pas dénué de sens de violenter sa femme. L'arrêt de toute communication entre Mohamed et Chris conduit cette dernière à détester son mari. En manque de sexe, elle va consulter une sexologue féministe qui va l'engager  à chercher le plaisir elle-même ; elle lui vend pour cela le coûteux mais performant sex toy Jack le lapin, qui, combiné à des vidéos pornos, va se montrer très efficace. Pour Raafat, tout va bien avec Michelle, mais ils vont tous les deux se poser des questions sur que faire pour leur fille, disparue avec ce Jeff. Enfin, John Graham file le parfait amour avec sa compagne Carol. Mais celle-ci, dépendante financièrement de son mari, va accepter un travail spécial pour arrondir ses fins de mois : leur relation jusqu'alors fusionnelle va basculer.



Au final, on n'est jamais complet sans l'autre ; on n'a pas de signification sans l'autre. L'homme a besoin de la femme pour se construire, et la femme de l'homme, mais le fossé qui existe entre les deux sexes est si énorme, quand bien même le socle culturel est identique, qu'à trente ans comme à soixante-dix, rien n'est jamais acquis, rien n'est jamais définitif. Au-delà des relations hommes/femmes, ce sont toutes les relations humaines qui sont importantes. Tous les personnages fonctionnent par paire, en fait, par binöme, et c'est vis-à-vis de cet autre – complémentaire ou antagoniste – que toute action et toute vie s'explique et prend un sens : Ahmed/Nagui ; Nagui/Karam ; Ahmed/Maroua ; Mohamed/Zeïneb ; Cheïma/Tarek ; John Graham/Carol ; Raafat/Sarah, etc. On vit toujours en fonction de quelqu'un d'autre ou pour ou par quelqu'un d'autre. Le mal intervient, si ça n'est pas le cas (Ahmed l'égoïste et Nagui l'égocentrique fier).


 Alaa El Aswany construit chaque personnage et sa personnalité autour de ces trois thèmes. Au terme du roman, on se rend compte qu'aucun n'est parfait, aucun n'est exemplaire : de Ahmed Danana, qui est le personnage du méchant cumulant les défauts, jusqu'à Cheïma Mohammedi, qui cherche à rester intègre, mais qui se fiche de la citoyenneté, chacun manque de quelque chose, personne n'est là comme exemple, personne n'est un sage.
 

Au niveau littéraire, Alaa El Aswany a un style simple, sans grande originalité, mais dépaysant pour un Européen (ce qui, je pense, est propre à tous les livres arabes) : le livre est rempli de formules idiomatiques telles : « - Qu'il reçoive mille miséricordes et mille lumières ! - Que Dieu le comble de ses bienfaits. »

 

Alaa El Aswany réussit surtout le tour de force de nous embarquer dans un récit polyphonique sans jamais nous perdre. Au contraire, sa maîtrise de la narration, dans laquelle il sait ménager des tensions et du suspense, nous tient suspendus aux histoires tout au long du roman, et bien que celles-ci soient nombreuses, on ne perd le fil d'aucune. On peut craindre de s'embrouiller dans la multitude de noms et de personnages, mais pas du tout : chacun a une personnalité bien reconnaissable, si bien que les noms ne constituent pas un écueil, et on les retient finalement longtemps encore après qu'on a refermé le livre. Une déception cependant au niveau de la fin, expéditive. Le livre aurait gagné à être un peu plus long. Alaa El Aswany fait pour chaque histoire une conclusion en un chapitre de trois pages ; c'est assez abrupt, et si c'est voulu, c'est peu réussi ; le lecteur a l'impression que l'auteur en a eu marre ou qu'il n'avait plus le temps.


 Alors, il reste un mystère non résolu tout de même. Quel est le sens de tout cela ? Y-a-t-il une morale, par exemple ? On n'en a pas l'impression, car les méchants (du moins ceux qui nous apparaissent tels) ne sont pas punis, et les personnages qui s'efforcent au bien sont souvent dépassés par les événements. On se lie d'amitié avec certains, mais jamais complètement quand même. En conclusion, on se dit réellement : « Bon, qu'est-ce que je fais de tout cela, moi ? » On ne manque pas non plus de se poser la question : comment ce roman a-t-il été perçu en Égypte ? Il dénonce apparemment un régime dictatorial, mais si cela était le cas, le livre aurait été interdit de publication. Il y a plusieurs passages sulfureux, et des personnages d'État absolument détestables (le général Safouat Bey), mais on se dit que notre esprit occidental peut nous avoir égaré. Je n'ai pas (encore) résolu cette question et le récit reste ouvert à interprétations : j'ai peut-être perçu comme sulfureuses ou osées des choses qui en réalité ne sont pas conçues comme telles. J'ai peut-être interprété de travers les propos de Alaa El Aswany. Ce que j'ai  écrit ici est donc sujet à caution, et la meilleure chose que je puisse encore dire, c'est qu'il faut tout simplement lire ce livre pour se faire sa propre opinion. Il reste malgré tout un très bon livre, donc il ne faut pas hésiter une seconde
.


Jean-Baptiste, 1ère année Éd.-Lib.

 



ALlaa EL ASWANY sur LITTEXPRESS

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Article de Maude sur L'Immeuble Yacoubian 

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