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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 07:00

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Alain DAMASIO
Aucun souvenir assez solide
Éditions La Volte, 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 



Depuis que son ouvrage  La Horde du contrevent a été récompensé du Grand prix de l'imaginaire et du prix Imaginales des lycéens en 2006, Alain Damasio s'est taillé une place de choix dans la littérature de l'imaginaire française. Avec la réécriture de la  Zone du Dehors récompensée du Prix européen Utopiales 2007, il a confirmé cette place. Néanmoins son œuvre de novelliste est moins connue. Avec la sortie de Aucun souvenir assez solide, Damasio corrige le tir et nous livre un recueil de neuf nouvelles parues dans divers magazines et ouvrages collectifs, ainsi qu'un dixième texte inédit paru pour l'occasion. Voici quelques exemples représentatifs de ce qui peut se trouver dans cet ouvrage.



« Les Hauts© Parleurs© »

Les mots ne sont plus libres. Dans leur lente mais implacable marche vers la marchandisation complète du monde, les multinationales sont parvenues à libéraliser le verbe. Dès 1993 où la marque Orange© à été déposée, certains résistants du langage se sont regroupés et organisés au « Château Faible », quelques tours délabrées, à Phœnix.

 

« Les peuplent un petit millier d'anarchistes, d'érudits militants, d'insoumis, de parleurs et de branleurs, d'artistes authentiques ou autoproclamés, de paysans d'appartement, bref de résistants de l'Altermonde, comme nous avions fini par nous baptiser » (p. 12).

 

Parmi eux, les Haut Parleurs, des bretteurs du discours public. Ils tentent par leurs harangues de faire survivre une langue gratuite, de politique et de poésie pleine, par l'utilisation de néologismes, de détournements, de mots non encore privatisés.

Au milieu de cette masse de rhéteurs, Clovis Spassky. Artiste léger, timoré dans le combat, il va s'éprendre éperdument d'un seul et unique mot et fonder son art entier sur celui-ci : le mot chat. Comme ici où il décrit une scène d'amour entre deux chatons, Ile et Aile :

 

«  Elle le chair-chat. Aile le doux-chat, Ile la cou-chat. Aile le tout-chat. Ils étaient comme drap et peau, pattes écoulées sur museau. Ils chat-huttèrent dans une prairie de couette, la hutte devint tanière, chaleur et chalet, datchat, chateau fourré et rond, rond, rond... » (p. 29)

 

Spassky se lance dans une quête, racheter pour son profit seul l'utilisation du mot chat. Par sa petite histoire ce personnage va, comme cela arrive parfois, tracer un nouveau sillon pour la grande Histoire.

Dans cette nouvelle publiée pour la première fois en 2002, Alain Damasio retourne à son premier amour, le thème du combat politique. La Volte de La Zone du Dehors n'est pas loin, et c'est avec sa puissance coutumière que l'auteur critique, annonce et dénonce, incite à la réflexion et au mouvement. Il s'appuie pour cela sur son style incisif, phrasé puissant et torsion du verbe. Les détournements de la langue nous ramènent paradoxalement au sens premier des termes, on s'invente sémanticien et on a l'impression de toucher à l'essence du langage.



« Annah à travers la Harpe »

Annah était une enfant, elle est morte. Son père s'entretient avec le Trépasseur, être mystique capable d'ouvrir un passage vers le monde des morts, afin de la ramener. Une fois préparé, le père plonge dans l'outre-monde. Avec lui nous découvrons un enfer non pas mythologique, mais technologique. Les épreuves sont le reflet de la vie optimisée, mécanico-sécurisée de la petite. Et dans ce cauchemar de câble, de réseaux et d'écrans, le guident les paroles du Trépasseur.

 

« Et devant Annah, indexé sur son champ de vision, il y a bien sûr le ballet des hologrammes […]. L'hologramme des parents, avec nos visages animés et nos vraies voix. Holopapa, holomaman, holochachat ! Holo Ackbar ! Alleluia ! Optionnel, personnalisé et paramétrable, contrôle parental, s'adapte à chaque enfant... C'était notre catéchisme et notre catéchèse. Avant...

– Épluche l'oignon. Va extraire l'humain, à travers l'écorce. Traverse la coque techno. Avec les mains. Épluche et pleure. » (p. 46)

 

« La Divine Comédie » selon Damasio. Une fois encore il pointe du doigt la superposition de la technique aux rapports humains, cette fois-ci à travers l'obsession courante de la sécurisation de l'enfance. En traversant l'enfer, le père commence à percevoir l'enfermement auquel il a, comme les autres, condamné sa fille. La manie du tout-hygiénique, tout protégé, adapté, détruit le principe même de l'enfance. La petite est stimulée, optimisée, calmée avant tout débordement ; quelle place alors pour les mouvements fous des gamins vifs, vivants ?

Et au-delà de la critique, Damasio nous livre une puissante expression du lien familial, de la douleur de la perte. Les épreuves du père ressemblent à un rite de passage à l'âge parental. Sortir de la crainte, sortir du parfait, accepter de voir la vie pousser dans le désordre. On retrouve aussi ce même principe du dépassement de soi qui animait le récit de « La Horde du Contrevent ». Aller au bout. Le père lutte contre ses peurs, ses culpabilités, et affronte l'insupportable pour retrouver sa fille.



« So phare away »

Une ville qui s'alimente elle même. Sur la mer sise, elle se gonfle annuellement de tours d'immeubles supplémentaires par une marée d'asphalte noir. Au niveau de l'eau, les habitants circulent, se meuvent en tout sens, en bateau, en hélice, mais parmi eux des statiques : les Pharistes. Nichées sur leurs tours, leurs lanternes ont été le moyen de communication principal. Aux signaux lumineux des premiers pionniers se sont ajoutés ceux d'une foultitude d'autres communicants, chacun codant dans son langage propre. Lutte pour qui transmet le plus fort, le plus visiblement, mais reniement du sens. Cette masse saturée de messages confus est nommée la nappe. Et la ville pousse dessus.

 Alain Damasio Aucun souvenir assez solide image 01

De plus en plus d'habitants quittent la nappe pour les hauteurs, certains pharistes sont tentés de faire de même, mais les hauteurs créées par la marée sont voulues nettes par la Gouvernance, et les publiciteurs automatiques à énergie solaire sont bien moins coûteux; le métier de phariste se perd.

Au soir d'une marée dont l'amplitude s'annonce exceptionnelle, nous entrons phare à phare dans la peau de plusieurs d'entre eux. Lamproie, briscard de la nappe dont le phare se dresse en première ligne des marées ; Pharniente, observateur cynique et désabusé d'un monde en cours de disparition ; Sofia, liphare, c'est à dire passerelle, passeuse de signal ; et Farrago, phariste amoureux prêt à affronter les vagues d'asphalte pour rejoindre sa douce.

On peut voir dans cette nouvelle une étonnante transcription physique d'internet. La nappe c'est la toile, les pharistes les premiers blogueurs, les premiers artistes du web. Cette histoire est une manière de complainte d’un passé révolu où internet était un espace de création, non encore dominé par les techniques de communication. La quantité de blogs, de pages, de sites créés chaque jour est astronomique. La nappe, masse des messages envoyés, est saturée, « l'infobésité » écrase toute lisibilité. Comment savoir quelle information est importante ? Laquelle nous est destinée ? L'idée se résume bien dans cet extrait d'une tirade de Pharniente :

 

« Dans un monde où tout le monde croit devoir s'exprimer, il n'y a plus d'illumination possible. Rien ne peut être éclairé dans la luminance totale. Il faut beaucoup de silence pour entendre une note. Il faut beaucoup de nuit pour qu'un éclair puisse jaillir, pour qu'une couleur neuve soit perçue, soit reçue […]. Ce qui me terrifie, ce n'est pas ce chaos de clarté qui brouille la ville comme une avalanche de soleils. C'est qu'il n'y ait plus nulle part une seule ombre. Tout est férocement surexposé. Mais rien n'est posé. Ni tranché. » (p. 105)

 

« El Levir et le Livre »

El Levir est un scribe. Il tente, comme tant d'autres scribes avant lui d'écrire le Livre, œuvre du monde, source de toute vie, destiné à n'être lu qu'une fois, dont les mots seront oubliés à peine lus mais dont le sens restera. Il est pour cela guidé par des êtres élémentaires, les Valets du Livre, dont la forme et le discours tendent à se rapprocher de l'humain, sans jamais tout à fait l'atteindre. L'écriture de cet ouvrage est soumise à quatre conditions absolues : tous les deux mots, la taille des lettres devra être doublée. Le scribe a pour obligation de changer de support à chaque mot (papyrus, papier, roche, etc.). Le dernier mot devra être écrit avec de l'encre. Le scribe a libre choix du point final, qui déterminera la puissance de vie libérée. Le non-respect d'une règle entraîne l'intervention du Mètre du Livre, qui mettra fin aux jours du scribe. Par la loi du doublement, l'écriture du livre se révélera rapidement être un travail titanesque, et El Levir devra risquer sa vie pour tenter de l'achever.

 

« Au fur te seront les lettres données sans que la suite ne saches... Libre sera toujours de l'inscription la surface quoique du quintil le dernier mot ne pourra se graver... Après sûrement mourras mais en sachant ce qu'aucun n'a su puisque tel le livre que lu il efface... » (p. 153)

 

Ici Damasio s'appuie sur le mythe du brahmane Sissa qui aurait demandé en récompense de l'invention du jeu d'échecs, qu'on lui offrît autant de grains de riz qu'on en obtiendrait en plaçant un grain sur la première case du jeu, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, et ainsi de suite en doublant la quantité à chaque fois. La somme totale atteignant des proportions astronomiques. En mêlant cette idée à celle de la rédaction d'un livre, il nous livre un conte sur la notion même d'écriture. Les réflexions d'El Levir sur le sens, l'essence, la forme du Livre, nous apportent un regard sur l'acte de création littéraire en général, sur celle de l'auteur en particulier. Chaque terme est pesé, soupesé, les possibles offerts par chaque phonème sont présentés. On perçoit l'artisan du verbe taillant, polissant le mot brut afin d'en obtenir le meilleur sens.

Toutes les nouvelles de ce recueil ont en commun de présenter le récit du combat d'un individu. Ici on le constate avec les personnages du père d'Annah, d'El Levir, de Farrago et de Spassky, mais cela se remarque aussi dans les six autres où l'on croise un artiste luttant pour chasser sa création, le survivant d'un Paris détruit, un ancien commercial révolté contre un monde où toute rencontre se paie, un homme qui se voit imposer l'omnipotence par un dieu enfant complètement instable, ou encore des enfants qui doivent, s'ils veulent retrouver leurs parents, traverser une ville qui les dissèque.

Dans toutes ces histoires, le ou les protagonistes livrent bataille, traversent et endurent des épreuves afin d'atteindre un objectif. L'œuvre de Damasio est une œuvre de lutte. Le sujet varie mais le combat reste le même. Dans « La Zone du Dehors » les voltés combattaient un système qui terrassait la liberté par le confort, dans « La Horde du Contrevent » les contreurs remontaient un vent toujours plus puissant. Dans ce recueil nous avons la synthèse de ces deux formes. Des nouvelles sont révélatrices ou critiques d'aspects de la société consumériste, d'autres insistent davantage sur la lutte contre soi-même, l'importance de la capacité de se dépasser, de se transcender.

Néanmoins dans les nouvelles plus récentes, on voit poindre un nouveau thème, la famille, la puissance du lien entre individus. Certains de ces récits sont des odes à l'amour, qu'il soit filial ou non. Mais l'auteur ne cède jamais à la sensiblerie. Comme toujours chez lui tout n'est que mouvement et énergie, chaleur et vélocité. Damasio, plus que de la littérature, c'est de la cinétique.


Lionel, AS édition-librairie

 

 

Alain DAMASIO sur LITTEXPRESS

 

damasio horde contrevent

 

 

 

 

Articles d'Émilie et de Jérémie sur La Horde du Contrevent.

 

 

 

 

 

 

 

 

Alain Damasio la zone du dehors 01

 

 

 

 

 

 Article de Leslie sur La Zone du dehors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Lionel - dans fantasy
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