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2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 07:00

damasio-horde_contrevent.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alain DAMASIO
La Horde du Contrevent

La Volte, 2004



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


      '                        ,                         ,    «     -       ».
                          ,                          ,      '                       ,      '         ,      '      .
                   ,               ,                              .

       '        fu      it    ,    pur                 ,    «      fou    ».
                os                     stance         , jus  '               bi   le , jus  'au vivant,             .
                   , le     mme lié, poussi    e    r  e          .

      l'or gi e fut    vitesse,           ve  nt furtif,    « vent-fou    ».
         le cosmos         , prit    s   a       forme,           lente        table ,          vivant, jus  '  vous.
    Bien      à toi,      homme lié, pouss     e          vite    .

      l'origine fu        s e, le pur  ouve       rt  ,    «  en  foudre ».
    Puis le cosmos         ,      consista            , jusqu'aux        s     table ,      'au viva t, jusqu'à vous.
    Bienvenue      , lent homme    ,  ou     tres     de  vi es   .

    À l'origine fut la vitesse, le pur mouvement furtif, le « vent-foudre ».
    Puis le cosmos décéléra, prit consistance et forme, jusqu'aux lenteurs habitables, jusqu'au vivant, jusqu'à vous.
    Bienvenue à toi, lent homme lié, poussif tresseur des vitesses.


   

L'incipit a de quoi surprendre... À peine le livre ouvert, voilà que le lecteur est accueilli par un souffle de vent qui saupoudre peu à peu la page blanche de caractères, formant finalement des mots, des phrases, un exergue. Laissant pressentir l'existence de tout un univers.
   

Le compositeur Arno Alyvan  ne dira pas le contraire, lui à qui ce roman a fait un tel effet qu'il l'a transposé en musique, le CD ainsi créé étant présenté comme la « bande originale du livre ».   


Ils sont vingt-trois, ils sont la 34e Horde du Contrevent. Dès leur plus jeune âge, ils ont été formés pour partir de l'Extrême-Aval et arpenter à pied toute la surface de leur terre balayée par les rafales, giflée par les bourrasques, échevelée par les furvents, pour contrer le vent jusqu'à sa source et ainsi atteindre l'Extrême-Amont, lieu mythique entre tous, que personne n'a jamais entrevu, que chacun ne peut qu'imaginer. Ils sont partis depuis près de trente ans. Ils sont loins d'entrevoir l'arrivée...


Science-fiction, conte philosophique, épopée, roman d'aventures, exploration langagière ? Le deuxième roman d'Alain Damasio, Grand Prix de l'Imaginaire 2006, est en lui-même un véritable défi à la critique : il semble purement impossible de lui assigner une place définie et définitive dans l'immense champ de nos genres littéraires, tant il regorge d'inventivité.

 

En premier lieu, il semble évident qu'il comporte des éléments de science-fiction. On pense par exemple à l'apparition des chrones, ces formes compactes de vent se présentant sous forme de grandes bulles et ayant souvent des effets remarquables sur leur environnement physique. Face à un pétrificateur (un chrone qui change en pierre ce qu'il touche), l'aéromaître de la Horde explique très posément : « Le chrone est d'ordinaire sélectif. Il produit d'abord ses effets sur ce qui lui est structurellement proche, puis sur le reste, par cercles décroissants d'affinité. C'est une loi qui a presque toujours été vérifiée... ». Et que dire des éclaircissements qu'apporte le scribe sur la nature du vent et la manière de le transcrire par des signes de ponctuation ?

 

«Fondamentalement, le vent c'est :1, une vitesse ; 2, un coefficient de variation – accélération ou décélération ; et 3, une variable de fluctuation, ou turbulence. La notation peut aussi comporter des indications de matière, vent chargé, grain ou pluie, de forme pour les tourbillons ou les contrevagues, et enfin d'effet – par exemple l'effet Lascini qu'on note avec des tirets. »

 

Mais à la science-fiction s'ajoute la philosophie quand le texte s'engage dans des spéculations sur l'essence du temps, ou sur les trois dimensions de la vitesse :

 

« La première est banale. Elle consiste à considérer comme rapide ce qui se déplace vite. (…) La seconde dimension de la vitesse, c'est le mouvement (…), cette aptitude immédiate, cette disposition foncière à la rupture (…). Sur le plan vital enfin, le mouvement, ce serait la capacité, toujours renouvelée, de devenir autre – cet autre nom de la liberté en acte, sans doute aussi du courage. »

 

On peut évoquer aussi ce qui est présenté tout au long du roman simplement comme la neuvième forme du vent, et qui n'est qu'un nom symbolique pour désigner l'ombre sauvage projetée de [son] envers, la forme de mort la plus intime que chacun porte en soi...
   

Un souffle donne vie à toutes ces idées, celui de l'épopée. Dans un entretien accordé au site Elbakin, Alain Damasio déclarait : « Oui, pour moi, oui, c'est une épopée (…). Golgoth, les morts, sont traités sur le mode épique. » Et, même au vu de ce qui est dit précédemment, ce roman ne doit pas être imaginé comme un texte austère, car La Horde du Contrevent est aussi un formidable roman d'aventures : du premier furvent au défilé glacial de Norska, de l'attaque du maître-foudre Silène à la rencontre du Corroyeur, de la flaque de Lapsane à l'évasion d'Alticcio, de la Tour Fontaine ressurgie du passé à la très particulière bibliothèque nichée dans la Tour d'Aer, du calamiteux volcan de Krafla à la désespérante chaîne de Gardabaer, la Horde lutte pour sa survie... et peu à peu s'effiloche. Le suspense ne manque pas, l'angoisse non plus. Mais en dépit d'une réussite magistrale dans ce domaine, l'action n'est pas la préoccupation première de l'auteur : dans un autre entretien accordé au même site, il avait une phrase à tournure restrictive très révélatrice : « Je me suis dit : ce roman ne sera qu'un bon livre d'aventure si tu te contentes de prendre le vent comme une force extérieure, comme l'ennemi à combattre. »

 

« Le vent ne prendra sa vraie matière, sa vraie puissance, que s'il est tout autant intérieur à chacun, qu'il est même vent intime hypervéloce – c'est-à-dire le vif, l'âme active du vivant », poursuit l'auteur. Et de fait, le vent joue un rôle complexe, il souffle sur la Horde tout au long du roman, plus ou moins actif mais toujours présent, un peu à la manière d'une divinité, menaçante mais essentielle, occupant une position centrale et surplombante. Rien que certaines expressions langagières  témoignent de ce statut divin : par le Vent Vierge ! (Alme, chapitre « Le Siphon », p.290). Pourquoi donc ce choix du vent plutôt que d'un autre élément ? Alain Damasio l'explique dans le même entretien :

 

« Le vent, ce n’était pas un défi, c’était presque une facilité parce que c’est sans doute l’élément le plus plastique, le plus malléable, le plus métamorphique qui soit, avec l’eau peut-être — bien que le vent ait, en plus, cette contiguïté avec le Verbe, la parole, le souffle de la voix qui m’était précieuse pour le projet que j’avais et qui consistait à doubler la narration d’une réflexion souterraine sur le style, sur l’aérodynamique d’un style. »

 

Et de conclure : « Le vent, il n'y a pas pour moi  de symbole plus évident de la vie. »
   

Ensuite, deux thèmes phares s'imposent dans le roman : le mouvement et le lien, chacun porté par un personnage emblématique. Caracole, le troubadour excentrique et imprévisible, est le mouvement incarné ; Sov, le scribe, profondément attaché à tous les membres de la Horde, représente le lien, comme le montre le passage où il entre dans un Véramorphe (chrone ayant la propriété de faire apparaître les êtres sous une apparence significative de ce qu'ils sont vraiment) :

 

« Son tronc se liquéfia en longs filaments ocre, ne laissant qu'une forme indécidable, arbre ou pilier, à l'endroit où était son corps. Des pelotes de vent apparurent tout autour de lui, bien distinctes dans l'espace, rondes et brillantes comme des astres, toutes reliées à sa colonne diffuse par des coulées de souffle d'un beau jaune solaire. La silhouette avançait, les astres autour aussi, sans qu'il fût possible de dire d'où partait l'énergie qui irradiait le système et qui alimentait qui. »   

 

La structuration du récit est tout aussi remarquable : avançant d'indice en indice et d'espoirs en déceptions, les personnages ne voient pas, ou ne veulent pas voir, selon les cas, la progression implacable qui finira par amener la chute. C'est  d'ailleurs dans cette « chute » (à prendre dans tous les sens du terme) que l'on peut chercher l'explication de la pagination très particulière de l'ouvrage : les pages sont numérotées de 521 jusqu'à 0, et non pas le contraire !


Quant aux motivations qui poussent les personnages dans leur quête, elles sont elles aussi plus complexes qu'il n'y paraît au premier abord : en effet, les Hordiers ne considèrent pas tous l'Extrême-Amont comme la valeur suprême et le but ultime de leur vie, et ne croient pas tous non plus agir au nom du bien collectif ; certains renonceront, et ceux qui endurent l'épreuve jusqu'au bout ne le font pas forcément pour l'Extrême-Amont en lui-même, comme le soutient Pietro della Rocca, prince de la Horde : « Notre grandeur, notre probité, elles se sont construites par le contre, dans ce combat ! Le combat valait par lui-même, indifféremment du but. Le but était dans le chemin. »

 

Cependant, toutes ces interrogations ne font pas oublier la dimension ludique de l'écriture de Damasio. Son plaisir des mots, son goût pour les jeux langagiers deviennent évident dans certains passages mémorables, tels que celui où Caracole, le troubadour de la Horde, doit relever le défi d'un duel verbal contre un stylite professionnel... La première manche exige que les antagonistes ne s'expriment que par palindromes (des phrases qui peuvent être lues indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite en gardant le même sens, si l'on ne tient compte ni des espaces, ni des apostrophes, ni des signes de ponctuation) : aussitôt, le stylite attaque d'un retentissant « Engage le jeu que je le gagne » (ceci dit, certains palindromes sont d'une inspiration toute différente, telle cette réplique de Caracole : « Euh... Hue ! »...). La deuxième manche, dont la contrainte est cette fois de n'utiliser que le O comme voyelle, est close avec panache par le stylite : « Gong ? Ton pot, troll poltron, clôt donc nos propos. Rompons ! ». Enfin, avec la troisième manche, les contraintes à la Perec sont laissées de côté au profit d'un style plus libre, rappelant la verve d'un Edmond Rostand (en plus familier cependant...). Visant à utiliser le plus possible la syllabe « CAR », Caracole, en guise de final, lance cette strophe aussi mémorable que fantaisiste :


« Ta carapace à trois carats vaut pas un caramel,
je suis Carac du flot le carrousel naval,
le carnaval à rimes et à rondel,
l'aéromaître du mètre et du vers bancal,
qui t'emporte au carrefour,
puisqu'il te carambole
au seul point cardinal
où ta carrière s'éteint, pfff,
où ta carcasse s'étale,
lâche ton cartable, carmélite,
ton carrelage se délite...
Carpe diem
et détale ! »


Le parti-pris du Traceur de la Horde (qui menace d'aller voir le stylite pour lui faire une « tête au carré »), les objections courroucées de l'arbitre et l'enjeu qui pèse sur l'issue de la joute achèvent de rendre ce passage franchement jubilatoire...


Pourtant, ce n'est pas là le seul objectif du travail sur la langue. Il joue aussi un grand rôle pour ce qui est de mettre en relief la polyphonie : chaque personnage, l'un après l'autre, prend en charge une partie du récit collectif, ce qui permet de bien marquer leur individualité en différenciant leurs styles respectifs (syntaxe simple et droite pour Pietro, contournée pour Sov, fracassée pour Caracole et Golgoth ; vocabulaire fantaisiste, un peu fou pour Caracole et ordurier pour Golgoth, etc.) Le même procédé permet de travailler les points de vue, qui peuvent varier radicalement : ainsi, voyant Alme Capys au même instant, Golgoth peste :

 

« Le poids mort du troupeau, ouais, pire qu'un traîneau, la Capys : une vache à lait, au mieux. Sans lait. Et laide. À quoi elle sert, ce tas ? (…) Et ça virevolte devant les matelots, avec son sac à patates, ça se croit regardable... tandis que la douce Aoi pense : Qu'elle est jolie, ce soir, à la lueur des lanternes à huile... Elle a pris le temps de se laver entièrement et ses cheveux châtain clair, encore humides, frisent. La longue robe vert jade qu'elle a revêtue fait resssortir ses yeux et ses formes. »
   

Ces questions d'individualité et de points de vue ressurgissent avec force lorsque la Horde rencontre le Véramorphe, précédemment évoqué : chaque personnage se distingue alors nettement dans sa façon d'apparaître (l'avatar de Golgoth, un gorce à deux têtes qui se rugissent l'une sur l'autre en se ruant vers l'Extrême-Amont, est particulièrement saisisssant)... mais aussi dans sa façon de voir apparaître les autres, ce qui soulève nombre de questionnements, comme le souligne l'aéromaître :

 

« À écouter les réactions des hordiers, je me rendais compte que nos visions des formes générées par le chrone différaient. (…) Si le Véramorphe révélait la vérité d'un être, pouvait-il y avoir des vérités flottantes, voire plusieurs vérités ? (…) Ou fallait-il que j'en conclue (…) que l'être "en-soi" n'existait pas, qu'il n'y avait que des êtres "pour et parmi les autres" (…) ? (…) Pour Aoi, j'avais vu une touffe de flammes hautes, fragiles, mais Steppe avait pleuré en découvrant des asphodèles courbés par le vent et une "source coulant vers le haut". »

 

Cette définition d'une réelle individualité pour chaque personnage induit l'existence de tout un faisceau de quêtes spirituelles, toutes portées par un ou éventuellement plusieurs personnages ; c'est en ce sens que l'on peut dire que la recherche de l'Extrême-Amont n'est qu'un prétexte – du reste, après trente ans de quête, certains ont cessé de croire à son existence même. Ainsi Sov (le scribe) et Oroshi (l'aéromaître) sont liés par leur soif éperdue de connaissance et de compréhension du monde ; Pietro (le prince) est hanté par le sens de la noblesse, son idéal de probité et la manière dont elle doit se traduire en actes ; Golgoth (le Traceur) est dévoré par son besoin de remporter une victoire contre son père haï, qui menait la Horde précédente... Ce sont finalement ces quêtes personnelles qui entraînent l'épreuve finale que chacun doit affronter et qui, intimement liée à leur attitude face à la vie, les obligent à se repositionner spirituellement pour vaincre – symboliquement – leur propre mort : certains échoueront et seront balayés, un préférera sciemment l'échec au repositionnement, et quant à ceux qui réussiront... Reste à savoir ce qu'ils découvriront.


Pour conclure, un roman étourdissant, qui provoquera adhésion enthousiaste ou rejet, mais ne saurait laisser indifférent. Et pourtant, l'auteur, perfectionniste, se déclare satisfait de la polyphonie et du thème du lien, mais reste sévère vis-à-vis de son travail sur le thème du mouvement ; il se reproche même d'avoir un peu laissé de côté en cours de roman le personnage de Caracole, or celui-ci représentait le mouvement. Il faut dire qu'Alain Damasio se fait de la réussite en la matière une haute idée, avec une clef pour l'atteindre : le travail de la syntaxe. Toujours dans l'entretien accordé à Elbakin, il expliquait :

 

« C’est comme un musicien qui a des mélodies en lui, en syntaxe, quand tu démarres une phrase, si tu n’as pas une mélodie… (…) Des phrases qui sont linéaires, avec des fois une subordonnée… ça n’empêche pas d’avoir des très bons livres, mais tu ne véhiculeras pas le mouvement, ça c’est sûr. Tu décriras le mouvement, tu parleras du mouvement… mais tu ne feras pas éprouver le mouvement, non. Et le but c’est de le faire éprouver. Comme un tableau qui te peint le mouvement et qui ne te le fait pas ressentir. Il y a des tableaux qui te font des peintures de mouvement superbes, tu vois un discobole qui lance un disque, ok, tu as décrit le mouvement, mais tu ne ressens pas le mouvement. Il a fallu la peinture abstraite pour essayer d’arriver à faire ressentir le mouvement en regardant la toile. Voilà, c’est ce que j’essaye de viser. »

 

 

Émilie, AS Bibliothèques

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Published by Emilie - dans science-fiction
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