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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 07:00

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Alain DAMASIO
La Zone du dehors
Cylibris, 1999

Gallimard,
Collection Folio SF, 2009

 éditions La Volte, 2010











Alain Damasio est si bien connu pour La Horde du Contrevent qu’on en oublierait La Zone du dehors, son premier roman. Ce dernier a pourtant reçu le prix européen Utopiales en 2007 et regorge déjà de ce qui a fait le succès du premier ouvrage cité. On croirait dans un premier temps La Zone du dehors une résurgence ou un écho de 1984 de George Orwell, ce dont semble témoigner la date choisie, 2084. Influence certes, mais modèle, non. Alors qu’une autorité dictatoriale dominait dans la trame scénaristique de 1984, c’est une gentille sociale-démocratie qui est vomie dans l’œuvre de Damasio à l’aide d’une écriture mordante qui s’appuie sur un nouveau langage, si bien ancré dans le nôtre que l’on a peine à savoir s’il pèche par manque de vocabulaire où s’il s’agit de néologismes inventés par l’auteur.

Le piège de la liberté s’est refermé sur les citoyens de Cerclon, cité dans laquelle se déroulent les événements de La Zone du Dehors. Tout est possible, autorisé. Sauf ce que l’on s’interdit. Et la population se permet peu, prise dans les rets de l’autogérance et de la surveillance mutuelle et partagée. Cerclon, Captp, personnage principal, nous la présente :

 « cette coquette prison construite au compas, lisse et aplanie, notre bonne ville de Cerclon avec sa gravité constante, son oxygène homogénéiquement bleu qui suintait des turbines, ses tours sans opacité, ses avenues sans ombre, blanches de la peur des angles morts, Cerclon, petite enclave sur astéroïde inhabitable, petit miracle technologique pour vie humaine possible, je n’en avais jamais supporté la putride sagesse, encore moins l’architecture bonasse, cette ergonomie du confort, glissante et flasque, qui rendait les corps amorphes à force de facilité, à force d’évidence et d’humanité ».

S’évader de cette prison, mais avant tout de soi-même sera la quête constante de Captp, rejoint par quatre autres personnages : Slift, Kamio, Brihx et Obffs. Chacun à sa manière cherchera à rejoindre le Dehors, hors de soi-même. Mais ensemble.

Quelque chose interpelle cependant. Qu’est-ce que ces noms imprononçables ? Là réside tout le génie de l’assignation à personnalité qui est pratiquée par cette société où chacun a une place puisque la société n’oublie personne. La population est en effet hiérarchisée par un système nommée le « Clastre » qui attribue à chacun une série de lettres en fonction de son niveau social, cinq lettres pour les plus bas, une seule pour le haut du panier, à savoir les membres du gouvernement de la cité. Chaque année a lieu la valse du Clastre, où chacun peut gagner le droit d’être renommé selon les points du bon citoyen qu’il a accumulés ou perdus. On prend la place d’un autre, on perd la sienne, on devient une autre suite de lettres, chaque série correspondant à un emploi, une situation. On reste personne, simple « copie qu’on forme » et jamais rien d’autre.

Pas une vague ne semble secouer l’équilibre parfait de ce monde où personne n’est malheureux. Mais qui est heureux ?

La société dépeinte par Damasio n’est que l’extrapolation de la nôtre. Société de consommation qui nous laisse croire que l’on choisit, société de la télévision à outrance qui nous laisse croire que l’on sait, société permissive qui nous laisse croire que l’on aurait le droit si on le voulait. Mais on omet de vouloir. On se l’interdit pour ne pas risquer d’être remarqué. Car impossible sur Cerclon d’échapper à la vigilance, à la veille, organisées par les citoyens eux-mêmes et facilitées par la présence de tours panoptiques dans la cité.

Damasio illustre ainsi la philosophie de Michel Foucault développée dans son ouvrage Surveiller et punir. Le panoptique est un système à l’origine envisagé pour simplifier la surveillance en milieu carcéral. L’idée est de placer une tour centrale au milieu d’une prison, permettant d’avoir une vue d’ensemble sur les détenus qui, sachant qu’ils peuvent être vus à tout moment, restent « sages ». Foucault reprend ce concept pour l’appliquer à d’autres structures dans l’idée qu’ainsi un redressement moral s’effectuera de lui-même. C’est le principe même de la ville de Cerclon, parsemée de tours panoptiques. Chacun se sait possiblement surveillé par un concitoyen. Il ne faut donc pas dépasser. Ne pas attirer l’attention. Rester un bon citoyen, droit et honnête. Résultat : une société où il fait bon vivre mais pas bon exister. Plus rien ne bouleverse, tout est insipide. L’absence de passion, ce mouvement qui anime et dynamise, rend amorphe.

Pourtant, tout n’est pas calme, contrairement aux apparences. De plus en plus, un nouveau sentiment se déploie, le désir d’une Volution. Pas d’une révolution ni d’une évolution. La Volution est autre, simplement. Elle est ce que chacun y met. C’est pour cela qu’œuvre le mouvement de la Volte dont font activement partie les cinq protagonistes cités plus haut. Mais elle a un ennemi interne, les molteux, qui veulent éveiller les consciences pacifiquement, par le dialogue. Aucun espace de parole ne leur est véritablement accessible, leur message étant toujours déformé par les médias, serviles face au gouvernement. Devant ce constat jaillissent une violence, une rage et une fureur que l’on ne peut endiguer. Le pas est franchi, la Volte frappe, claque, lacère. Le mouvement est enfin lancé. Il reste à en découvrir l’issue, s’il en est une possible.
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L’écriture de l’auteur peut troubler, déranger par son aspect incisif, parfois décousu, nous perdant entre les différents personnages. Qui parle ? C’est la question récurrente que l’on se pose pendant de nombreuses pages, Damasio utilisant exclusivement la première personne. Il nous livre ainsi un point de vue sans cesse changeant. Ce que vivent et ressentent les protagonistes à chaque instant est ainsi mis en exergue. En ce sens, l’écriture de Damasio est polymorphe tant elle tend à nous faire ressentir ce qu’expérimentent les protagonistes, et ce avec des passages apparemment sans queue ni tête, mais qui possèdent une force indéniable. Ainsi le discours parfois incohérent traduit-il avec justesse l’activité de l’esprit confronté à des situations de toutes sortes. On s’imprègne de ces jeux de mots, de ces jeux de je.

Qui parle ? On s’y perd, mais c’est pour mieux trouver. En effet, l’identité et l’individualité des citoyens de Cerclon sont inexistantes, fondues dans la masse uniforme d’esprits formatés acceptant d’être ce qu’on a choisi qu’ils soient. Pourtant, peu à peu, une personnalité se révèle, s’extrait de ce moule. On commence alors à discerner qui s’exprime. Par son écriture, Damasio réussit à nous plonger dans l’atmosphère d’anonymat de la société dépeinte et nous en sort magistralement. Les protagonistes deviennent quelqu’un, enfin. Et alors, tout commence, s’enchaîne, ils sortent d’eux-mêmes, affirment leur identité, se distinguent. La Volte peut prendre forme, ou pas, elle ne se définit pas, elle est, elle vibre, elle s’emporte et virevolte.

Victoire ou échec, peu importe tant que la Volte advient. Elle peut être le pire, elle peut être le mieux, mais elle est indispensable. Définir ce qu’est La Zone du Dehors relève du défi tellement l’œuvre se ressent intensément. Il s’agit d’une succession de sentiments. Un arrachement à soi-même. L’affirmation d’une volonté trop enfouie. La confrontation au courage. Une tâche dévastatrice et salvatrice dans un monde aseptisé. Croire en une lutte alors que tout laisse croire que rien n’est à défendre. Contagion de la résistance. Et c’est l’empreinte que laisse ce livre. Résister. Contre rien, ou peut-être contre tout. L’essentiel étant de ne pas perdre cette force de ne pas hésiter, de vouloir, de volter.


Leslie, AS Bib.-Méd.

 

 

Alain DAMASIO sur LITTEXPRESS

 

damasio horde contrevent

 

 

 

 

Articles d'Émilie et de Jérémie sur La Horde du Contrevent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Leslie - dans dystopies
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