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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 07:00
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Alain MABANCKOU
African Psycho
Le Serpent à plumes, 2003
Seuil, coll. Points, 2006















mabanckou
Biographie et bibliographie de l’auteur
Source : site officiel http://alainmabanckou.net/ 

Alain Mabanckou est né le 24 février 1966 au Congo Brazzaville. Son enfance se passe à Pointe-Noire, ville côtière, capitale économique du Congo. Plus tard, il obtient un DEA en droit des affaires. Parallèlement, il publie des livres de poésie couronnés par le Prix Jean-Christophe de la Société des poètes français, puis fait paraître un premier roman en 1998, Bleu-Blanc-Rouge, qui lui vaut le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Il bénéficie d’une résidence d’écriture aux Etats-Unis en 2001. Il enseigne actuellement au Département d’études francophones et de littérature comparée à  la prestigieuse Université de Californie-Los Angeles, UCLA, où il bénéficie de la bourse la plus prestigieuse des Humanités de l’Université de Princeton. En 2005, paraît Verre Cassé aux éditions du Seuil, roman largement salué par le public et la critique, adapté au théâtre, traduit dans une demi-douzaine de langues. En 2006, paraît Mémoires de porc-épic. Il  reçoit le Prix Renaudot 2006, le Prix Aliénor d’Aquitaine 2006 et Le Prix de la rentrée littéraire française 2006. Son dernier roman, Black Bazar, paru le 8 janvier 2009 aux éditions du Seuil, s’est classé parmi les 20 meilleures ventes de livres en France.

L’auteur nous livre sa verve et ses ressentis à travers son blog Le crédit a voyagé : http://www.lecreditavoyage.com/. Ce blog nous fait connaître l’actualité littéraire, les grands débats de société, de politique et de culture, avec des interventions d’intellectuels et de journaliste.



Présentation de la scène de crime…


Toute ressemblance avec un autre titre de roman  n’est aucunement fortuite… African psycho se revendique en effet comme le pendant africain d’American Psycho, le roman culte de Bret Easton Ellis qui narre les meurtres sauvages d’un yuppie new-yorkais. S'arrimant à ce postulat, l’on s’attend à rencontrer un antihéros à l’envergure psychopathique égale à celle du célèbre Patrick Bateman…! C’est ne pas connaître le sarcastique Alain Mabanckou qui place la trame de son histoire sous le prisme de l’ironie. En effet, cette variation parodique du célère roman confronte le lecteur à la réalité de la société africaine, loin de la triomphante Amérique, et à mille lieues du spectacle sanglant offert par American Psycho. L’auteur explique en effet que le titre est un jeu de mots et une provocation plus qu’une référence, une façon de rire des crimes de serial killers dont l’image d’invincibilité est un lieu commun.

Le Crime selon Grégoire…


Grégoire Nakobomayo, orphelin congolais, nourrit depuis sa plus tendre enfance un rêve ultime : rejoindre les hautes sphères du crime et égaler Angoualima,  le célèbre tueur en série congolais qui eut de belles heures de gloire.

Grégoire nous confie dès les premières lignes du roman :
« J’ai décidé de tuer Germaine le 29 décembre. J’y songe depuis des semaines parce que, quoi qu’on en dise, tuer une personne nécessite une préparation à la fois psychologique et matérielle ». Riche de cette promesse, le lecteur s’attend à être fasciné par les aveux sombres et fous d’un tueur sanguinaire…mais au fur et à mesure, la vérité se dessine sur la personnalité du narrateur,  qui peine à passer à l’acte, laissant le lecteur un brin dubitatif et quelque peu sur sa faim !
 
En effet, Grégoire nous relate par fragments l’histoire de sa vocation de tueur; de son enfance pathétique — ponctuée de différents larcins et d’un éborgnement — à ses prétentions meurtrières qu’il élève au rang d’art. Grégoire est un tueur peu crédible (malgré le fait qu’il soit nettement désaxé !) et  le culte qu’il voue à Angoualima, son goût manifeste pour la mise en scène esthétique de ses crimes, sont  le vrai moteur et la véritable matière du récit.

Tel l’art, le crime est pour ce jeune homme un mode d’expression absolu, une façon d’exister aux yeux des autres par la crainte qu’il exerce, sous-tendue par un narcissisme aigu. Cette idolâtrie du mal semble s’être imposée au jeune homme, abandonné par sa mère à sa naissance, stigmatisé comme
« enfant ramassé », sous-homme…  « Tuer, un verbe que j’adule depuis ma majorité. Tous les petits coups que j’exécutais, au fond, c’était pour conjuguer plus tard ce verbe sous sa forme la plus immédiate et la plus aboutie. », p. 58. Cependant le discours qu’il déploie pour nourrir son fantasme est vain, et le fait même d’exprimer cette impuissance donne forme à l’Absurde. Cela rend le personnage d’autant plus pathétique, vide et seul que ses mots ne trouvent pas de sens dans la réalité.

Grégoire est fasciné par Angoualima, certes pour sa folie meurtrière, mais aussi pour sa faculté d'interpeller le monde par son fameux couplet nihiliste : « Je chie sur la société ». Ce tueur en série légendaire imprègne le récit telle une figure christique et diffuse ainsi « sa bonne parole » dans l’esprit de Grégoire.

Pour l’anecdote, Angoualima, le père spirituel de Grégoire a véritablement existé et sévi au Zaïre et au Congo dans les années 50 et 60. Sa légende de tueur extraordinaire, possédant deux visages, a interpellé Alain Manbankou. Il se sert donc de cette légende criminelle pour
« dénoncer le phénomène de rumeurs qui, en Afrique, prend des proportions exagérées et fait que l’information peut être complètement détournée ».

Dans la tête du « tueur »…

Grégoire est le narrateur de l’histoire. Il se livre avec un langage certes simple, mais la construction du récit (que l’on peut décliner en quatre actes) se compose de multiples variations. L’histoire est en effet ponctuée par une narration, des dialogues, des rêves, des argumentaires, ce qui reflète magistralement l’esprit confus du personnage et son impuissance manifeste à concrétiser ses fantasmes.  Il se présente immédiatement comme une sorte d’apprenti-tueur : « Je voulais me familiariser avec les visages des criminels de notre agglomération. Je voulais savoir ce qu’ils avaient de particulier, si je pouvais leur ressembler et me reconnaître dans les actes qu’ils avaient perpétrés », dit-il en assistant à des procès au tribunal.

En outre, si l’on devait décrire le physique du héros, on pourrait dire que sa tête défie les lois de la géométrie ! Il est en effet affublé d’une « tête rectangulaire » qui s’ajoute à la somme de ses complexes. On pourrait d’ailleurs y trouver une signification symbolique, son crâne étant bosselé par la pression de ses fantasmes.

Sinon, il faut noter que Grégoire a une relative existence sociale ; il a tout d’abord été le sujet de plusieurs tentatives d’éducation au sein de familles d’accueil, tentatives qui ont toutes avorté. Il est devenu carrossier, a construit sa propre maison ainsi que son atelier. Cependant cette vie honnête n’a guère de sens pour lui et il rêve plutôt d'une vie de tueur, célèbre et redouté. Il souhaite purifier le monde par le crime, tuer le mal social, notamment représenté par le notaire Maître Fernandes Quiroga qu’il choisit pour victime parce qu'il concentre en lui l'essence de ce que Grégoire nomme un « prédateur social » : « J’ai toujours eu l’impression que mes grosses mains étaient faites pour tuer, pour couper le souffle aux individus dont la tête ne me revenait pas, ceux dont j’enviais la position sociale, et surtout ceux qui, selon moi, souillaient par leurs agissements la tranquillité, la quiétude de mon petit coin natal. ».

Grégoire est également passionné de littérature et se nourrit de références littéraires et cinématographiques dans lesquelles il puise de l’inspiration pour ses crimes. Il s’inspire par exemple de superhéros de comics ou bien de héros romantiques de la littérature classique dans des livres qu’il a exclusivement volés lorsqu’il était dans une famille d’accueil. Il s’inspire également des histoires des criminels comme La Brute de Guy des Cars. Cependant, Grégoire semble nuancer ce qui pourrait apparaître comme un aspect sain et positif de son enfance : « L’éducation éclectique  dans les familles d’accueil et celle que j’ai reçue de la rue ont façonné en moi la culture qui ressemble un peu à de la mayonnaise mal tournée, c’est ainsi que je peux à la fois tenir un langage que certains qualifieraient de correct, de recherché, et plonger à tout instant dans la vulgarité la plus choquante ».

Au-delà de son enfance chaotique, Grégoire est obsédé par sa haine du féminin qui symbolise sa peur de l’étranger, sa peur de la sexualité et peut-être aussi sa haine contre la mère qui l’a abandonné : ainsi,  dès qu’il rencontre Germaine, qui va devenir sa compagne, il projette immédiatement de la tuer.

L’enfer africain

Si le roman nous entraîne dans l’esprit malsain de Grégoire il nous précipite dans un décor quelque peu sordide :congo brazzaville

La pathétique existence de Grégoire est en effet un prétexte pour évoquerr la pullulation criminelle de la société congolaise, corrompue, étranglée par la pauvreté, et l’aberrante confusion d’enfants livrés à eux-mêmes, occupés à imiter les pires méfaits de leurs aînés. Grégoire se fait en quelque sorte le représentant symbolique de ces enfants abandonnés à la logique du crime.  

Grégoire ne nomme jamais la ville. Tout y est anonyme : les prostitués, les clients… Grégoire voit le monde de façon parcellaire et incertaine. Il méprise tant la société qu’il ne souhaite pas donner sens à cette ville crasseuse, il ne veut pas la nommer. En effet, Grégoire désigne les noms des rues et des lieux par des expressions très imagées qui apparaissent comme pittoresques mais soulignent au final l’absurdité des lieux : le quartier Celui-qui boit-de-l’eau-est-un-idiot, les buvettes buvez-ceci-est-mon-sang, bois-et-paye-demain, même-le–président-boit, le cimetière-des-Morts-qui-n’ont-pas–droit-au-sommeil et le groupe musical C’est-toujours-les-mêmes-qui-bouffent-dans-ce-pays-de-merde. On retrouve aussi l’ironie dans le fait que le fleuve traversant la ville a été rebaptisé « La Seine » par le Maire. Selon le chercheur en littérature francophone Yves Chemla, cette nomination serait la « métaphore transparente de l’Afrique des Grands Lacs, poubelle de l’Occident, ou plus généralement de l’Afrique des pauvres souillée par la corruption de quelques nantis.»

Bien qu’il connaisse la ville, Grégoire, au moment de commettre un meurtre, parvient à se perdre dans les ruelles labyrinthiques. Ainsi le paysage urbain serait une sorte de cartographie mentale du héros.
la capitale Brazzaville, dans une Afrique postcoloniale. (Pour rappel, le Congo est parfois appelé Congo-Brazzaville pour éviter de le confondre avec la République démocratique du Congo, aussi appelée Congo-Kinshasa).

Mon avis

J’ai apprécié cette fable dissonante et amorale qui nous « déçoit » et met à mal notre fascination pour la violence, la surenchère de l’horreur et notre quête d’exotisme quelque peu malsaine. Cette parodie d’American Psycho se déroulant dans une Afrique postcoloniale est symbolique, car elle met en exergue la confusion de la société africaine qui doit se positionner dans une modernité qu’elle ne pourra qu’imiter. Et ce mimétisme maladroit ne s’exerce que dans la surenchère….

Ainsi, l’auteur a choisi l’humour et l’ironie comme armes dénonciatrices. En outre, j’ai fortement apprécié son esprit grinçant, provocateur. Alain Manbanckou souhaite en effet se détourner de la représentation de l’horreur que l’on rencontre habituellement dans les romans africains. Ce roman évoque certes le meurtre et la haine, non pas à travers l’histoire de dictateurs africains semant la terreur, mais en mettant en scène la pitoyable existence d’un enfant des rues.

A l’occasion de la promotion de son dernier roman, Black Bazar, l’auteur justifie d’ailleurs sa verve sarcastique lors d’une interview :
«  L'ironie et le rire sont des armes redoutables qui suscitent souvent bien plus de réflexion qu'une approche stricte et sérieuse (…) Je préfère jouer le rôle du clown qui, derrière le rire, dissimule les vérités les plus criantes. » Il ajoute : « Un proverbe africain dit : "Si vous voulez savoir la vérité, écoutez les fous." »


Céline, 2e année Bibliothèque-Médiathèque



Alain MABANCKOU sur LITTEXPRESS
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Article de Coralie sur Verre cassé.







African Psycho. Article d'Adeline.









Black Bazar. Article d'Elisabeth.



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