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30 juillet 2012 1 30 /07 /juillet /2012 07:00

Robbe-Grillet-Preface-a-une-vie-d-ecrivain.gif


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alain ROBBE-GRILLET
Préface à une vie d'écrivain
Seuil, Fiction & Cie, 2005



 

 

 

 

 

 

 

 

Cinq ans avant sa mort, durant l’été 2003, France Culture propose une série de vingt-cinq émissions consacrées à Alain Robbe-Grillet, diffusées du 28 juillet au 29 août. Cet ouvrage est une transcription de ces enregistrements radiophoniques, dans leur intégralité, légèrement remaniée par l’éditeur, puis corrigée par l’auteur, mais soucieuse de respecter le caractère oral du matériau original. Le livre s’accompagne d’un CD MP3 sur lequel sont enregistrées les douze heures d’émission.

Cette série radiophonique, enregistrée à horaire régulier, entre la fin de la matinée et le début de l’après-midi, à raison de trois ou quatre épisodes par séance, dans les locaux de France Culture, répondait au principe de proposer à Alain Robbe-Grillet un espace temporel à investir librement, où il parlerait de son rapport à la littérature, à l’écriture, à la lecture. Carte blanche offerte à l’auteur, la trame de ces émissions ne se dessine pas selon la forme d’un entretien, mais relève d’un tracé libre de souvenirs personnels et professionnels que construit un long monologue.

L’ouvrage – la série d’émissions – débute, néanmoins par un entretien, enregistré en dernier lieu et mené par Bernard Comment, directeur de la collection  Fiction & Cie, qui assiste silencieusement Robbe-Grillet tout au long de ces enregistrements, jouant ainsi le rôle d’un « substitut présent de l’auditeur »[1], d’une écoute à laquelle l’auteur s’adresse. Cet entretien permet d’introduire le monologue de Robbe-Grillet, de donner le ton de ce périple singulier dans la littérature.

Entre intimité et érudition, gravité et ironie, l’auteur propose un regard personnel sur la littérature et sur les modes de perception du monde dont elle est le lieu. Cette traversée singulière d’une histoire littéraire et des acteurs qui ont contribué à la construire se réalise à partir du point de vue de Robbe-Grillet sur le Nouveau Roman, sa genèse, sa théorisation, ses explorations et sur son Œuvre propre, depuis sa « première période », s’inscrivant dans la lignée des existentialistes, de Faulkner et de Kafka, jusqu’à sa pratique cinématographique, en passant par ses expérimentations autobiographiques nommées « la Nouvelle Autobiographie »[2], en référence au Nouveau Roman.

Le contenu est dense, engageant ; l’écoute permet d’alléger l’exercice de mémoire, sinon de créer un rapport plus direct avec cet orateur dont la décontraction est palpable.

Le livre qui résulte de cette transcription radiophonique devient alors une version complémentaire de l’enregistrement, « un vade-mecum », selon la formule de l’éditeur.

Grand écrivain français de la deuxième moitié du XXe et du début du XXIe siècle, une des figures importantes du monde littéraire et éditorial, désigné comme le « pape du Nouveau Roman », Robbe-Grillet a fait partie de l’un des grands groupes littéraires – et l’a organisé, il insiste – qui ont marqué l’histoire littéraire française contemporaine.

Né le 18 août 1922, à Brest, dans un milieu familial laïque et antireligieux, de parents d’extrême droite – « anarchistes d’extrême droite »[3] précise l’auteur, pour leur rejet à la fois de l’armée et de l’église –, Robbe-Grillet suit une formation scientifique et obtiendra le diplôme d’ingénieur agronome. Chargé de mission à l’institut national de la statistique à Paris, puis  ingénieur, à partir de 1949, à l’institut des fruits et agrumes coloniaux au Maroc, en Guinée française, à la Martinique et à la Guadeloupe, Robbe-Grillet – qui faisait alors des recherches sur les maladies du bananier – quitte son métier pour se mettre à écrire, incité par les lectures d’« un certain nombre de pères spirituels »[4].

Ainsi, dans ce contexte d’après-guerre, période très stimulante pour les artistes, selon l’auteur, Robbe-Grillet sent grandir en lui un désir de renouveau ; il renonce donc aux plantations de bananes, à l’expertise scientifique, pour se consacrer pleinement à la littérature. Son premier roman, Les Gommes, paraît en 1953, aux éditions de Minuit, s’ensuivent de nombreuses productions littéraires (romans, nouvelle, essais), et filmographiques[5]. Écrivain, cinéaste, théoricien, Robbe-Grillet a également été conseiller littéraire des éditions de Minuit, auprès de Jérôme Lindon (de 1955 à 1985), professeur de littérature pendant 25 ans (de 1972 à 1997) à l’Université de New York et à la Washington University de Saint-Louis (Missouri), directeur du Centre de sociologie de la littérature à l’université de Bruxelles (entre 1980 et 1988).

L’auteur nous livre ce riche parcours professionnel de manière plus ou moins décousue, sans se soucier de la chronologie des faits, parfois même de leur véracité. Ces éléments autobiographiques sont simplement convoqués par Robbe-Grillet lorsqu’il juge pertinent d’éclairer son argumentation. Les réflexions abordées, souvenirs, questionnements composent sa réflexion que le lecteur-auditeur s’approprie pour construire la trame d’un portrait d’écrivain qui se dessine implicitement au fil des mots.

Robbe-Grillet nourrit alors l’histoire littéraire dans laquelle il s’engage d’éléments biographiques, d’événements qui ont marqué sa vie, d’anecdotes, de commentaires, de partis pris, méprisant ainsi les règles de construction d’une histoire de la littérature méthodique et neutre.

Ce document permet alors de dresser le portrait fascinant d’un homme à la fois attachant et perfide, qui a le mérite de participer à la construction de l’histoire de la littérature.

Il ne s’agit pas, à travers cette fiche de lecture, d’énumérer et analyser tous les points abordés par l’auteur-locuteur – que seule une longue étude approfondie et enrichie de sources complémentaires pourrait livrer sans dénaturer les intentions de Robbe-Grillet – mais de faire partager une sélection des notions et réflexions abordées, en la complétant par une lecture « entre les lignes » des mots d’un orateur traduisant sa personnalité singulière. Il s’agit donc d’esquisser le portrait de l’auteur, d’en tracer quelques lignes de force, de révéler certaines zones d’ombre, à partir du matériau qu’il nous propose, afin de laisser le soin, à chacun, d’y apporter sa touche, sa coloration, et ainsi de s’approprier la construction de ce tableau. Robbe-Grillet soulève des questionnements, emprunte des sentiers qui jalonnent, traversent ou nourrissent une histoire des idées et enrichissent l’histoire singulière de la littérature qu’il nous conte.



Je choisis de débuter cet écrit par la question de l’engagement de l’écrivain abordée explicitement par l’auteur au chapitre 17, « Le regard de Sartre ».

Ce passage semble caractéristique de la manière dont Robbe-Grillet construit sa traversée de la littérature. En effet, à partir d’une problématique transversale, il propose des pistes au lecteur, des indices lui permettant de composer un paysage littéraire et d’éclairer sa lecture des œuvres de Robbe-Grillet et d’autres écrivains.

Pour Robbe-Grillet, l’engagement de l’écrivain doit s’ancrer de manière exclusive dans sa propre démarche, qui doit être en prise avec le monde dans lequel il vit – ce qui ne lui donne pas pour autant un droit légitime de prescription sur la société.

«  L’engagement dont je réclame le droit pour l’écrivain est un engagement total dans son propre travail, qui implique de ne pas se soucier de ce qu’on attend de lui, et de se consacrer au monde que lui-même porte. »[6]

Ainsi, il cite Céline et son engagement politique, minimisant son caractère xénophobe et antisémite par rapport à l’importance de son investissement total dans son travail. Il évoque Roland Barthes, simplement pour insister sur le fait que son point de vue n’est pas isolé, puis suggère l’engagement de son œuvre qu’il compare à celui de Flaubert et oppose à Balzac – cela sera récurrent. Il exemplifie son propos avec Marcel Proust, et sa Recherche du temps perdu, qu’il considère comme « le grand écrivain révolutionnaire d’avant la guerre de 1914 »[7], pour avoir construit son œuvre à partir de son engagement dans le monde qui l’a animé toute sa vie.

Maniant l’anachronisme, son point de vue est enrichi d’exemples appartenant à l’histoire littéraire qu’il commente sans émettre de nuance. Avec partialité, Robbe-Grillet révèle ses pistes de réflexion, avance son point de vue ; le lecteur s’en saisit pour construire ce singulier paysage littéraire.

Se révèle alors la désinvolture avec laquelle Robbe-Grillet aborde la littérature qui n’exclut pas pour autant le souci de se distinguer.

Robbe-Grillet estime que l’engagement de l’écrivain ne doit pas être contaminé par des attentes extérieures. Il ponctue néanmoins sa réflexion d’évocations parcellaires permettant de percevoir le rôle important que la critique a joué dans son parcours. Il y consacre même le contenu du chapitre 21, « Heurs et malheurs de la critique ». On perçoit alors l’importance que l’auteur accorde à ce qui est dit de lui, à ce qui est attendu, au rôle déterminant de la critique qui lui a permis de nourrir son travail, voire même de le guider.

« cela me permettait de mieux voir mon propre chemin, du fait que, quand par hasard on me louait pour quelque chose, c’était justement celle que j’estimais ratée »[8].

Robbe-Grillet poursuivra ce chapitre en prenant, notamment, l’exemple de deux articles élogieux, concernant son roman Le Voyeur (1955), mais dont les analyses sont véritablement divergentes : l’article de Roland Barthes dans la revue Critique, l’autre de Blanchot dans La Nouvelle Revue française.

À travers ce passage, l’auteur évoque le rapport de son œuvre avec la signification. Cette problématique, qui lui aurait été révélée par la critique, ne constituerait donc pas un élément intrinsèque à la création littéraire de cet écrivain considéré pourtant comme le théoricien du Nouveau Roman, de cet auteur d’essais théoriques dès 1963, avec Pour un Nouveau Roman, ou encore d’un Robbe-Grillet, qui, au cours de ces enregistrements, se livre à de longues et denses interprétations de sens portés sur la littérature qu’il défend ?

En effet, cet ouvrage est ponctué de multiples passages consacrés à ses créations littéraires qui interviennent dans le discours de l’auteur comme des dévoilements, sinon des précisions éclairant son œuvre, sans pour autant en épuiser le sens. Ainsi, au chapitre 4, « Retour sur les ruines », il livre quelques mots sur la construction de La Reprise, roman publié en 2001. En évoquant les faits qui ont poussé l’auteur à entreprendre l’écriture de ce roman, envisagé consciemment comme une reprise de son œuvre romanesque, Robbe-Grillet évoque ce qui, selon lui, est au fondement de l’esprit moderne, à savoir l’idée selon laquelle le monde est une reconstruction inépuisable dont dépend notre liberté. L’auteur cite alors l’antinomie entre « reprise » et « répétition » que fait Kierkegaard, penseur, théologien danois du XIXe siècle et auteur d’un ouvrage dont une seconde traduction venait alors de paraître en France sous le titre La Reprise. Reprise et répétition relèvent du même mouvement, mais dans des directions opposées : la répétition est la reproduction de ce qui est ; il s’agit donc d’un mouvement en arrière. La reprise engage un mouvement dirigé vers l’avant ; elle est la construction d’un monde inédit sur les ruines de l’avant.

Ainsi, l’écriture de La Reprise de Robbe-Grillet a été motivée par la tempête de décembre 1999 qui a détruit des centaines d’arbres centenaires, dans le parc de sa maison normande. Cet événement dévastateur a fait écho en lui au Berlin en ruine de l’après-guerre. Ainsi, La Reprise naît de sa volonté de reconstruire toute son œuvre romanesque passée, ce monde qu’il avait créé, pour le situer dans ce Berlin dévasté.

« Je suis tout à fait persuadé que cette tempête a eu sur moi un effet salvateur, car elle m’a anéanti et, tout d’un coup, je me suis mis à reconstruire le monde à partir des ruines de Berlin, et à reconstruire toute mon œuvre romanesque, avec une conscience très forte qu’il va s’agir d’une reprise »[9].

L’auteur mêle souvenirs personnels, réflexions, questionnements débordant le cadre de la littérature, à des références littéraires, des éclairages pour offrir au lecteur-auditeur le regard érudit d’un homme ancré dans le réel et qui fait de sa Vie une reprise, une reconstruction littéraire.

Au chapitre 6, « Construire sur le vide », Robbe-Grillet consacre un passage au Voyeur, son deuxième roman publié en 1955, pour exemplifier l’idée du manque. Pour l’auteur, cette idée du manque, ce « vide », cette « lacune » est constitutive de l’écriture moderne ; elle détermine et envahit le récit. Le Voyeur est construit à partir de cette « faille » qui détermine la trame de l’œuvre et permet au crime central d’exister par le manque. En effet, ce manque d’espace et de temps que le lecteur peut percevoir entre la première et la deuxième partie du roman, et que le texte s’applique à combler, construit l’intrigue autour d’un narrateur qui semble vouloir dissimuler le viol et le meurtre d’une petite fille.

« [Ce vide] prolifère et finit par envahir tout le récit, non seulement sa fin à partir du meurtre, mais le début également. C’est cette hantise de la faille, au moment du meurtre central, qu’on essaie de combler, qui au contraire va engloutir le livre aspiré dans un trou »[10].

Au chapitre 5, « L’écriture comme broderie », Robbe-Grillet récite, de mémoire, un passage de Madame Bovary dans lequel Flaubert aurait fait référence à cette idée du manque, en la nommant une « crevasse »[11]. Pour Robbe-Grillet, l’écriture de Flaubert construit les manques qui vont ensuite envahir tout le texte pour organiser le récit. Ce passage est l’occasion pour Robbe-Grillet de rendre hommage à l’écriture de Flaubert qu’il considère comme un de ses modèles de création (avec Kafka, Faulkner, Joyce, notamment) et comme « le père du Nouveau Roman »[12], notamment pour l’utilisation du manque, dans son écriture. Cette lacune qui organise le récit complète le tableau que Robbe-Grillet peint de l’écriture moderne, de la littérature qu’il défend.

Ainsi, il consacre plusieurs passages de la première partie de ces enregistrements radiophoniques à l’importance d’une lutte des couples antagonistes, de conflits internes dans le récit qui sont le moteur de la création littéraire et animent le Nouveau Roman. Il insiste sur « ces pôles incompatibles qui vont souvent de pair »[13] : ordre/désordre, subjectivité/objectivité et sur la contradiction, cette « cohérence suspecte » qui organisent la structure même de l’écriture moderne et produisent un effet énergétique sur le lecteur.

Ainsi, Robbe-Grillet propose un éclairage sur sa vision de la littérature, sur l’écriture qu’il revendique à travers le Nouveau Roman, en enrichissant cette traversée singulière par son interprétation de références littéraires et en la ponctuant de clarifications sur sa propre œuvre. Le contenu de ces enregistrements, parfois très dense, théorique, peut paraître hermétique. La lecture de l’ouvrage imprimé permet alors de ralentir le temps de l’écoute pour s’approprier les mots de l’auteur. Le lecteur-auditeur perçoit alors la signification du terme « vade-mecum », utilisé par l’éditeur pour qualifier ce livre.

Robbe-Grillet consacre également un chapitre (chapitre 18 : « Un nouveau pacte autobiographique ») à ce qu’il considère comme la troisième période du Nouveau Roman, qu’il nomme Nouvelle Autobiographie. Les ouvrages de cette époque mobilisent des éléments autobiographiques, mais fantasmés. En effet, selon l’auteur, l’un des pôles narratifs du récit devient une autobiographie mais il ne peut reposer sur la vérité, celle-ci ayant pour moteur de création l’incompréhension même du monde vécu. Pour Robbe-Grillet, cette troisième période a existé dans l’œuvre de tous les écrivains du Nouveau Roman ; il cite, par exemple, Les Géorgiques de Claude Simon ou encore L’Amant de Marguerite. Ainsi, il ne s’agirait pas d’un élément qui contraint à relire, à redéfinir ce groupe littéraire à la lumière des éléments autobiographiques convoqués dans le récit, mais la Nouvelle Autobiographie émanerait de l’évolution même du Nouveau Roman.

Le lecteur-auditeur perçoit alors la désinvolture avec laquelle l’auteur livre cette histoire de la littérature, reconstruite à partir de la projection de ses propres fantasmes sur une époque qu’il revit cinquante ans plus tard, à travers ces émissions.

En outre, ce passage est l’occasion pour l’auteur d’évoquer ses œuvres littéraires de cette période, qu’il qualifie de trilogie « Romanesque »[14] : Le Miroir qui revient, de 1985, Angélique ou l’Enchantement, 1988, Les Derniers Jours de Corinthe, 1994.

 « J’y parle beaucoup de ma famille, très pittoresque, anarchiste d’extrême droite, et certains détails sont presque compatibles avec le pacte de Lejeune puisqu’ils sont vrais, si j’ose dire, pour autant que je puisse connaître la vérité de ma propre existence, car d’une part je ne l’ai pas comprise et d’autre part j’ai beaucoup vécu, donc largement fantasmé ce que je raconte »[15].

Ainsi, les événements relatés par l’auteur, à travers les ouvrages appartenant à la Trilogie romanesque, remettent en question les règles du Pacte autobiographique théorisées par Philippe Lejeune. Robbe-Grillet s’opposera notamment à une des normes selon laquelle « l’autobiographe peut se tromper, il n’a pas le droit de mentir »[16]. L’auteur relate les réactions de Philippe Lejeune face à cette appropriation du terme autobiographie pour qualifier ses romans. Le lecteur-auditeur perçoit alors la façon dont Robbe-Grillet s’affirme par le discrédit et l’assurance avec laquelle il évoque cet événement, à travers lequel – une fois n’est pas coutume – la littérature se prête à un jugement de valeur qui passe pour une vérité.

Robbe-Grillet soulève également les rapports entre l’écrivain et son lecteur, à partir de la question de la représentation et des malentendus qu’elle convoque. Plein d’une certaine suffisance, voire d’une forme de mépris envers l’ignorance du lecteur, l’auteur aborde les enjeux de la création. Pour Robbe-Grillet, un livre doit être écrit pour la forme même, pour la littérature et non pour son sujet qui est secondaire.

«  Pour moi, il n’y a de littérature que formelle, il n’y a d’art que dans la forme. Si vous reprenez toute l’histoire racontée dans Madame Bovary, mais que vous changez le vocabulaire, le rythme des phrases, il ne restera plus rien du tout. Flaubert a raison de dire que les contenus anecdotiques ne sont rien, que c’est la forme de l’écriture qui fait que le livre existe en tant que littérature. »[17]

Il remet en question l’importance de la représentation que permettrait l’écriture, en insistant sur le véritable enjeu qui est de recréer – et non de représenter – l’émotion ressentie face au monde, pour produire autre chose, une des multiples représentations d’un réel échappant à la notion de vérité mais qui appartient à la psyché du créateur. Ainsi, Robbe-Grillet refuse l’idée selon laquelle ses livres ou ceux du Nouveau Roman en général ne représenteraient rien ; si le besoin de créer existe, c’est parce que la création nécessite au préalable l’existence d’un monde que le créateur ne peut comprendre qu’à travers l’acte de créer. Alors la création, le travail d’écriture ne peut se faire – de façon consciente ou inconsciente –  qu’à partir de la représentation des émotions singulières perçues devant le monde. On sent alors chez l’auteur une volonté de justifier son écriture et les engagements théoriques qui l’ont motivée et qu’elle a nourris, vis-à-vis des reproches que la critique et les lecteurs lui auraient régulièrement exposés.

Cet ouvrage qui se construit à travers le rapport de Robbe-Grillet à la littérature peut alors être envisagé comme un prétexte, sinon une occasion pour l’auteur de rétablir les analyses qui ont été faites de ses œuvres et du Nouveau Roman. Excluant le doute et la nuance, son assurance transforme ses mots en une parole de vérité qui légitime son point de vue et dispense son Œuvre de tout commentaire. Ainsi, les mots de Robbe-Grillet ne pourraient-ils pas se lire comme l’affirmation non dissimulée de LA manière de penser la littérature, revendiquée par un orateur dont la détermination n’a d’égale que l’audace ?

Robbe-Grillet revient, de façon récurrente, au Nouveau Roman, à sa genèse et sa théorisation, à ses évolutions et à la constitution de ce groupe littéraire qu’il a organisé alors qu’il était conseiller littéraire aux éditions de Minuit. Après avoir été refusé par plusieurs éditeurs, notamment par « le bon goût Gallimard »[18] – une  chance, selon Robbe-Grillet –, celui-ci se lie d’amitié avec Jérôme Lindon, alors très jeune directeur des éditions de Minuit qui publie Les Gommes en 1953 et Le Voyeur, deux ans après. Lindon le nomme ensuite conseiller littéraire de la maison alors déficitaire et sans orientation précise, que Robbe-Grillet transforme aussitôt en vitrine de l’avant-garde littéraire française. Il rassemble Samuel Beckett, Marguerite Duras, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Robert Pinget, Michel Butor – des auteurs isolés jusqu’alors, incompris, invendus, qui, réunis sous le même toit, attirent l’attention sur eux.

S’ensuit la publication de L’Ère du soupçon, de Nathalie Sarraute et de Pour un Nouveau Roman, de Robbe-Grillet – publié notamment chez Gallimard ! et aux éditions de Minuit – , ouvrages qu’il nomme des « aperçus théoriques […] des réponses à la critique »[19].

À travers cette histoire de la formation de ce groupe littéraire, on constate que Robbe-Grillet s’approprie le terme décisif de Nouveau Roman qui va permettre de structurer un discours critique. Il passe donc sous silence la création de cette expression par le critique Emile Henriot, dans un article du journal Le Monde de mai 1957, dans lequel il jugeait sévèrement Tropismes de Nathalie Sarraute et La Jalousie de Robbe-Grillet. Mais cela n’a que peu d’importance : le lecteur a compris que l’histoire qu’on lui offre passe par le prisme d’un orateur qui transforme les faits avec désinvolture. En outre, l’engagement et l’excitation ressentis dans la manière dont Robbe-Grillet revient sur cette période excusent les libertés qu’il s’octroie.

Robbe-Grillet insiste également sur le fait que le Nouveau Roman est différent d’une école littéraire : il s’agit d’un ensemble d’écrivains dont la liste officielle est symbolisée par la photographie qui les réunit, en 1959, devant la porte des éditions de Minuit[20]. À cette liste, Robbe-Grillet prend la liberté de rajouter Marguerite Duras – absente de la photographie car refusant l’appartenance à un groupe – ou encore Raymond Queneau. Le groupe, constitué d’individualités fortes, n’a pas pu constituer un mouvement littéraire, ne relevant pas d’une véritable cohérence des points de vue. La constitution de cet ensemble d’auteurs s’est construite sur le fait qu’ils allaient à l’encontre de telle ou telle loi du récit, refusant des catégories considérées jusqu’alors comme constitutives du genre romanesque (notamment l’intrigue, qui garantissait la cohérence du récit, et le personnage).

Robbe-Grillet complètera cette histoire du Nouveau Roman, avec la théorisation, les engagements littéraires de ce groupe (notamment au chapitre 15 : « Il se passe quand même des choses ») et son évolution. L’auteur insistera, par exemple, à plusieurs reprises sur l’ancrage dans le réel que défend le Nouveau Roman, sans évacuer les rapprochements anachroniques qu’il tisse avec les références littéraires convoquées, souvent commentées avec partialité, toujours avec une conviction effrontée.

Sans se soucier de nuance dans ses propos, Robbe-Grillet nous fait part d’anecdotes concernant ses contemporains et certains traits de leur caractère, ce qui permet de les connaître autrement qu’à travers leurs œuvres, mais également de révéler la personnalité propre de l’auteur, plein de suffisance et d’une animosité diffuse.

Il n’hésite pas, en effet, à persifler continuellement ces collègues du Nouveau Roman : Marguerite Duras apparaît douée mais pas très intelligente ; Nathalie Sarraute, vraiment supérieure mais trop arrogante ; Beckett qui « s’en fout » ; Claude Simon, toujours en retrait. Lorsque Robbe-Grillet peint le tableau de Sartre, celui-ci apparaît comme un gentil garçon, certainement plus philosophe qu’écrivain, généreux mais flagorneur, avec une obsession de l’engagement qui ne serait que le regret de ne pas avoir été dans la Résistance pendant la guerre.

En outre, à la lecture des propos de l’auteur s’affirment sans équivoque ses goûts littéraires, lorsqu’il désigne, à de nombreuses reprises, Balzac, le classicisme français (narrateur omniscient, narration linéaire) comme l’ennemi auquel il oppose ses influences – Kafka et Flaubert, notamment, modèle de création –, les auteurs qui l’ont conduit à devenir écrivain et à faire de l’écriture – qu’il nomme « l’expérience imaginaire du fantasme »[21] – le but de son existence.

Exercice compliqué qu’est celui de proposer un écrit relativement concis sans pour autant ne pas travestir ou dénaturer les propos de Robbe-Grillet. Le choix de révéler une sélection de passages opérée dans ce vade-mecum, en modifie le contenu, la force et la densité. En effet, les vingt-cinq chapitres se complètent, s’enrichissent. Certains sont introduits par la synthèse, sinon la reprise du précédent ; des réflexions sont précisées d’une émission à l’autre. Ainsi, leur succession forme un tout qui se construit à partir du regard omniscient de l’auteur et de ses mots traduisant sa personnalité.

Témoin passionnant d’une époque, Robbe-Grillet livre – avec la même liberté et franchise – un (auto)portrait, qui permet de comprendre l’auteur, d’appréhender autrement son écriture, sinon de percevoir l’homme, de percer la complexité de son caractère, de distinguer la frontière entre engagement et perfidie.

En outre, ce document apparaît comme une démarche d’élucidation personnelle, hantée par des questionnements introspectifs. À la question « pourquoi me suis-je mis à écrire ? », Robbe-Grillet fait de son incompréhension du monde sa réponse.

«  Non seulement je ne comprends pas le monde, mais je ne me comprends pas non plus moi-même, et c’est pour cela que je me parle. »[22]

Alors, derrière le terme « préface » du titre, ne se dessinerait-il pas l’idée de bilan que l’auteur semble dresser, emporté par la totale liberté que lui permet ce système de carte blanche ?

Bilan d’une vie d’écrivain ; bilan d’un homme qui a fait de la littérature des tentatives désespérées de se comprendre ; bilan d’un personnage érudit qui décédera cinq ans plus tard, d’une crise cardiaque. Entre mise au point et révélation, justification et confidence, l’auteur étaye l’éclairage qu’il offre sur son œuvre de son regard sur la littérature, rempli de souvenirs de lecture éblouis (Flaubert, Camus, Borges, Joyce, Faulkner), d’ombres chères telles que Breton, Barthes et ses compagnons du Nouveau Roman.

Pour clore l’entretien qui ouvre ces enregistrements radiophoniques, Bernard Comment interroge Robbe-Grillet : « "Alain Robbe-Grillet, professeur de désir"  : la formule vous convient ? », l’écrivain répond : « je dirais plutôt plaisir » [23]. En effet, le riche programme de cet ouvrage s’inscrit avant tout dans le plaisir, plaisir non dissimulé de l’auteur d’offrir son histoire, plaisir du lecteur-auditeur de découvrir son narrateur et de se donner envie de lire encore.


Marine, AS bib.-méd.


Notes

[1] Note de l’éditeur dans ROBBE-GRILLET Alain, Préface à une vie d’écrivain, Paris, Le Seuil, coll. Fiction & Cie, 2005, p.7.

[2] id. p.159.

[3] id., p.191.

[4] id., p.10. Robbe-Grillet cite alors Kafka, Flaubert, Faulkner, Borges.

[5] Romans : Un régicide, 1949 / Les Gommes, 1953 / Le Voyeur, 1955 / La Jalousie, 1957 / Dans le labyrinthe, 1959 / La Maison de rendez-vous, 1965 / Projet pour une révolution à New York, 1970 / La Belle Captive, 1975  / Topologie d’une cité fantôme, 1976 / Souvenirs du Triangle d’Or, 1978 / Djinn, 1981 / Le Miroir qui revient, 1985 / Angélique ou l’Enchantement, 1988 / Les Derniers Jours de Corinthe, 1994 / La Reprise, 2001 / Un roman sentimental, 2007 ;

Nouvelle : Instantanés, 1962 ;

Essais : Pour un Nouveau Roman, 1963 / Le Voyageur, essais et entretiens, 2001, Les impressions nouvelles, 2001 ;

Films : L'Année dernière à Marienbad, 1961(Scénario et dialogues : Alain Robbe-Grillet. Réalisation : Alain Resnais.) / L'Immortelle, 1963 (Écrit et réalisé par Alain Robbe-Grillet.) / Trans-Europ-Express, 1966 Écrit et réalisé par Alain Robbe-Grillet) / L'Homme qui ment, 1968 (Écrit et réalisé par Alain Robbe-Grillet) / L'Éden et après, 1970, et N. a pris les dés, 1971 (Écrits et réalisés par Alain Robbe-Grillet) / Glissements progressifs du plaisir, 1973 (Écrit et réalisé par Alain Robbe-Grillet) / Le Jeu avec le feu, 1975 (Écrit et réalisé par Alain Robbe-Grillet) / La Belle Captive, 1983 (Écrit et réalisé par Alain Robbe-Grillet) / Un bruit qui rend fou, 1995 (Scénario et dialogues : Alain Robbe-Grillet. Réalisation : Alain Robbe-Grillet et Dimitri de Clercq) / Taxandria, 1995 (Scénario : Raoul Servais, Alain Robbe-Grillet et Frank Daniel. Réalisation : Raoul Servais) / C'est Gradiva qui vous appelle, 2006 (Écrit et réalisé par Alain Robbe-Grillet).

[6] Id., p.151.

[7] ibid.

[8] Id., p.179, 180.

[9] Id., p.40

[10] Id., p.56, 57.

[11] Id. p.48. p. 49, Robbe-Grillet cite le passage de Madame Bovary : « Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelque fois dans les montagnes. »

[12] Id., p.26.

[13] Id., p.87.

[14] Id., p. 159.

[15] Id., p. 161.

[16] Id., p.159.

[17] Id., p.146.

[18] Id., p.117.

[19] Id.,  p.119.

[20] Sont présents sur la photographie : Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Jérôme Lindon, Robert Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute, Claude Ollier.

[21] Id., p.169.

[22] Id., p. 159.

[23] Id., p.19.

 

 

 


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