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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 12:00

Alan Moore Dave Gibbons Watchmen










Alan MOORE, Dave GIBBONS
Watchmen
Panini Comics, 2009





 

 

 

 

 

 

Watchmen est à l’origine une publication en série de DC Comics parue entre 1986 et 1987, scénarisée par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons (avec John Higgins pour la colorisation). Moore est acclamé par les critiques pour son travail sur Watchmen ainsi que pour d’autres comics célèbres comme V pour Vendetta ou From Hell. Il a aussi participé à l’écriture d’albums axés sur des personnages plus connus du grand public tels que Batman ou Superman et a grandement contribué à asseoir la respectabilité du genre comics aux États-Unis et au Royaume-Uni. On lui attribue même la paternité du terme « roman graphique », plus valorisant que « comic-book » ou « bande-dessinée » (Plus d’informations :  http://en.wikipedia.org/wiki/Alan_Moore).

Dave Gibbons a aussi beaucoup travaillé pour DC, notamment sur la série Green Lantern. Il a, tout comme Alan Moore, reçu au cours de sa vie de nombreuses récompenses pour son travail (voir : http://en.wikipedia.org/wiki/Dave_Gibbons)

 

watchmen-COUV.jpg

 

S’il est bien question d’une « histoire de super-héros », que l’on ne s’y trompe pas : Watchmen traite le sujet comme il n’a jamais été traité avant. Les héros costumés n’ont de super que le nom (ils n’ont pas de « pouvoirs », sauf un), vieillissent, prennent du poids, se remettent en question et ont pour la plupart tourné la page. L’action se déroule en 1985 dans un univers alternatif : les États-Unis ont gagné la guerre contre le Vietnam grâce au Docteur Manhattan, un physicien qui, à la suite d’un accident, a acquis des pouvoirs qui font de lui l’équivalent d’un dieu pour les hommes. C’est d’ailleurs l’apparition de cet être qui fait du monde de Watchmen ce qu’il est : grâce à lui, le pétrole n’est plus la principale source d’énergie (il peut synthétiser à volonté n’importe quel élément chimique) et aucun pays n’ose attaquer les États-Unis de peur d’être complètement éradiqué. Il peut-être intéressant de se focaliser sur ce qui fait de cet ouvrage un comics à part et une œuvre définitivement littéraire : la création d’un univers cohérent bien qu’alternatif, les multiples niveaux de narration et la profondeur des personnages associée à la complexité de leurs rapports.

Dans cette réalité alternative, des super-héros sont progressivement apparus dès les années 40. Un d’entre eux, le policier Hollis Mason, dit « Le Hibou », raconte dans ses mémoires (dont des extraits sont publiés à intervalles réguliers dans l’album, flash-backs parfaitement intégrés enrichissant considérablement la narration) comment il en est arrivé à se déguiser pour combattre le crime la nuit venue. Amateur de justiciers de westerns de bande-dessinée durant son enfance, puis intéressé en 1938 par l’arrivée dans le monde de la littérature pour jeunes de Superman, Hollis Mason a franchi le pas en lisant dans la presse les exploits du premier vrai héros masqué : « un hold-up dans un supermarché avait tourné court, grâce à l’intervention d’un "homme de haute taille, bâti en athlète, portant une cape et un masque noirs ainsi qu’un nœud autour du cou". Cet être étrange était tombé au milieu de la tentative en fracassant une verrière. Il avait attaqué le chef de gang avec une telle violence que ses comparses avaient jeté leurs armes et s’étaient rendus sans résister. […] L’article parut sous le titre court et percutant : "le Juge Masqué" ».

C’est ainsi que le premier des aventuriers anonymes opérant hors des comics se trouva baptisé. Je lus et relus ce reportage, et décidai aussitôt d’être le deuxième. J’avais trouvé ma vocation. » Par la suite, d’autre vinrent, pour diverses raisons (Dollar-Bill, sponsorisé par une banque, le Spectre Soyeux, dont la carrière était plus orientée vers le mannequinat de charme que la justice, etc.), grossir les rangs des justiciers masqués décidés à lutter contre l’insécurité et le crime organisé. À l’initiative de l’un d’entre eux, Captain Metropolis, le groupe des Minutemen fut créé en 1939.
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Avec la montée de la mode des super-héros, les criminels qui n’avaient pas complètement abandonné toute activité commencèrent à s’affubler de noms tels que Molloch le Magicien ou Captain Carnage. Là où les univers des héros classiques de DC ou Marvel acceptent ou ignorent l’existence des justiciers mais où ceux-ci sont immuables, Watchmen montre les Minutemen ayant vieilli et pris leur retraite. Ainsi lorsque, plus tard, un Captain Metropolis vieillissant propose aux nouveaux venus dans le domaine du collant de fonder un groupe, il se heurte à des refus pour diverses raisons. Certains sont habitués à travailler seuls ou à deux ou sont trop déconnectés de la réalité pour prendre part à une association. De plus dans l’histoire, le gouvernement interdit aux justiciers d’opérer. Deux solutions s’offrent à eux : dévoiler leur identité ou bien continuer à agir dans l’ombre et devenir des hors-la-loi.

Moore a choisi de représenter ses protagonistes comme des parias, ringards aux yeux du grand public (eux-mêmes le réalisent). Le début de l’histoire les montre dans leur vie telle qu’elle est au sortir de cette période d’aventures. Le Comédien, cynique et désabusé, est devenu un mercenaire pour une agence du gouvernement. On découvre que c’est lui qui a assassiné JFK. C’est son assassinat qui ouvre l’intrigue. Le Spectre Soyeux vit dans une maison de retraite de luxe en Floride en ressassant ses années d’action dont elle semble avoir oublié tous les mauvais côtés comme la tentative de viol du Comédien. Sa fille, le 2nd Spectre Soyeux, a été engagée par le gouvernement pour tenir compagnie à son compagnon Jon Osterman alias Dr Manhattan, qui effectue des recherches en physique dans un centre militaire secret. Le 2nd Hibou, Daniel Dreiberg, qui avait pris la relève de Mason, a pris un peu d’embonpoint et vit maintenant de ses rentes en écrivant de temps en temps pour une revue ornithologique. Adrian Veidt, alias Ozymandias, a fondé sa société et vend des figurines et divers produits à son effigie. Autant de comportements réalistes et variés que l’on n’a pas l’occasion de voir dans un comic « classique ».

La narration est entrecoupée de retours en arrière du vers la période des Minutemen ou des Watchmen avant que ceux-ci ne soient respectivement à la retraite et interdits. Moore va même presque jusqu’à rompre le quatrième mur avec les extraits des mémoires d’Holis Mason, du livre du Professeur Milton Glass Dr Manhattan : super-pouvoirs et super-puissances, d’une analyse d’une bande-dessinée dans la bande-dessinée (Tales of the Black Freighter) et même une interview d’un des personnages. Cependant, la frontière que constitue le quatrième mur n’est pas détruite car ces documents ne s’adressent pas directement au lecteur mais aux lecteurs vivant dans l’histoire racontée par Moore. Cela ajoute une profondeur conséquente à l’œuvre, d’autant plus que des annotations comme « Nous avons reproduit ici le chapitre V de l’Ile au Trésor adaptée en BD (Editions Flint, N.Y., 1984). Avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur » viennent légitimer ces encarts totalement fictionnels.

Gibbons et Moore ont usé pour les Watchmen d’une galerie de personnages atypiques. Les six héros, ex-watchmen, ont en effet chacun une perception du monde bien différente en fonction de leur vécu.

Rorschach, qui ouvre le roman graphique, dissimule son visage derrière un lambeau de tissu couvert de taches d’encre symétriques et mouvantes (d’où son nom, relatif au test psychologique de Rorschach). Il n’a pas accepté la loi interdisant les justiciers masqués et vit comme un hors-la-loi en ayant adopté des idéaux d’extrême droite. Il peut être aperçu par le lecteur plusieurs fois sous sa véritable identité sans que celui-ci le sache. Il porte le plus souvent un panneau en carton disant : « La Fin est proche ». Il refuse tout compromis, ce qui l’amènera à se suicider indirectement lorsqu’il réalisera à la fin que le monde doit vivre dans le mensonge pour être sauvé. Bien qu’ayant fait équipe avec le 2nd Hibou à l’époque des watchmen, il s’est éloigné de celui-ci, ce dernier menant une vie pantouflarde et tranquille, alors que Rorschach est quotidiennement dégoûté par la société qui l’entoure et montre un intérêt maniaque pour la punition des malfaiteurs.

Le Dr Manhattan est de son côté de plus en plus étranger aux tracas du commun des mortels de par son statut quasi divin. Il peut percevoir en même temps plusieurs futurs éventuels mais seules comptent pour lui ses recherches en physique, au grand dam de sa compagne Laurie Juspeczyk (ancien 2nd Spectre Soyeux).

Edward Blake, le Comédien, a fini sa vie comme mercenaire pour des opérations spéciales. Dépourvu d’idéologie, il voit la vie comme une immense farce et apparaît dans un premier temps au lecteur comme un monstre qui, au Vietnam, n’hésite pas à tuer une femme qu’il a mise enceinte pour la faire taire. La suite montrera néanmoins qu’il existe encore des événements capables de l’atteindre.

Adrian Veidt alias Ozymandias est un homme ambitieux, intelligent et athlétique qui a pris pour modèle Alexandre le Grand. Si l’on aborde Watchmen comme un comic classique, Ozymandias en est le « Vilain ». En effet, il détruit en partie New York en y faisant apparaître une espèce extraterrestre gigantesque, provoquant la mort de milliers de personnes. Cependant, cette catastrophe sans équivalent a des conséquences que seul Veidt avait prévues : les deux Etats en tension, les USA et l’URSS, sous le choc, concluent une paix durable.
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Watchmen est une œuvre étonnamment riche. Chaque page, chaque vignette, montre un travail réfléchi de l’auteur et du dessinateur, que ce soit pour les prises de vue proches du cinéma ou les textes finement travaillés selon que le narrateur est Rorschach pour les extraits de son journal, Holis Mason ou le héros d’une bande-dessinée fictive lue par l’un des personnages. Le souci de l’ambiance est tel que même l’environnement sonore est choisi avec soin (extraits de Dylan, Hendrix, Costello, Cale…). À ce titre, la bande-originale du film tiré de l’œuvre se montre assez fidèle et offre un paysage musical cohérent avec l’époque des événements. Plus que d’intrigues de super-héros contre super-vilains, Watchmen les montre aux prises avec eux-mêmes et avec l’évolution de la société, simples hommes et femmes en proie à des questionnements et des responsabilités qui parfois les dépassent.


Paul, 1ère année Bib

 

 

 

On pourra également lire l'excellente analyse de Léna  ici.

 

 


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