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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 07:00

Alan-Moore-Dave-Gibbons-Watchmen.jpg

 

 

 

 

 

 

Alan MOORE, Dave GIBBONS
Watchmen
Diamond Comics Distributors, 2004
En France :

Panini comics, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation

Watchmen est un comic-book britanno-américain assimilable au roman graphique. Nous devons cette création au scénariste Alan Moore, au dessinateur Dave Gibbons et au coloriste John Higgins. Elle met en scène des super-héros réalistes confrontés au meurtre de l’un des leurs dans un monde sur le point de disparaître. Le récit se déroule en 1985 à New York. Il s’agit d’une uchronie basée sur la création d’un être omniscient et omnipotent, le Dr Manhattan, par un accident nucléaire. Grâce à lui, les Etats-Unis ont remporté la guerre du Vietnam, le président Nixon a été réélu pour un cinquième mandat et le scandale du Watergate a été étouffé. La guerre froide s’est tellement intensifiée que la troisième guerre mondiale menace d’éclater et d’éradiquer l’espèce humaine. Parallèlement, un super-héros nommé Le Comédien est mystérieusement assassiné. Rorschach, seul justicier encore en exercice après la loi Keene, décide de mener l’enquête. Rejoint par Dan et Laurie, tous trois vont de découverte en découverte et finissent par atteindre la vérité : Veidt a tout manigancé pour sauver l’humanité au prix de nombreuses vies. Tous (sauf Rorschach, qui est alors tué par Jon) décident de se taire et de laisser le monde dans l’ignorance de cette « farce » afin de maintenir la planète en vie. Il est important de noter que Watchmen est publié mensuellement au fil des années 1986 et 1987, c’est-à-dire durant la guerre froide. De plus, Alan Moore se revendique anarchiste et prend soin de « distil[ler] de façon tangible la fatalité et le mal » (Chapitre V- supplément final) dans son œuvre.

 

 

Les personnages

watchmen-personnages-1.jpg•          Le Comédien : Edward Blake

•          Dr Manhattan : Jon Osterman

•          Le Hibou 1 : Hollis Mason

•          Le Hibou 2 : Dan Dreiberg

•          Ozymandias : Adrian Veidt

•          Rorschach : Walter Kovacs

•          Le Spectre Soyeux 1 : Sally Jupiter (Juspeczyk)

•          Le Spectre Soyeux 2 : Laurie Jupiter (Juspeczyk)

 

 

Une vision originale de la temporalité

Le motif du cercle

watchmen_smiley-1-.jpgLa forme circulaire revient partout dans l’œuvre. Tout d’abord, les cadrans d’horloge ou de montre sont omniprésents. Cette image se retrouve à chaque ouverture de chapitre (au-dessus du numéro de section) mais aussi à leur clôture (au-dessous de la citation qui ferme le récit). Nous en apercevons également dans le corps du texte comme à la quatrième vignette de XI- 2 ou à la cinquième de XI-28. Le smiley du Comédien revient sans cesse lui aussi. Nous avons l’original aux pages 1 et 26 du chapitre 1. Celui-ci reparaît sous diverses formes : sur le tee-shirt du pigiste du New Frontiersman (V-24, XII-32), en forme de cratère sur Mars (IX-27). De plus, l’emblème du Dr Manhattan est un atome d’hydrogène c’est-à-dire un cercle autour d’un point central. Enfin, tous les motifs circulaires des chapitres 9 et 10 se font écho pour préparer celui de la section finale. Nous avons le parfum de Laurie, la boule en verre, le vaisseau créé  par Dr Manhattan  et celui créé par Dan. Or, tous ces objets se fracassent sur le sol ou tombent en pièces. Cela semble annoncer que le globe représentant la galaxie, qu’Adrian Veidt contemple et croit avoir sauvé, est toujours menacé de destruction (chapitre XII). L’omniprésence du cercle et le retour des mêmes motifs suggèrent un  temps cyclique et donc prévisible (ce qui permet les effets d’annonce) où l’homme perd toute liberté. Il est comme la boule présente dans le symbole du docteur Manhattan, c’est-à-dire qu’il se contente de suivre indéfiniment un cercle tracé d’avance.

La construction du roman graphique prend, elle aussi, une forme circulaire. Tous les chapitres sont construits sur le même modèle. La page de garde est un gros plan de la première vignette. Une horloge ouvre et ferme le récit (ce qui crée un effet de bouclage). De plus, à chaque clôture de section, des textes portant sur la vie des super-héros sont ajoutés. Le syntagme en gros caractère présent dans les premières pages est toujours un extrait de la citation de fin. Cela nous donne la sensation d’un retour régulier et lancinant. Plus frappant encore, Watchmen, et chacun de ses chapitres, prennent la forme d’une boucle. En effet, le récit débute par les premières paroles du journal de Rorschach, journal que le pigiste tient dans ses mains à la page XII-32 et va peut-être publier. De plus, les images se font écho : le badge du Comédien taché de sang (I-1) et le tee-shirt représentant un smiley avec une tache de ketchup de même forme. Nous pouvons alors supposer que le début du récit est la conséquence du choix du pigiste (le comic-book naîtrait alors de la publication des écrits de Rorschach) ce qui donne au roman graphique une construction en boucle. De même, le chapitre 2, débute au cimetière puis nous voyons Laurie avec des fleurs rouges. Il s’achève par un gros plan sur des roses rouges puis un élargissement qui nous laisse voir le cimetière. Au fil des sections, la fin devient reprise du début mais sur le mode du pire. Ainsi, au chapitre 5, nous avons la même vignette mais le chapeau de Rorschach s’ajoute dans la dernière (ce qui suggère sa défaite). La huitième section s’ouvre sur une statuette en l’honneur d’Hollis Mason que l’on retrouve couverte du sang de son propriétaire à la fin (car elle a servi à le tuer). Enfin, les vignettes blanches qui débutent et finissent le chapitre 11 représentent deux réalités différentes : la neige qui recouvre la serre puis l’explosion qui détruit toute une partie de New York. Si le temps semble circulaire dans Watchmen, il mène aussi constamment à la destruction et à la mort. La vie se perçoit alors comme un éternel recommencement des mêmes erreurs qui aboutissent une nouvelle fois à l’anéantissement.

Cette vision de la temporalité est explicitée par les propos du Dr Manhattan. Celui-ci est presque omniscient ce qui nous suggère que sa représentation du temps est la seule véritable. Or, pour lui, « [il] n’y a ni avenir ni passé. […] Le temps est simultané. C’est un joyau à la structure complexe dont les humains ne veulent voir qu’une face, alors que le dessin est visible partout » (IX-6). Ainsi, « la notion de nouveauté est relative et sans valeur » car « le futur […] se produit déjà » (III-12 et IV-16). Même l’homme le plus puissant de la Terre n’est « qu’un pantin qui suit un scénario » (IX-5). La conception d’un temps cyclique nie donc toute liberté humaine. De plus, le vendeur de journaux perçoit dans l’atmosphère de 1985 un retour de l’ « esprit de 77 » (VIII-3). Or, celui-ci conduit aux « émeutes dans la rue [et aux] cris » ce qui aboutit au constat pessimiste : « On dirait que nos vieux cauchemars viennent nous hanter » (VIII-25 et VII-3). Dès lors, nous avons l’impression que l’homme est condamné à une suite inexorable de violence et de destruction. Cela ne laisse pas grand espoir pour le projet de Veidt. Celui-ci veut mener l’homme à la lumière et à la paix. Pour cela, il fait croire à une invasion extraterrestre qui détruit une partie de New York. En parallèle, il fait exploser le docteur Manhattan mais ce dernier se recompose et lui confie : « Rien ne finit jamais Adrian. Rien, jamais » (XII-27). Or, avant l’atomisation de la ville, nous voyons ses habitants en proie à une rixe dans la rue. Nous comprenons alors que si Adrian a réussi à mettre fin à la troisième guerre mondiale, il ne peut résorber la violence humaine qui se déploiera d’une manière différente mais conduira également à la destruction. L’horloge couverte de sang qui affiche minuit après l’anéantissement suggère donc la fin d’un monde mais aussi l’avènement d’un nouveau qui aboutira au même résultat.

 

Le compte à rebours de l’horloge

Le comic-book est construit comme une horloge. En effet, nous avons de nombreuses pièces disparates qui toutes se font écho ce qui donne la sensation d’un mécanisme complexe et parfaitement agencé. Ainsi, les propos du vendeur de journaux ou de la bande dessinée lue par le jeune Noir commentent les actions d’Adrian Veidt ou la course du monde. De même, les textes en fin de chapitre éclairent les protagonistes et l’action mais commentent aussi le roman graphique. Nous pouvons établir un parallèle entre le garagiste Moe et le Comédien (fin I) ; les descriptions des anciens comics (fin I) ou de l’Ile au Trésor (fin V) se font métatextuelles. De plus, le texte et l’image ne cessent de se commenter l’un l’autre. Ainsi, lorsque Dan affirme que, pour aller chez Hollis, « bien ou mal habillé, ça lui est égal » (III-9), nous avons une vignette représentant Dr Manhattan en train de se vêtir. Cela nous fait comprendre que ce dernier a quitté le monde moral et humain (il ne pense plus en termes de bien ou mal et tout lui « est égal »). Nous n’avons ici que quelques exemples des différents niveaux de texte qui se répondent mais cette pratique parcourt toute l’œuvre. Alan Moore constate même : « There are so many levels and little background details and clever little connections  and references in [Watchmen] that it’s one that academics can pick over for years ». Effectivement, à chaque nouvelle lecture, nous découvrons des rappels et des liens entre les différentes parties de l’oeuvre. Ceci fait dire au scénariste : « it is a lovely Swiss watch piece, a mechanism » « where the complexity’s on the surface ». Le lecteur, qui perçoit tous les rouages du comic-book, l’assimile alors à une horloge ce que le titre laisse entendre. En effet, Watchmen signifie les hommes qui surveillent mais aussi les hommes de la montre. De même, le monde représenté dans la bande dessinée peut s’assimiler à un mécanisme d’horloge. Dr Manhattan en est conscient, lui qui constate que tout « événe[ment] se tis[se] avec douceur et précision » (IV-6). Ainsi, lorsqu’il construit un monde, il affirme : « Sans moi, rien n’aurait été. Si le gros homme n’avait pas écrasé la montre, si je ne l’avais pas oubliée dans la chambre d’essais… Qui est à blâmer ? Moi ? Le gros homme ? Mon père, qui a choisi ma voie ? Qui de nous est responsable ? Qui crée le monde ? Et si le monde […] était […] une horloge sans créateur » (IV-27). La réalité est donc une surface mue par de nombreuses causes souterraines. Elle s’assimile aux aiguilles de l’horloge qui avancent grâce au mécanisme caché. La liberté de l’homme est une nouvelle fois niée et le futur semble tracé d’avance. Il en est bien ainsi puisque, si l’on est attentif, on s’aperçoit que de nombreuses paroles annoncent le dénouement du récit. Par exemple, lorsque Rorschach dit à Adrian – « Ne deviens pas le gars le plus intelligent de la morgue. Remarque bien, tu pourrais finir plus mal » (II-18) –, même s’il n’est pas conscient de sa prédiction, il énonce une prophétie. Alan Moore parsème son œuvre de légères touches annonciatrices afin de nous faire ressentir la fatalité du réel.

watchmen-horloge-sang.jpgL’horloge dans Watchmen est avant tout un compte à rebours. A chaque début et fin de chapitre, le cadran indique une heure qui se rapproche de plus en plus de minuit. Or, minuit est l’heure où se déroule la catastrophe. Comme les aiguilles avancent irrémédiablement, le récit peut se voir comme une action menant fatalement à la destruction. Le temps du comic-book est alors celui d’une attente résignée de l’anéantissement. Ainsi, Laurie demande : « le compte à rebours démarre pour de bon ? » (VII-2). De même, le New Frontiersman annonce : « Voici venue la onzième heure, où le monde vacille au bord de l’Armageddon rouge » (VII- supplément final). Les super-héros, qui sont habituellement mis en scène pour sauver le monde, sont ici impuissants. Cela est symbolisé par l’horloge qui affiche minuit moins cinq lors de la première réunion des Vigilants, mais aussi par celle qui indique minuit moins une quand Rorschach et Dan tentent de contrer le projet de Veidt. Malgré tous les efforts humains, le monde s’avance fatalement vers sa perte.

De plus, l’avancée de l’horloge ainsi que l’écoulement du sang sur la page de fin de chapitre sont presque imperceptibles. En effet, l’aiguille n’avance que d’une minute par section et la tache rouge descend peu à peu. Lorsque le lecteur se rend compte de ce processus, le sang envahit déjà une bonne partie de la page et il ne reste que quelques minutes avant l’anéantissement. Alan Moore nous suggère ici que la catastrophe grossit de façon subreptice ce qui empêche l’humanité de la détecter. Rorschach l’affirme à sa manière : « Les rues sont une extension des égouts, les égouts charrient du sang. Un jour, ils déborderont et noieront toute la vermine » (I-1). Ainsi, le développement de l’apocalypse est caché au regard humain qui ne le perçoit que lorsqu’il est trop tard. Le sujet est alors totalement impuissant à le résorber. Dan fait une constatation identique dans son article : « N’ayant pas pris garde de cette érosion, je n’ai rien fait pour l’enrayer » (VII- supplément final). La temporalité devient alors une avancée fatale vers l’anéantissement contre laquelle l’homme ne peut lutter.

 
Un sentiment de fatalité

L’homme est impuissant

Tout d’abord, le récit insiste sur l’imminence d’une catastrophe. Rorschach, héros clairvoyant, en est conscient dès l’incipit. Il arbore une pancarte affirmant - « C’est la fin » - et constate : « le monde est au bord du précipice, face à la vision de l’enfer » (I-1). Tout le monde finit par se ranger à son avis. Le vendeur de journaux est convaincu que le monde « va droit à la cata » (VII-3) puis finit même par croire qu’ « un patacaisse [est pour] aujourd’hui, demain… Bientôt, ça, c’est bien sûr » (X-13). De même, Laurie affirme : « La Terre peut arrêter de tourner demain » (VIII-4), ce qu’un policier et les informations télévisées confirment (la troisième guerre mondiale est en vue). Dr Manhattan, être omniscient, juge la conjoncture « critique ». Le lecteur se range alors à l’opinion de Rorschach : « L’apocalypse arrive. La peste, la guerre sont déjà là. Et les autres cavaliers pas loin », « le néant approche bride abattue, jouant des éperons. Bientôt, plus personne » (X-20 et 22).

L’homme est impuissant face à cette catastrophe. Dans Watchmen, l’homme subit un « destin aveugle [qui] alourdit son pas » (IV-24). Il est donc « trop tard. Depuis toujours. A jamais » pour empêcher l’anéantissement (IV-28). Tous en sont conscients puisque le journal télévisé constate que « la tension monte sur Terre [mais qu’] on ne voit pour l’instant aucune solution » (VII-13). De même, le vendeur de journaux affirme : « Cette dinguerie nous tombe dessus, on ne peut rien contre. On est des tortues sans carapace. Pas une chance » (X-23). L’humanité s’assimile alors au héros de Tales of the Black Freighter qui « ne [peut] arrêter » le navire qui lui fonce dessus (III-25). Même les super-héros sont totalement incapables d’enrayer la catastrophe. Dès la formation des Vigilants, Le Comédien les prévient : « seul un crétin peut s’imaginer que des rigolos comme vous pourront […] résoudre » les problèmes du monde (II-10). Il semble avoir raison puisque, par la suite, Dan constate : « C’est cette guerre. On la sent inévitable. Et je ne peux rien, rien. On est impuissants » (VII-19). Dr Manhattan, être omnipotent, voit même « les événements [lui] échap[per] » (IV-12). La catastrophe semble donc être un processus autonome sur lequel personne n’a de prise. Le seul remède consiste alors à tenter de lui échapper. Cependant, comme Rorschach l’énonce, « d’abri, point […] L’avenir nous fonce dessus comme un train express » (II-26). L’humanité entière « est […] vulnéra[ble] » et impuissante (V-21). Elle devient alors un simple regard attendant avec résignation l’apocalypse.

Avec résignation ? Cela n’est pas si sûr et il faudrait nuancer ce propos. En premier lieu, la plupart des hommes ne voient même pas la destruction advenir. Il s’agit de la plèbe qui peuple le comic-book et qui « ne voit jamais que la surface des choses » et ne « con[naît] pas la vie » (V-17 et VIII-3). La secrétaire de Veidt en est une représentante. Elle ne croit pas à l’imminence de la guerre et s’intéresse plutôt au loto, à ses vacances ou à la possibilité d’être augmentée. Quant à ceux qui perçoivent le danger, ils n’arrivent pas à y croire. Ainsi, la guerre nucléaire est, tout à la fois, « inconcevable » et proche (VIII-12). Pour l’homme du commun, « c’est trop gros pour y croire » et « il est [alors] naturel de vouloir s’échapper de la réalité » (X-13 et supplément final). Ainsi, les jeunes font la fête alors que « l’holocauste arrive » (XI-6) et le psychiatre de Rorschach se ment à lui-même pour ne pas affronter l’horreur du vide.

Dans les deux cas, l’apocalypse est inévitable (par déni ou inefficacité à la résorber). L’humanité entière est alors vouée au néant sans aucun espoir possible. Le Comédien et Dan le prophétisent : « d’ici trente ans, les missiles nous auront tous atomisés » (II-11) ; le conflit qui s’annonce est « une guerre que cette fois personne ne gagnera » (VII- supplément final). Laurie voit juste lorsqu’elle compare l’humanité à une espèce « menacée d’extinction » (IX-10). De même, le bateau des pirates présent dans la bande dessinée peut être le symbole du monde à venir : « le pavillon à tête de mort flottait sur le monde et les têtes clouées à la proue noire du cargo étaient nos têtes à tous » (V-17).

 

Une société gangrenée par le mal

Rorschach dit que l’homme a « pris le chemin des épicuriens [et s’est] avi[sé] trop tard qu’il [le] condui[sait] à l’abîme » (I-1). Cela signifie que le monde perd ses anciennes valeurs, comme l’honneur ou la justice, pour une jouissance de tous les instants. Celle-ci passe avant tout par le sexe et l’argent qui deviennent les deux maux principaux de la société. Ainsi, le vendeur de journaux constate au sujet de la production de bandes dessinées : « les super-héros c’est fini. Y en a plus que pour les pirates » (III-25). Si l’on considère que les œuvres sont le reflet du monde dont elles sont extraites, on comprend que celui-ci ne repose plus sur l’honneur mais sur la violence et l’argent. De plus, lorsque Rorschach traverse une rue emplie de « peep show » et de prostituées, il déclare : « Poitrines suggestives sur tous les panneaux publicitaires, sur tous les trottoirs » (II-25). Or, nous savons que, dans ce milieu, le sexe est lié au crime ce que suggère le tableau d’une femme nue couvert de sang  et les paroles de Walter Kovacs (« L’écume de toute cette crasse de sexe et de crimes les engloutira jusqu’à la taille » I-1). Hollis Mason analyse cette mutation de la société dans son livre : « vers la fin des années 40, […] la plupart des malfrats renoncèrent à leur carrière criminelle en même temps qu’à leur costume, mais un certain nombre opta pour des activités moins voyantes et plus lucratives. Les vilains de la nouvelle vague […] étaient des hommes ordinaires, qui dirigeaient des réseaux de drogue ou de prostitution. Ils n’en causaient pas moins de dégâts, bien au contraire, mais les combattre devenait beaucoup moins amusant. Les affaires […] me parurent sordides et déprimantes » (III- supplément final). Nous assistons donc à une banalisation terrifiante du mal qui semble sombrer dans la médiocrité méprisable.

De plus, l’homme est naturellement égoïste. Ainsi, lors d’un incendie, les habitants d’un immeuble ne s’entraident pas mais un individu bat une femme à la fenêtre en lui disant : « Tire-toi de là, garce, je veux de l’air » (VII-23). Cela aboutit à une totale déréliction du lien social ainsi qu’à la solitude de tout un chacun. Le vendeur de journaux en est conscient : « En ce monde, il ne faut compter sur l’aide de personne. Chacun de nous est seul » et « c’est ça qui fait tout le malheur de nos jours » (III-18 et XI-23). En effet, si Veidt parvient à éviter la troisième guerre mondiale, il ne peut mettre fin à tous les combats (ce que la page XI-24 prouve : la vignette dément le texte car Joe et sa copine se battent dans la rue). Le véritable problème du monde semble donc résider dans l’égoïsme humain et la rupture du lien social.

Watchmen suggère également que le mal a pour principaux agents l’économie, la science et la politique. Grâce aux lettres de Veidt, nous avons un aperçu de la vision économique du monde : la guerre est un « syndrome » dont il faut « ti[rer] partie » (X- supplément final). Le vendeur de journaux a donc raison lorsqu’il constate que les hommes d’affaires ne « pensent qu’au fric » et refusent de « [voir] où on va » (V-12). Or, comme le dit très justement un policier, « la paix, la connaissance, ça n’a jamais fait de vente » (V-22). L’économie maintient donc le chaos, voire l’aggrave, en voulant en profiter. De plus, elle empêche toute autre valeur que le profit de voir le jour. La politique est tout aussi nuisible. Veidt soupçonne Nixon d’avoir commandité l’assassinat de Kennedy ce qui fait de la politique américaine non plus une démocratie mais une « tyrannie mondiale » (XI-19). De plus, la présidence n’a que le pouvoir en vue : « nos leaders s’enivrent de l’idée d’avoir le Tout-Puissant pour associé » (IV- supplément final). Cette course à la puissance conduit inévitablement à la guerre et à la destruction. Ainsi, Dr Manhattan est transformé en machine de combat et envoyé au Vietnam au lieu de servir la science pour le développement du pays. Cette guerre réduit à néant de nombreuses vies pour la suprématie du capitalisme et Nixon se demande seulement si les « pertes seraient acceptables » en cas de conflit atomique (III-26). La politique nie donc absolument la valeur de vie humaine au profit de la volonté de puissance ce qui conduit inévitablement à la violence. La science n’est, quant à elle, qu’un outil aux mains de l’homme. Elle ne peut donc se révéler intrinsèquement mauvaise. Il faut tout d’abord noter qu’elle mène à une vision singulière du monde. Jon est le parfait scientifique : il « décrypte les atomes » (IX-17) et n’a aucun sentiment. Dès lors, la vie humaine a autant de valeur qu’un tas de pierres, la vie et la mort sont équivalentes car non-quantifiables, les merveilles du monde ne touchent plus. Ainsi, la science est absolument neutre en ce qui concerne le domaine moral. Ses avancées peuvent donc tout aussi bien servir le progrès que le chaos. La toute-puissance de Dr Manhattan aura alors pour conséquence « une paix mondiale durable » ou l’ « anéan[tissement des] mondes » (IV- supplément final). Or, comme l’affirme le père de Jon, « l’avenir du monde appartient aux savants atomistes, pas aux horlogers » (IV-3). L’homme choisit la direction du mal et de la violence ce qui fait de tout progrès scientifique une arme de destruction. Le mal prend donc place partout en cette année 1985, ce qui fait dire à Rorschach : « je surveillais la poubelle, et New York m’ouvrait son cœur » (V-11).

 

Une société sans transcendance

La bande dessinée de pirates que lit le jeune Noir, et qui est un commentaire du monde représenté dans Watchmen, nous apprend que Dieu est absent. Dans celle-ci, le héros prie et « nul ne ré[pond] » (III-2). Face à toutes les horreurs vécues, il se demande : Dieu, « avait-il été là, nous avait-il abandonnés ? » (III-21). De même, Rorschach constate : « Dieu n’était pas là. Juste l’infini, les ténèbres. Nous étions seuls » (VI-26). La seule Bible présente dans l’œuvre est une « Bible de Tijuana. Un de ces magazines de BD pornos » (II-4). Lorsque le président Nixon affirme que « l’humanité sera aux mains d’une plus haute responsabilité » (III-28), il fait allusion au vent qui pourrait déporter les missiles nucléaires c’est-à-dire à une force de la nature. De plus, Hollis Mason est convaincu que le « sentiment d’appréhension et de découragement » de son époque est dû à la « criti[que des] valeurs américaines » traditionnelles par « les beatniks, les musiciens de jazz et les poètes » (III- supplément final). En effet, ils érigent la liberté, le sexe et le plaisir en place du patriotisme et de la morale ce qui conduit au désarroi de la société contemporaine. Cependant, ce mouvement de révolte était inévitable car, comme le dit Hollis, « les gosses c’est comme ça. Ingrats jusqu’à la fin » (VIII-2). Cette remise en cause de la tradition conduit à la perte de toute valeur absolue. Son « unique résultat est [donc] de laisser les gens désillusionnés et vides… moralement brisés » (IX-12). L’homme ne peut plus se rattacher qu’à « tout ce [qu’il est] assez bête pour croire » (IX-26). Le monde pénètre ainsi dans une ère de non sens et de relativité. Rorschach déclare : « On vit, parce qu’il faut bien. On s’invente après des raisons. Nés du néant, on enfante des êtres promis à l’enfer. Puis, on retourne au néant. Et voilà, c’est tout. On existe par hasard. La vie n’a que le sens qu’on lui invente à force de la regarder. Sa seule signification nous la lui imposons » (VI-26). Son psychiatre ajoute : « La vie n’est qu’un virus fragile accroché à une gouttelette de boue au milieu du néant » (VI-28). De même, Jon prouve à Laurie « le manque de sens de la vie » ainsi que son absence de valeur : quand l’humanité s’éteindra, « l’univers ne battra pas d’un cil » (IX-23 et 18).

L’absence de Dieu et de toute valeur transcendante conduit à une déification du sujet. Celui-ci est le fondateur du monde et des valeurs qu’il se choisit. Ce mouvement est porté à l’extrême dans Watchmen par la création du Dr Manhattan. Presque omniscient et omnipotent, il peut façonner l’univers. Il permet aux Etats-Unis de remporter la guerre du Vietnam, à Nixon d’être réélu et aux « savants [de n’être] limités que par leur imagination » (IV-21). Ainsi, comme le constate le Comédien, le rêve américain « se réalise » et nous l’avons « devant [nous] » (II-18). Or, nous ne voyons que de la violence, de l’injustice et du mal. Veidt avait pressenti cette situation : lorsqu’il déclare l’homme tout-puissant, il « es[père] » que sa conscience le retiendra mais « a le regard triste de ceux qui savent » (IV-21). De plus, Rorschach affirme : « Ce n’est pas Dieu qui tue les enfants, ni le destin qui les fait naître pour être jetés aux chiens. Nous, seuls » (VI-26). Le mal cesse d’être une puissance extérieure pour devenir un attribut de l’humanité.

Celle-ci semble donc fatalement condamnée à l’anéantissement absolu. Le vendeur de journaux déclare : « Y aurait plus rien. Même le mot « rien » cesserait d’exister » (V-12). Adrian Veidt va plus loin : « Ce serait la fin du monde présent. Son futur, infiniment plus vaste, disparaîtrait aussi. Même notre passé s’abolirait. Nos luttes depuis les origines de l’homme, chaque accouchement, chaque sacrifice serait comme s’il n’avait jamais été. Il n’en resterait que poussière […] Il ne resterait rien de l’humanité. Les ruines tombent en sable, le sable s’envole. Toutes les richesses, la couleur, la beauté retourneraient au néant » (XI-22). Cependant, Alan Moore ne va pas au bout de la négation puisqu’il sauve la planète au détriment d’un quartier de New York. En effet, pour que son œuvre se tienne, elle ne peut aboutir au nihil. Si le monde est décimé, qui publiera le journal de Rorschach (si tant est que ce journal ne soit pas réduit en cendres), sur lequel s’appuie tout le comic-book ? De plus, comment maintenir la conception cyclique du temps avec une destruction absolue ?
watchmen-absurdite-monde-1.jpg
 
Des super-héros d’un nouveau genre

Des hommes avant tout 

Alan Moore construit ses personnages à partir de modèles archétypaux puis introduit des distorsions. « So it would have the shock and surprise value when you saw the reality of these characters was », nous confie-t-il. Tout d’abord, ses héros sont réalistes. Ils subissent le poids des ans : Sally finit en maison de retraite, Hollis est un vieux garagiste. De plus, ils n’ont aucun pouvoir (sauf Dr Manhattan mais cela est dû à un accident nucléaire) et doivent s’entraîner pour gagner en force ou en rapidité. Lorsque Rorschach établit le panorama des super-héros, nous comprenons qu’ils ne sont que de simples humains : « Dreiberg […] un minable raté, pleurant dans sa cave. […] Captain Métropolis, tué en 74 dans un accident de voiture. L’Homme-Insecte, dans un asile. Dollar Bill, flingué » parce que sa cape est restée coincée dans une porte (I-19). De même, Hollis Mason nous révèle les défauts, par trop communs, de ses coéquipiers : « il y avait parmi nous des extrémistes politiques […] des névrosés » et « certains […] avaient indiscutablement des problèmes sexuels » (II- supplément final).

De plus, aucun super-héros ne sert uniquement le bien. Hollis, Dan et Laurie agissent « parce que [c’est] marrant » c’est-à-dire pour leur propre plaisir (I- supplément final). Le métier de justicier est alors comparé à une drogue : il fait partie des « mauvaises habitudes » qui entraînent des « rechutes » parce que « c’est bon » (VII-28). Rorschach prend conscience que ses missions lui permettent d’exorciser sa violence : « Un besoin animal de lutter fait de nous ce que nous sommes » (II-26). De même, le Comédien dit au Juge Masqué, qui lui inflige une correction : « C’est donc ça qui te botte ? Ça te fait bander » (II-7). Enfin, Sally et Veidt endossent le costume de super-héros pour la gloire. La première espère que cela lui ouvrira les portes du cinéma et du mannequinat. Le second veut devenir le « maître [du] monde » (XI-8) et surpasser Alexandre le Grand. Hollis Mason est conscient de l’ambiguïté de tout super-héros et prend soin de la révéler dans son livre : « ceux d’entre nous qui ont survécu ne savent toujours pas ce qui les poussait à agir. Certains étaient motivés par l’appât du gain, et d’autres par la gloriole. Certains le faisaient pour s’éclater comme des mômes, d’autres, je crois, pour se défouler de façon plus adulte et moins saine. On nous a parfois traités de pervers. Il y a sans doute un fond de vérité dans cette accusation, mais elle ne rend compte en aucun cas de l’ensemble du tableau, infiniment plus complexe » (II- supplément final). Nous comprenons alors que les ferments du mal s’immiscent dans les actes les plus moraux.

Etant humains, tous les super-héros dérapent et commettent de mauvaises actions. Les Minutemen taisent la tentative de viol du Comédien et excluent l’homosexuelle Ursula pour ne pas ternir leur image. Ils vont donc contre la justice et sont indirectement responsables d’un homicide. Le Comédien tue une jeune Vietnamienne qu’il avait mise enceinte et Jon ne fait rien pour l’en empêcher. Les super-héros possèdent tout de même une part de bonté. Veidt, qui n’hésite pas à tuer pour son projet, est attentionné envers ses collaborateurs, « si gentil, si intègre […] pacifiste, végétarien » (XI-15). Les super-héros sont donc extrêmement ambivalents. Comme l’énonce Dan, « qui peut se permettre de [les] juger ? » (XI-3). Cependant, les Vigilants agissent pour pallier l’ « insuffisance d’une loi laxiste, éditée par des mollassons et appliquée par des incapables » (VIII- supplément final). Rorschach réalise ce dessein lorsqu’il abat un violeur pédophile qui lui dit : « Vous pouvez rien prouver […] Vous pouvez rien contre moi » (VI-24). Les super-héros permettent donc l’avènement d’une justice plus pure, faisant tomber la légalité imparfaite en désuétude. Ils agissent en marge de la loi mais, comme nous l’avons vu, ce sont de simples hommes, soumis à des penchants mauvais et susceptibles d’erreur. Or, lorsqu’ils font le mal, ils ne sont pas punis. Les citoyens se révoltent alors contre leur immunité, criant « Au diable les justiciers ! On veut de vrais flics ! » et écrivant « Who watches the Watchmen ? » (II-17). Les super-héros sont alors interdits par la loi Keene de 1977. Cet édit comporte deux exceptions : Dr Manhattan et le Comédien, qui servent le pays. Nous constatons alors que toute loi est non absolue et imparfaite. Watchmen nous met face à une véritable aporie : faut-il « faire prévaloir l’esprit de justice plutôt que la lettre de la loi » (VIII- supplément final) ? Dans les deux cas, l’injustice et la violence triomphent ce qui nous persuade de l’inexorable présence du mal dans le monde humain.

 

Un retour à la nature humaine

Watchmen-Horloge-et-heros-1.jpgRevêtir le costume de super-héros consiste à rejoindre son être véritable. Ainsi, Rorschach constate : « En […] passant [mon masque], j’ôtais mon déguisement pour redevenir moi-même, sans peur ni faiblesse » (V-18). Lorsque les policiers lui enlèvent, il s’écrie : « Mon visage ! » (V-28). De même, Dan rêve qu’il se dépèce et se retrouve en costume. Cela signifie que la société aliène l’individu, qui ne peut accéder à son essence qu’en s’en extrayant. Les super-héros sont donc les révélateurs de la véritable humanité. Ceci est symbolisé par le masque de Rorschach : il comporte des taches noires mouvantes qui, comme lors du test psychologique dont il porte le nom, dévoilent l’intériorité de l’altérité. Le Comédien, quant à lui, choisit de devenir la parodie de l’homme contemporain. Or, si les super-héros sont le reflet de la société, ils s’adonnent à la violence. Dan, qui part en mission, constate : « Un peu de violence pure et dure […] On se sentira un peu chez soi » (X-11). L’homme est donc naturellement mauvais et porté à la destruction. En effet, l’homme le plus ordinaire est voué au mal (un père de famille tue ses enfants) et les malfaiteurs « n’ont pas besoin de mobiles » (I-4). New York devient un « abattoir plein de trisomiques  » dans lequel « les gens seront méchants jusqu’au bout » (I-14 et XI-6). Cette violence ontologique est symbolisée par le badge du Comédien. Alan Moore découvre que le visage est un symbole d’innocence. Il décide alors de souiller le smiley par une tache de sang afin de dévoiler la présence, en tout individu, de la violence. Celle-ci est source de la catastrophe que l’on ressent comme inexorable tout au long de l’œuvre. En effet, la tache de sang est en forme d’aiguille et rappelle l’horloge de l’apocalypse. De plus, en fin de section, le sang se déverse de plus en plus sur la page. Cela reflète l’autodestruction inévitable de l’humanité en raison de sa violence intrinsèque.

Adrian Veidt refuse de se laisser aller à la résignation face à ce constat. Il décide de devenir le « conquérant… non des hommes, mais de leurs maux » (XI-11). Conscient qu’ il n’y a qu’un seul problème : la violence, et qu’une seule solution : la déplacer vers une victime acceptable, il crée de toutes pièces une invasion extraterrestre afin d’unir l’humanité contre ce nouvel ennemi. Ce projet aboutit puisque, devant la créature créée par Veidt, les états oublient leurs différends et s’unissent contre l’envahisseur. Cependant, pour que la supercherie soit efficace, il faut que la méconnaissance demeure à l’intérieur du système. Nous comprenons alors que « nul ne saura rien » du plan d’Adrian afin de maintenir l’humanité en vie (XII-10). Celui-ci ne conquiert dons pas le monde mais le trompe. Il affirme même : « Le public gobe tous les mensonges, dès qu’ils sont assez gros, disait Hitler » (XI-26). Nous comprenons alors la violence de l’entreprise : violence effective par la destruction de toute une partie de New York ; violence abstraite par la « farce  » qui mue l’humanité en pantins dupes (XI-24).

 

Dan et Laurie ou le déni de réalité

Dan et Laurie acceptent la loi Keene et ne jouent plus aux super-héros. Ils critiquent même cette période et leurs costumes. Ainsi, Laurie affirme : « Qu’est-ce qui nous forçait à nous affubler de cette façon ? La loi Keene est ce qui pouvait nous arriver de mieux ! » (I-25). Cependant, la vignette suivante nous montre Dan et Laurie en proie aux regrets. De plus, tous deux semblent craindre le statut de super-héros. Cela signifie qu’ils refusent de voir et de s’adonner à la véritable essence humaine pour vivre aliénés par la société. Ils perçoivent le réel sur le mode du moins pire et aboutissent donc à chaque fois à une vision erronée. Lorsque Rorschach montre le badge du Comédien à Dan, celui-ci croit que la tache a été produite par « la sauce des haricots » (I-11). De même, quand Laurie arrive dans la prison où une émeute se déroule, elle constate : « C’est l’horreur Dan […] Jamais je n’aurais imaginé… ça » (VIII-18). Il y a deux raisons à cette mauvaise perception. Dan se réfugie constamment dans l’imaginaire : il devient super-héros pour s’assimiler aux « chevaliers de la table ronde » (VII-8), étudie l’aéronautique et la zoologie à Harvard pour concrétiser son envie « de voler » (VII-5). Il s’entoure de gadgets et de costumes qui lui rappellent les super-héros de son enfance et donne à son vaisseau le nom d’Archie (en référence au hibou de Merlin l’enchanteur). Comme il l’affirme dans son article, il pose sur le monde un « regard lyrique » afin de conférer du « romantisme » « aux données objectives » (VII- supplément final). Laurie, elle, voit le monde selon le prisme d’une morale simpliste. Tout acte est bon ou mauvais et, selon elle, le Comédien « était un salopard, un monstre » car il a tenté de violer sa mère (I-21). Cette posture l’empêche de comprendre toute l’ambivalence du réel.

Pour conserver ces deux conceptions du monde, nos héros fuient ou nient la réalité lorsqu’elle les frappe trop durement. Sur Mars, Jon dit à Laurie qu’elle « [se] fer[me] à [la] connaissance, comme si [elle] en a[vait] peur » (IX-23). Celle-ci confirme : « J’ai eu une vie stupide […] Je ne veux pas voir » (IX-23). Lorsqu’elle comprend que le Comédien est son père, elle hurle « NON ! » et détruit le vaisseau de Jon par rage. Quant à Dan, il « ne [veut] pas […] penser » à l’état du monde quand il entend les informations (VII-12). Face au projet de Veidt, tous deux nient alors la réalité. Laurie la fuit physiquement et Dan refuse d’y croire (« Ça ne peut pas se faire » XII-9).

Cette position semble la seule qui permette de vivre convenablement. En effet, Dan et Laurie couchent ensemble alors qu’un quartier de New York vient d’être dévasté et ressentent ainsi le prix de l’existence. Ils atteignent le bonheur par une vie commune et sont capables de projets d’avenir. Au regard des autres super-héros, cette existence heureuse se révèle médiocre. Rorschach constate que Dan est devenu « mou » et « glan[de] » (VI-15 et X-10). Veidt définit ainsi les deux protagonistes : ils sont mus par un « désir de régresser pour fuir les responsabilités » et « trop lâ[ches] pour affronter  » les problèmes réels (X-8 et XI-19). Le lecteur, aux prises avec Rorschach, le Comédien ou Veidt, trouve Dan et Laurie pâles et peu intéressants. Il s’en détourne, cherchant ailleurs la signification de l’œuvre. De plus, le récit nous révèle que cette vision du monde ne peut tenir. Dan et Laurie sont sans cesse comparés à des enfants. Veidt dit au premier : « Pauvre garçon » et « Quand grandiras-tu ? » (XII-10 et 16). Sally prévient la seconde en ces termes : « Tu es jeune […] Tu ne sais pas que tout change » (II-1). Tous deux évoluent au fil de l’œuvre. Dan prend conscience que « la romance […] est fi[nie]  » (VII-7), Laurie quitte sa morale étriquée pour un jugement plus nuancé et correct. Ils deviennent alors des adultes communs et médiocres qui vont rendre visite à leur (belle-)mère en maison de retraite et projettent d’avoir des enfants.

 

Jon, Hollis et le Comédien ou les diverses formes d’acceptation

Si Dan et Laurie sont jugés enfantins, « la résignation con[fère] quelque maturité » à ces trois nouveaux personnages (X-13). Ils voient le monde de manière lucide : le mal ainsi que la médiocrité sont partout et ils sont impuissants à les résorber. Hollis Mason décrit parfaitement les mutations de la société et les personnalités des super-héros dans son livre. Face à la prise de conscience de toute ambivalence humaine ainsi que de l’absence de valeur transcendante, il se déclare « écoeuré par le monde et par la direction qu’il [prend] » (I- supplément final). Jon devient omniscient à cause d’un accident nucléaire. Il perçoit alors le temps de manière simultanée ce qui lui révèle le déterminisme que chaque être subit. De plus, sa participation à la guerre du Vietnam lui fait comprendre « la condition humaine », son irrémédiable « folie [ainsi que sa] violence gratuite » (IV-19). Quant au Comédien, tous les personnages insistent sur sa lucidité. Jon constate : « Peu d’humains s’autorisent [la] compréhension [du monde]. Blake est différent. Il comprend parfaitement » (IV-19). De même, Rorschach affirme : « De nous tous, c’était lui qui comprenait le mieux. Le monde. Les gens. La société, son évolution. Des choses qu’au fond, on sait tous. Dont on a trop peur pour les affronter, en parler. Il comprenait. Il savait jusqu’où l’homme peut aller dans l’horreur, et que les dessous du monde étaient noirs » (VI-15).

watchmen-Jon-seul-1.jpgDevant cette connaissance, Hollis et Jon choisissent le retrait. Tous deux sont écoeurés et « las de ce monde, de ces gens » (IV-25). Quand il voit la société changer, Hollis abandonne le métier de super-héros et se retire ainsi symboliquement du monde. Cela est très perceptible à la page VIII-12 : les informations télévisées parlent de guerre nucléaire et de justiciers masqués mais Hollis se préoccupe uniquement de la beauté de sa citrouille sculptée. De même, Jon est présent dans le monde sans être là. Il « [s’]éloi[gne] de tout » (II-15), regarde les choses « comme s’il avait oublié ce que c’est », traverse le monde « comme une brume… où les gens ne seraient que des ombres » et n’a plus de contact physique avec Laurie (III-9). Lorsque ce dernier lien est rompu, il quitte la Terre pour Mars, rendant absolu son retrait du monde. Le roman graphique nous propose d’autres manières de s’extraire du réel, comme la drogue ou la mort. Hollis et Jon affichent également un détachement moral et politique. Le premier se contente désormais de « regarder le monde évoluer de [son] fauteuil, une bière à portée de main » (III- supplément final). Le second suit les ordres du Pentagone mais «  le côté moral de [ses] activités [lui] échappe » (IV-4). Le Comédien voit juste lorsqu’il constate que Dr Manhattan ne fait aucun cas de la vie humaine. Ce dernier perçoit l’univers de façon scientifique ce qui annihile toute valeur ou conviction. Pour lui, l’affrontement lors de la guerre froide s’assimile à un choix entre « les fourmis rouges ou noires » (XI- supplément final). Ces deux personnages font donc montre d’un total détachement et d’une absolue neutralité.

Le Comédien pratique, quant à lui, une autre forme de retrait moral. Jon dit de lui qu’il est le « type […] le plus totalement amoral [qu’il] connaisse» mais aussi qu’ « il comprend parfaitement et [que] ça lui est égal » (IV-19). En effet, face à cette prise de conscience du « vrai visage du XXème siècle, il […] choi[sit] d’en devenir le reflet et la parodie » (II-27). Ainsi, il « ne [voit] que le côté humoristique » (II-18) du monde et de son entreprise, prend pour nom le Comédien et pour symbole un smiley. De plus, sa cicatrice « lui don[ne] toujours l’air de ricaner » (IX-21). Son badge taché de sang ainsi que cette cicatrice sont les révélateurs de sa posture : la connaissance de violence irrémédiable de l’homme ne lui laisse que le choix du cynisme. Celui-ci est acceptation du réel et détachement par l’humour. Pour supporter le monde, il faut se dire que « tout ça n’est qu’une farce » (II-13). Blake laisse alors libre cours à tous ses penchants, parodiant l’humanité.

Ces trois solutions semblent pourtant échouer. Hollis, qui voulait s’extraire du monde, est rattrapé par celui-ci. Il est tué à son domicile par un gang en raison de son ancienne activité de Hibou. Jon, qui parvient à maintenir son détachement jusqu’au bout, constate que sa posture est inhumaine. L’acceptation de la marche du monde et la résignation face au déterminisme ne peuvent être atteintes que par un « Dieu dans une machine » (VIII-23). Dr Manhattan prend alors conscience qu’il ne porte pas « un regard humain » sur la vie et quitte la planète Terre pour fonder son propre monde (IX-23). La solution du Comédien est, elle aussi, vaine. Tout d’abord, il exacerbe la violence du monde et ne fait donc rien pour éviter la catastrophe qui menace. Il y participe même activement puisqu’il combat contre le Vietnam, est soupçonné d’avoir assassiné Kennedy ainsi que les journalistes qui enquêtaient sur le Watergate. On lui doit donc en partie la réalisation du rêve américain qui aboutit au risque d’anéantissement total de l’humanité. De plus, le Comédien ne peut tenir sa position jusqu’au bout. Lorsqu’il prend connaissance du projet de Veidt, il se rend compte qu’il n’est pas le maître de son rôle : « je croyais que le Comédien c’était moi » (II-23). Son masque cynique s’effondre alors pour des pleurs et des remords. De plus, il ne comprend pas le côté humoristique de l’entreprise d’Adrian : « Qu’est-ce qui est si drôle là-dedans ? Je pige pas. Qu’on m’explique… Quelqu’un, expliquez-moi » (II-22). La blague du clown Paillasse nous éclaire sur ce personnage. Malgré des dehors souriants et résignés, Blake « se sent seul dans un monde hostile [et] l’avenir lui paraît épouvantable » (II-27). Nos trois personnages semblent d’ailleurs dans ce cas : leur lucidité ne les conduit qu’à un désespoir impuissant et solitaire, ce qui ne constitue guère une solution.

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Rorschach et Veidt ou l’infatigable lutte

Pour parvenir à vivre dans un monde sans espoir, ces deux personnages maintiennent un  catastrophique oui au sein de la négativité. Lorsque Rorschach lit dans un journal le viol d’une jeune femme, il « [a] honte pour l’humanité [et prend] les restes de la robe [pour s’en faire] une tête acceptable » (VI-10). Il confesse : « Quand on a vu ça, on ne plus revenir en arrière, ni faire comme si ça n’existait pas. Même si on lui ordonne de regarder ailleurs. On ne fait pas ça parce que c’est permis. On le fait parce qu’on y est forcés. Et que quelque chose nous pousse » (VI-15). « A ce monde impitoyable, il n’y a qu’une réponse sensée » (V-18), quitter l’humanité pour devenir le serviteur d’une valeur. De même, Adrian constate que « le conflit [est] inéluctable » (XI-21) et la fin de l’humanité proche mais ne peut s’y résoudre. Il se voue alors corps et âme à la sauvegarde de la planète. L’évolution du psychiatre de Rorschach éclaire ces deux protagonistes. Il n’est pas conscient du monde puis ouvre les yeux : « Ces gens se détruisent les uns les autres ». Il ne vit alors que pour l’entraide parce qu’ « il le faut », que « rien d’autre ne compte » et qu’il n’y a « pas moyen de fuir » (XI-20). Rorschach choisit de servir la justice : « Il y a le bien, il y a le mal. Le mal doit être puni » (I-24) ; « Châtier les méchants. Expliquer aux gens » (XII-23). Veidt se voue, quant à lui, à la paix et au progrès : il veut « éclairer ce monde de ténèbres » (XI-8). Ces deux engagements sont absolus. Rorschach et Adrian « ont toujours été au bord du gouffre [mais] peu[vent] y vivre en respectant les règles. Se cramponner et ne pas regarder en bas » (X-5). Tous deux « [vivent leur] vie sans compromissions » (X-23). Rorschach dit même : « Ne pas désespérer, ni capituler » ; « Me rendre, moi. Jamais » ; « Même acculé à Armageddon. Pas de compromis » (I-16, V-25 et XII-20). Il choisit de renoncer à la vie pour sa cause tout comme Veidt sacrifie son lynx bien aimé à la sienne.
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Ces deux personnages sont très proches des nihilistes politiques c’est-à-dire que tous les moyens sont valables pour atteindre leur but. Ainsi, Rorschach torture des innocents pour collecter des informations et exerce une justice expéditive (il tue tous les coupables). Veidt assassine le Comédien, inocule le cancer aux proches de Jon, tue de nombreux savants et artistes puis rase toute une partie de New York. Il déclare alors : « Je sais que j’ai sauvé l’humanité au prix d’innocents assassinés […] il fallait bien que quelqu’un porte le poids de ce crime inévitable » (XII-27). Même si ces actes sont condamnables ils permettent seuls d’enrayer l’apocalypse. De même, Dan et Rorschach débattent des méthodes à appliquer. Les recherches sur ordinateur sont lentes et n’aboutissent pas, ce qui les incite à enquêter sur le terrain. Rorschach avait donc raison : « Donne-moi le doigt d’un gars, j’en tirerai des infos. Personne a besoin d’ordinateurs » (X-9). Kovacs et Veidt possèdent un gros avantage : leur « intégrité est indiscutable » (XI- supplément final). Selon Alan Moore, « even if they have morals you don’t agree with, a person with strong moral code is a person who has a big advantage in today’s world ». D’un autre point de vue, ces deux personnages ont « des méthodes dignes du Ku-Klux-Klan » (VII-12) et une force de conviction assimilable à celle d’un « nazi » (I-17). Comme Dr Manhattan, nous ne pouvons que les « com[prendre], sans [les] approuver ni [les] condamner » (XII-27).

Il faut également noter que Rorschach et Veidt n’atteignent jamais leur dessein. Le premier croit « possible d’abolir l’injustice en démantelant les syndicats du crime » mais ne « com[bat alors que] les symptômes, sans empêcher le mal de proliférer » (XI-18/9). De plus, il meurt pour conserver son intégrité ce qui symbolise son impuissance à faire advenir une justice pure. De même, Adrian veut améliorer le monde. Son plan a pour but d’ « en finir avec la guerre et les combats » (XI-24). Or, des images de rixe accompagnent ses paroles ce qui signifie que tant que l’humanité survivra, la violence sera présente. De plus, le monde après la destruction extraterrestre ne semble guère plus enviable : les rues sont quasiment désertes, le vendeur de journaux est remplacé par une machine et les individus ne communiquent pas entre eux. Veidt peut alors reprendre à son compte l’interrogation du héros de la bande dessinée de pirates : « Quelle erreur avais-je commise ? […] Ma déduction était sans faille » (XI-13). Encore une fois, il n’a combattu que les symptômes en mettant fin à la troisième guerre mondiale. Les véritables maux que sont la violence ontologique, l’égoïsme humain et l’absence de lien social, persistent et laissent prévoir une nouvelle catastrophe car « rien ne finit jamais » (XII-27).

 Même avec les meilleures intentions, l’homme semble condamné à faire le mal. Le professeur Milton Glass le constate : « Nous avons longuement œuvré à bâtir un paradis, et le découvrons peuplé d’horreurs » (IV- supplément final). Rorschach et Veidt peuvent ainsi reprendre à leur compte les paroles du héros du Black Freighter : « Comment en étais-je arrivé à cette situation, avec le seul amour pour guide ? » ; « Mes plus nobles intentions m’avaient poussé à ces atrocités. La juste colère qui m’avait animé était illusoire » (XI-9 et XI-13). De plus, toute pensée radicale semble aboutir au néant. Ainsi, Rorschach est perçu comme « un chien enragé » ou « un fauve » (VI-7 et V-26). De même, Veidt est implicitement comparé à Hitler. Or, sans leur radicalité, le monde est voué à l’anéantissement total et à l’omniprésence de l’injustice. Dès lors, il ne semble y avoir aucune solution possible ce qui rend la violence, l’injustice et l’autodestruction de l’humanité consubstantiels à la vie. Tous les personnages de Watchmen ressemblent à des rats cherchant vainement la sortie d’un labyrinthe sans issue.

Une unique lanterne vacillante peut peut-être nous indiquer un point de fuite. Il s’agit du journal de Rorschach qui témoigne du monde contemporain. Comme le constate Janey Slater, « certaines choses sont irréparables une fois commises mais […] c’est [...] un tel soulagement de pouvoir parler » (III-7). L’écrit n’a donc pas pour but de réformer le monde mais de porter au jour « la vérité » (X-22). Or, comme cela est suggéré tout au long de l’œuvre, les médias et l’information sont aux mains du pouvoir et deviennent des outils de manipulation (Veidt parvient à écarter Dr Manhattan grâce à eux). Seule l’œuvre d’un auteur indépendant – comme Hollis Mason, Alan Moore, Rorschach ou Wagner – permet de questionner le monde. Elle force à « déprimer à mort, [à s’]interroger sur le lot de l’humanité et l’injustice de l’existence » (I- supplément final). Cependant, il ne faut attendre aucune rédemption par ce biais. Ainsi, le journal de Rorschach (qui donne naissance au comic-book Watchmen) n’est qu’une « conne[rie] » qui ne mérite pas d’être publiée selon le patron du New Frontiersman (X-24). Il est placé « dans le rebut », sera porté au grand jour selon le « bon plaisir » du pigiste ridicule et personne ne croira à ce témoignage (XII-32). En effet, Adrian Veidt constate que le monde entier considère Rorschach paranoïaque, ce qui laisse peu d’espoir pour une prise au sérieux de ses écrits.

 

Conclusion

Comme le dit Alan Moore lui-même, Watchmen est « an extreme and unusual super-hero book ». Dans cette œuvre, la dichotomie bien/mal est beaucoup moins évidente, la signification bien plus sombre et complexe que dans la plupart des bandes dessinées. La représentation de la temporalité nous laisse une impression de fatalité, d’anéantissement inévitable et de reproduction inlassable des mêmes erreurs. De plus, la violence et le mal deviennent des attributs ontologiques de l’homme ce qui les rend non résorbables. Les personnages principaux, super-héros dans lesquels le lecteur place tout espoir, ne sont que de pauvres humains qui tentent de survivre au New York des années 80. Pour ce faire, certains n

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Published by Léna - dans bande dessinée
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commentaires

clovis simard 23/05/2011 03:38


Bonjour,

Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.

Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.

La Page No-26, LA FEMME !!

LA FEMME EST L'AVENIR DE L'HOMME ??

Cordialement

Clovis Simard


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