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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 07:00

Baricco-Novecento.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alessandro BARICCO
Novecento : pianiste. Un monologue
Novecento. Un monologo
Traduit de l’Italien, préfacé et annoté
par Françoise Brun

Mille et une nuits,1997

Gallimard folio, 2002
Folio bilingue, 2006



 

 

 

 

 

 

alessandro_baricco.jpgQuelques mots sur l’artiste

Alessandro Baricco naît à Turin en 1958. Il étudie la philosophie et la musique avant de se diriger vers la sphère des médias. Il sera tour-à-tour rédacteur en chef dans une agence de publicité, journaliste, puis critique pour des magazines italiens. Il anime par la suite des émissions télévisées sur l’art lyrique et la littérature, et réussit à rendre la culture abordable auprès d’un public populaire. Il collabore également à la rédaction du journal La Repubblica.

Ses débuts en tant qu’auteur sont fulgurants. En 1991, il publie son premier roman, Châteaux de la colère, pour lequel lui est attribué le prix Médicis étranger en 1995. En 1994, il crée et dirige à Turin une école d’écriture, la Scuola Holden, qui étudie les techniques de la narration. La même année, Alessandro Baricco publie Novecento : Pianiste. Un monologue, d’abord représenté à Turin, puis rapidement dans toute l’Europe. Le texte de cette pièce de théâtre paraîtra en 1997. La même année sont publiés Soie et Océan Mer, qui seront  accompagnés de succès. City et Sans sang paraissent successivement en 2000 et 2003.

 
Le style d’Alessandro Baricco dans la littérature italienne

Le contexte littéraire italien de cette toute fin du XXe siècle privilégie le témoignage personnel et la redécouverte d’un passé local. Le roman avait, dès les années 70, perdu sa popularité. Alors que la nouvelle génération d’écrivains écrit avec des objectifs précis et pas seulement pour le plaisir de narrer une histoire, Alessandro Baricco publie son premier roman, Châteaux de la colère, en 1991. Il devient alors un des auteurs-cultes des jeunes générations italiennes.

Écrivain, homme de théâtre italien contemporain, et diplômé en musique, Alessandro Baricco crée un style qui lui est propre, mêlant narration, déconstruction de cette narration et « présence musicale qui rythme le texte comme une partition ». Nous verrons que la dimension musicale de l’écriture est particulièrement présente dans Novecento : pianiste. Françoise Brun, traductrice française de l’écrivain, écrit : « Mais ce qui n’appartient qu’à lui, c’est l’étonnant mariage entre la jubilation de l’écriture, la joie d’être au monde et de le chanter, et le sentiment prégnant d’une fatalité, d’un destin. » Baricco associera d’ailleurs ses textes à la musique, comme une manière de les enrichir : sur sa demande, le groupe AIR compose une musique pour City en 2001, sur laquelle Baricco lit ses textes.

 
Synopsis

Danny Boodman T.D. Lemon Novecento. La trentaine. Né lors d’une traversée Europe-Amérique sur le Virginian et abandonné dans un carton sur un piano par ses parents, Novecento n’a jamais mis le pied à terre. Mais il est aussi devenu un pianiste de génie, dont la musique étrange et magnifique n’appartient qu’à lui. Cette histoire, « limpide et inexplicable », son histoire, c’est Tim Tooney, un trompettiste de jazz embauché en 1927 sur le Virginian pour jouer de la musique aux « rupins en classe de luxe », qui nous la raconte sous la forme d’un court monologue poétique.  Avec une délicate touche d’humour.

Naviguant sans répit sur l’Atlantique, Novecento passe sa vie les mains posées sur les quatre-vingt-huit touches d’un piano. C’est un homme étrange, discret et naïf, dont la musique magique devient comme l’écho de l’Océan. Mystérieux, Novecento l’est aussi parce qu’il est capable de parler de n’importe quelle ville, de n’importe quelle rue, de n’importe quelle femme, de n’importe quelle odeur, sans jamais s’être rendu nulle part. C’est comme s’il réussissait à lire les passagers du paquebot, leurs histoires, et qu’il en dessinait une carte immense, une carte du monde, sur laquelle il voyage pendant que ses doigts caressent le piano.

« Il jouait n’importe quelle diable de musique, petite, mais… belle. Pas de trucage, c’était vraiment lui qui jouait, c’était ses mains à lui, sur ce clavier, Dieu sait comment. Et il fallait entendre ce qu’il en sortait. Il y avait une dame en robe de chambre, rose, avec des espèces de pinces dans les cheveux…le genre bourrée de fric, si vous voyez ce que je veux dire, une Américaine mariée avec un assureur… eh bien, elle avait de grosses larmes, ça coulait sur sa crème de nuit, elle regardait et elle pleurait, elle ne pouvait plus s’arrêter.» (p. 31)

Novecento et Tim sont devenus amis. Un jour, un célèbre pianiste de jazz, « l’inventeur du jazz », embarque à bord du Virginian. Son idée : un duel avec « ce type qu’a même pas assez de couilles pour descendre d’un foutu bateau ». Entre les deux hommes va alors se dérouler un incroyable et déroutant duel musical, une performance enivrante à en faire pâlir l’Océan.

Et puis vient le jour où Novecento décide de quitter la mer et de descendre à New-York. Les raisons de ce changement restent floues. Mais le pianiste ne mettra pas le pied à terre, arrêté et immobile, un pied sur la deuxième marche et l’autre sur la troisième. Il reste là, pensif, puis disparaît à l’intérieur du navire.

« Je sais maintenant que ce jour-là Novecento avait décidé qu’il allait s’asseoir devant les touches blanches et noires de sa vie, et commencer à jouer une musique, absurde et géniale, compliquée mais superbe, la plus grande de toutes. Et danser sur cette musique ce qu’il lui resterait d’années. Et plus jamais être malheureux. » (p.69)

C’est Tim qui quittera réellement le bateau en 1933, après un dernier duo avec son ami. On n’en saura pas davantage sur sa vie après ces sept dernières années de traversée, seulement que la guerre s’est déclarée, « collée à tes basques. À pas vouloir te lâcher ». Et puis Tim reçoit une lettre lui apprenant que le Virginian était rentré de la guerre en très mauvais état après avoir servi d’hôpital flottant, et qu’il allait être détruit et coulé dans peu de temps. Ce paquebot, c’est Novecento. C’est à la fois sa vie, et sa maison. C’est pourquoi Tim décide de se rendre au port où se trouve le navire pour revoir Novecento.

« Il était pas descendu, lui / Dans la pénombre, on aurait dit un prince / Il était pas descendu, il allait sauter avec le reste, au milieu de la mer / […] Sur ce navire englouti par l’obscurité, mon dernier souvenir de lui, c’est une voix, juste une voix, adagio, qui parle / » (p.74)

Leur dernière discussion, « un rituel de deuil pour commencer à se séparer de la vie »,  sur ce paquebot mourant, nous apprend les mystérieuses raisons qui avaient poussé Novecento à rester sur le bateau au lieu de débarquer à New-York. Une histoire d’infini, une histoire de peur. De folie aussi.

 « Il y avait tout / Mais de fin, il n’y en avait pas. Ce que je n’ai pas vu, c’est où ça finissait tout ça. La fin du monde / […] C’est ça que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. Une femme trop belle. Un parfum trop fort. Une musique que je ne sais pas jouer. Pardonnez-moi. Mais je ne descendrai pas. Laissez-moi revenir en arrière. » (p.77-78)

La peur de Novecento est celle de la petitesse de l’homme face à l’immensité du monde, tel l’infini de l’Océan. Comme le dit si bien Françoise Brun, Novecento est un homme « en exil […], enfermé dans un geste unique, absurde, éternellement répété, jouer du piano. »

L’histoire d’un « étrange voyage » que Novecento n’a jamais racontée à personne, sauf à Tim, ce dernier jour de sa vie, avant que ne saute le Virginian.

 
Une allégorie du XXe siècle

En Italien,  « Novecento » a deux significations : « l’année 1900 » et « le XXe siècle ». La traductrice française d’Alessandro Baricco nous oriente en choisissant de conserver le nom en italien. L’expression « allégorie du XXe siècle » nous vient de la préface de Françoise Brun, qui y voit une des raisons du succès de Novecento : pianiste. En effet, on  retrouve dans ce texte des références au contexte historique et social du XXe siècle. Ainsi la traductrice mentionne le thème de l’émigration d’Européens en difficulté financière vers le Nouveau Monde, à la recherche de meilleures conditions de vie. Pas moins de quatre millions d’Italiens furent dans cette situation. Il est aussi question des grands transatlantiques de l’entre-deux-guerres ; le Virginian lui-même a existé, désarmé à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, il sert d’hôpital flottant pour accueillir les soldats blessés. Enfin et bien sûr, il y a le jazz, apparu aux États-Unis en Louisiane au début du XXe siècle, issu du peuple noir américain de l’esclavage et de la culture européenne importée par les colons. Lorsque Tim joue pour être embauché sur le Virginian, le capitaine lui demande :

« C’était quoi ?
– Je sais pas.  […]
Quand tu sais pas ce que c'est, alors c’est du jazz. »

On pense ici à la préface que Baricco a écrite pour L’âme de Hegel et les vaches du Wisconsin qui s’intéresse à l’influence du « choc de la modernité » sur la musique. Il clôt sa préface ainsi :

« Et, pour finir : il en va de la modernité comme du jazz : "Si tu dois te demander ce que c’est, alors tu ne le sauras jamais (Louis Amstrong). " »

La musique devient quelque chose d’essentiel à la vie sur le bateau. Et plus particulièrement le ragtime de l’ATLANTIC JAZZ BAND : Tim nous explique ce pouvoir que possède la musique :

« On jouait parce que l’Océan est grand, et qu’il fait peur, on jouait pour que les gens ne sentent pas le temps passer, et qu’ils oublient où ils étaient, qui ils étaient. On jouait pour les faire danser, parce que si tu danses tu ne meurs pas, et tu te sens Dieu. Et on jouait du ragtime, parce que c’est la musique sur laquelle Dieu danse quand personne ne le regarde. Sur laquelle Dieu danserait, s’il était nègre. »

 
Un sentiment de fatalité

À la relecture, on s’attache peut-être davantage à ce « sentiment prégnant d’une fatalité, d’un destin » et aux réflexions métaphysiques que le texte soulève. Novecento, devant une mort inévitable mais choisie, explique à son ami combien l’existence humaine est fragile, inextensible, face au monde infini, illimité. « Et de cette multiplicité du monde, aucun texte jamais, aucune musique, ne pourra rendre compte. » On assiste à l’extrême solitude de l’homme, face à l’horizon de la mort. Néanmoins, je relativiserai ce sentiment de fatalité qui parcourt le monologue. Parce que ce dernier est aussi empreint d’un humour qui nous fait sourire, malgré tout. Je pense entre autres à la chute du monologue, une chute légèrement décousue par rapport au reste du texte, une chute un peu absurde. On est au Paradis, le Virginian a explosé, et Novecento est là, avec un bras en moins. Un inconnu lui propose un second bras droit noir en remplacement de celui qu’il a perdu dans l’explosion… Il nous dit :

« La poisse. Toute une éternité à passer là-haut, au Paradis, avec deux mains droites. Allez, maintenant on va faire un beau signe de croix ! Tu ne sais jamais laquelle utiliser. Toute une éternité, des millions d’années, à passer pour un débile. L’enfer. Au Paradis. Pas de quoi rire. »

Mais ironiquement, si, il y a de quoi sourire en lisant ces lignes. Une plaisanterie sur la mort, relativisée, mise à distance, et finalement étrange, comme le reste du monologue.

 Tim Tooney nous raconte son histoire avec un ton simple, un vocabulaire qui prête parfois à rire, et de délicates touches d’ironie. Le lecteur est impliqué tout entier dans ce monologue, par le biais du tutoiement, et d’un style très oral, proche de nous.

 
« L’écriture devrait être un geste »

C’est par cette courte phrase de Jacques Rigaud que débutait le premier livre d’Alessandro Baricco, Il Genio in fuga, publié en 1958.

En effet, il ne faut pas oublier que Novecento : pianiste était à l’origine conçu comme un monologue de théâtre ; le texte était donc pensé pour la représentation, pour la scène. La pièce ne deviendra un livre (d’accompagnement au spectacle au début) que quatre mois après la première représentation de juillet 1994. Dans sa préface à Novecento : Pianiste, Baricco écrit à ce propos :

« À le voir maintenant sous forme de livre, j’ai plutôt l’impression d’un texte qui serait à mi-chemin entre une histoire mise en scène et une histoire à lire à voix haute. Je ne crois pas qu’il y ait un nom pour des textes de ce genre. Mais peu importe. L’histoire me paraissait belle, et valoir la peine d’être racontée. J’aime bien l’idée que quelqu’un la lira. »

Tim Tooney, l’ami de Novecento, mais aussi le témoin privilégié de sa vie de piano et d’océan, nous raconte une histoire extraordinaire. Et c’est bien dans ce geste du récit qui nous est narré que se trouve notre plaisir. Novecento : pianiste se trouve à mi-chemin entre la pièce de théâtre et le conte lu à voix haute.  Quelque chose d’hybride, difficile à définir, où l’histoire racontée trouve sa finalité en elle-même, dans le simple fait d’être une histoire. C’est cette double dimension qui m’a touchée à la lecture. Aux lectures. Parce qu’il me semble indispensable de relire ce texte, à voix haute, pour  saisir toute la portée de cette langue poétique riche, sensible, nouvelle. L’écriture simple et spontanée, rassurante et accessible, est ressentie pour être lue à voix haute. Baricco s’exprime ainsi dans une interview au Corriere della Sera en 2003 :

« Nous vivons environnés d’histoires qui demandent à être bien racontées, avec respect. C’est un devoir social, comme celui du boulanger en bas. Les hommes ont besoin d’histoires. Pas seulement pour transmettre un savoir. Chaque histoire est gardienne d’un espoir, que cette vie n’est pas la seule, et que si nous le voulions, nous pourrions avoir une existence différente. »

Il peut être intéressant de faire ici une incursion dans le contexte biographique de l’auteur. En effet, lorsque Soie paraît en 1997, Berlusconi vient d’arriver au pouvoir, et Baricco décide de mettre fin à son travail à la télévision. Il change de mode de présentation et opte pour la lecture publique : le court roman est lu par une jeune comédienne au cœur d’un théâtre de Rome. L’effet est immédiat. Quant à Novecento, la pièce est, depuis sa parution, appréciée des metteurs en scène, des comédiens et du public, et jouée par de multiples troupes de théâtre. Françoise Brun nous explique qu'« il y a une sorte de magie qui naît sur la scène, une alchimie particulière, un lien très fort qui se tisse entre le texte, le public et l’acteur. » Et n’est-ce pas là l’art de raconter qui fait surface, le fondement même de la littérature orale qui est de tisser un lien au sein d’une communauté ? En effet, le récit n’invite-t-il pas à partager une expérience, autour d’une communauté de destin ? Novecento dit un jour à Tim :

 « Tu n’es pas complètement fichu tant qu’il te reste une bonne histoire, et quelqu’un à qui la raconter.»

Et Tim nous confie :

« Non, cette histoire-là, je ne l’ai pas perdue, elle est toujours là, limpide et inexplicable, comme seule la musique pouvait l’être quand elle était jouée, au beau milieu de l’Océan, par le piano magique de Danny Boodman T.D. Lemon Novecento. » (p.21-22)

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Une écriture musicale et poétique

Par ailleurs, Novecento : pianiste tient aussi de l’écriture poétique. Rythmées, ses phases sont parfois entrecoupées, traversées d’images captivantes et de métaphores oniriques. En découle une atmosphère stupéfiante, étrange, douce, et énigmatique.

 Naît alors la prise de conscience que nous sommes face à une musique impalpable, aérienne, qui vire à la perfection. L’écriture d’Alessandro Baricco semble embrasser l’oscillation des vagues, dans une recherche stylistique toujours plus poussée. Nous sommes à la fois séduits et troublés, fascinés et bouleversés. Un vrai présent pour nos sens en éveil. Une sorte de magie se dégage du texte, et la littérature prend vie. Un espoir naît avec la force de l’imagination. Tim Tooney nous dit :

« Ça allait tellement mal que, par moments, je repartais là-bas, en troisième classe, à écouter les émigrants chanter l’opéra, et Novecento jouer on ne sait quelle musique, ses mains, sa tête, et l’océan autour. Par l’imagination j’y allais, et par les souvenirs, c’est tout ce qu’il te reste quelquefois, pour sauver ta peau, quand t’as plus rien d’autre. C’est un truc de pauvre, mais ça marche toujours. » (p.51)

 
Références bibliographiques

BRUN Françoise, Toutes les musiques du monde, postface des éditions Mille et une nuits, 1997.

BARICCO Alessandro, Novecento : pianiste, lu par Jacques Gamblin, musique originale d’Alexandros Markeas, Gallimard, « écoutez – lire ».

BARICCO Alessandro, Soie, Gallimard Poche, 2001.

Et un site intéressant sur Walter Benjamin (Baricco a été un de ses lecteurs) et son travail sur le conte :

 belcikowski.org/la_dormeuse/benjamin_le_conteur.php

 

 

Lola, A.S. Bib.-Méd.

 

 


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