Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 mars 2013 3 06 /03 /mars /2013 07:00

Alessandro-Baricco-Ocean-mer.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alessandro BARICCO
Océan mer
Titre original
Oceano Mare
RCS Rizzoli Libri, 1993
traduit de l'italien
par Françoise Brun
Albin Michel, 1998
Folio, 2002

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

 http://littexpress.over-blog.net/article-alessandro-baricco-novecento-pianiste-un-monologue-63587071.html



 Résumé

L'histoire se passe tout près de la mer, sur une plage et dans une pension, la pension Almayer. On ne sait pas grand chose sur cette pension, sinon qu'elle est là, surplombant la mer et les vagues déchaînées. Elle est « posée sur la corniche ultime du monde » ; c'est un endroit étrange, où la temporalité est suspendue le temps du récit. Elle va héberger sept voyageurs, sept naufragés de la vie. Ils viennent dans cette pension avec l'espoir de guérir leurs maux par la mer. Cet endroit leur permet de « prendre congé d'eux-mêmes » et de renaître.



La structure du roman

Le livre est construit en trois grandes parties : « Livre premier : Pension Almayer », « Livre second : Le ventre de la mer », « Livre troisième : Les chants du retour ». Ces trois parties sont très importantes dans le récit car elles participent à sa structuration.

Dans la première partie, l'auteur plante le décor. Il présente les personnages un par un et montre ce qui qui les relie les uns aux autres. Il explique également l'histoire de ces sept individus et la cause de leur arrivée à la pension. Tous ne sont pas venus par hasard.

Dans la seconde partie, nous assistons à un naufrage au large des côtes du Sénégal, celui de la frégate L'Alliance, bateau de la marine française.

 

« Il ne restait plus qu'à abandonner le navire. Les canots disponibles ne suffisant pas pour accueillir tout l'équipage, on construisit et mit à flot un radeau long d'une quarantaine de pieds et large de la moitié. On y fit monter cent quarante-sept hommes : des soldats, des marins, quelques passagers, quatre officiers, un médecin et un ingénieur cartographe. Le plan d'évacuation du navire prévoyait que les quatre canots disponibles remorqueraient le radeau jusqu'au rivage. […] Cependant, les canots perdirent contact avec le radeau. […] Les canots continuèrent leur progression vers la terre et le radeau fut abandonné à lui même. ».

 

Le narrateur est l'un des malheureux rescapés sur le petit esquif. Il s'appelle Savigny et il est docteur. L'auteur, par cet épisode tragique, nous dépeint la cruauté humaine et l'horreur de ce drame. Cette scène peut nous faire penser au tableau de Théodore Gericault, Le Radeau de la Méduse. C'est une huile sur toile de 491 cm x 716 cm qui date de 1819.

 radeau-de-la-meduse.jpg


Description et petite analyse du célèbre tableau

Le peintre veut, avant tout, montrer par le réalisme saisissant et cru de la scène, les souffrances de l’être humain et sa déchéance. Les hommes et les femmes souffrent, mus par le seul instinct de conservation et de survie. Ils sont dominés par une souffrance toute animale. C'est une scène de désolation.

Cette œuvre évoque le naufrage du bateau La Méduse, coulé le 2 juillet 1816, cent quarante-neuf rescapés s’étant entassés sur un radeau de fortune à bord duquel ils devaient souffrir vingt-sept jours avant d’être sauvés par un autre navire, L’Argus, qui ne recueillit en définitive que quinze survivants. Géricault s’inspire d’un événement qui a vraiment eu lieu pour mettre au premier plan les souffrances des hommes dans des circonstances extraordinaires. Il choisit un moment de forte tension : à l’horizon un navire se profile ; les survivants rassemblent leurs forces, agitent des linges. Rien ne nous dit que leurs signaux seront perçus.

La composition du tableau est fondée sur un enchevêtrement de corps qui forment une pyramide humaine. De bas en haut, les personnages expriment toutes les attitudes humaines face à l'horreur et à la souffrance. Au premier plan gisent les morts et un vieil homme désespéré, le dos tourné à l'horizon et aux autres passagers. Il tient avec son bras le corps de son fils défunt. L'arrière de l'embarcation symbolise la perte d'espoir et la désolation. Puis viennent ceux qui sont près de mourir et ceux ont trouvé l'énergie de se redresser et de jeter un dernier regard au loin. L'avant du bateau constitue l'espérance avec les hommes qui agitent leurs bras et leurs chiffons.


La troisième partie du roman d'Alessandro Barricco, « Les chants du retour », constitue un épilogue sur chacun des personnages principaux. C'est le dénouement de chacune de leur histoire et nous voyons nettement toutes les pièces du puzzle s'assembler lentement. Tous ces personnages sont complémentaires et l'un apporte à l'autre ce qu'il était venu chercher en venant à la pension Almayer.



Les personnages

Nous comptons sept personnages principaux dans cette histoire. Au fil de l'histoire, nous découvrons leur histoire, leur spécificités et les raisons qui les poussent à venir à la pension Almayer. Ils sont tous atypiques. Nous apprenons à les aimer, à les comprendre... ils sont très attachants et touchants.


Elisewin est une jeune fille atteinte d'un curieux symptôme qui la dévore chaque jour un peu plus. Son hypersensibilité la rend très fragile. Le médecin qui s'occupe de sa maladie, le Père Pluche, choisit de la guérir d'une façon radicale, par la mer. Mais c'est finalement la petite fille qui se guérira toute seule en apprivoisant celle-ci.

 

« Je peux sauver votre fille […] mais ce ne sera pas simple et, en un certain sens, ce sera terriblement risqué […]. Le voilà le piège géométrique de la science, les voilà les impénétrables sentiers de chasse, la partie que cet homme vêtu de noir s'apprête à jouer contre la maladie rampante et insaisissable d'une petite fille trop fragile pour vivre et trop vivante pour mourir, maladie imaginaire mais qui a quand même son ennemi, et cet ennemi est monstrueux, une médication risquée mais fulgurante, absolument insensée, quand on y pense, au point que l'homme de science lui-même baisse la voix, à l'instant où, sous le regard immobile du baron, il prononce son nom, juste un mot, un seul, mais qui sauvera sa fille, ou alors la tuera, mais plus vraisemblablement la sauvera, un seul mot, mais infini, à sa manière, et magique, aussi, d'une intolérable simplicité. – La mer ? ».

 

La mer est prise comme une médication de dernier recours, extrêmement dangereuse. Elle peut guérir les hommes aussi simplement qu'elle peut les tuer. Le père de l'enfant est abasourdi par ce remède et terrifié à l'idée de confier sa fille à la mer, cet élément imprévisible et d'ordinaire funeste. Mais il va finir par accepter et laisser partir sa fille vers la guérison.

Le Père Pluche est un homme d'Église qui a été chargé par le père d'Elisewin il y a huit ans de la guérir. Mais toutes ses médications sont restées vaines. Il décide de tenter le tout pour le tout en l'emmenant à la pension Almayer. Cet homme écrit également de nombreuses prières sur toutes sortes de sujets, rassemblées en un grand recueil. Par exemple, il y a Prière pour un enfant qui n'arrive pas à dire les « r », Prière d'un homme qui est en train de tomber dans un ravin et qui ne veut pas mourir ou bien Prière d'un homme dont les mains tremblent.

Bartleboom est un professeur qui cherche la fin de la mer. Il écrit en effet depuis plus de deux ans un traité qui s'appelle Encyclopédie des limites observables dans la nature, avec un supplément consacré aux limites des facultés humaines. Il cherche le moment où finit la mer, le moment où la vague aura fini de s'étendre sur le sable et retournera vers les flots.

 

« – C'est-à-dire... vous voyez, là, l'endroit où l'eau arrive... elle monte le long de la plage puis elle s'arrête... voilà, cet endroit-là, exactement, celui où elle s'arrête... ça ne dure qu'un instant, regardez, voilà, ici par exemple... vous voyez? ça ne dure qu'un instant puis ça disparaît, mais si on pouvait fixer cet instant... l'instant où l'eau s'arrête, à cet endroit là exactement, cette courbe... c'est ça que j'étudie. L'endroit où l'eau s'arrête. […] – C'est là que finit la mer. La mer immense, l'océan mer, qui court à l'infini plus loin que tous les regards, la mer énorme et toute puissante – il y a un endroit, il y a un instant, où elle finit – la mer immense, un tout petit endroit, et un instant de rien. »

 

 

Le peintre Plasson est le contraire du professeur Bartleboom qui cherche la fin de la mer. C'est un curieux personnage car il cherche sans relâche les « yeux » de la mer :

 

« au milieu du néant, le rien d'un homme et d'un chevalet de peintre. Le chevalet est amarré par de minces cordes à quatre pierres posées dans le sable. Il oscille imperceptiblement dans le vent qui souffle toujours du nord. […] [L'homme] est debout, face à la mer, tournant entre ses doigts un fin pinceau. Sur le chevalet, une toile. […] De temps en temps, il trempe le pinceau dans une tasse de cuivre et trace sur la toile quelques traits légers. Les soies du pinceau laissent derrière elles l'ombre d'une ombre très pâle que le vent sèche aussitôt en ramenant la blancheur d'avant. »

 

Cet homme mystérieux fait le tableau de la mer avec de l'eau de mer. Il explique en effet à Bartleboom, qu'il était avant de venir séjourner à la pension Almayer un portraitiste reconnu dans le monde entier. Pour réussir d'un coup, un portrait magnifique, il commençait toujours par les yeux. Puis il décida de tout abandonner pour se lancer dans une expérience extraordinaire : faire le portrait de la mer. Cependant malgré toute sa bonne volonté et ses efforts acharnés, il n'y arrive pas car il ne trouve pas les « yeux » de la mer et désespère de déceler le commencement de celle-ci. C'est grâce à Bartleboom et à un petit garçon, Dood, cohabitant avec lui dans la pension, qu'il obtiendra la fameuse réponse qu'il recherche depuis tant d'années.

 

« Et Bartleboom. Les jambes pendant, au dessus du vide. Le regard pendant au dessus de la mer.

    Écoute Dood...

Dood, c'était son nom au petit garçon.

    Toi qui es toujours ici...

    Mmmmh.

    Tu dois le savoir, toi.

    Quoi?

    Où ils sont, les yeux de la mer ?

    …

    Parce qu'elle en a, hein ?

    Oui.

    Et où diable est-ce qu'ils sont, alors ?

    Les bateaux.

    Comment ça les bateaux ?

    Les bateaux sont les yeux de la mer.

Il en resta pétrifié, Bartleboom. Ça vraiment, il n'y avait jamais pensé.

    Mais les bateaux, il y en a des centaines...

    Et elle, elle a des centaines d'yeux. Vous ne voudriez quand même pas qu'elle doive se débrouiller avec deux.

Effectivement. Avec tout ce qu'elle a à faire. Et grande comme elle est. […]

    Et les naufrages ? Les tempêtes, les typhons, toutes ces choses... Pourquoi avalerait-elle tous ces bateaux, si c'étaient ses yeux ? […]

    Et vous... vous ne les fermez jamais vos yeux ? ».

 

 

Ann Déveria a été amenée à la mer par son mari pour la guérir de son adultère. Son époux espère que l'air marin lui fera oublier son amant et calmera ses passions. Elle est donc à la pension pour guérir de l'amour mais aidera paradoxalement le professeur Bartleboom à trouver l'amour qu'il recherche depuis longtemps. C'est une femme d'une grande douceur, emplie de bonté et de gentillesse qui connaîtra paradoxalement une fin atroce et horrible.


Savigny est le narrateur de la deuxième partie du roman. Il est l'un des survivants du naufrage, abandonné sur un radeau de fortune. Nous apprenons également à la fin du roman, que c'est lui l'amant d'Ann Déveria. Il perdra celle qu'il aime à la fin de l'histoire.


Adams est un ancien marin qui était également présent à bord du radeau en compagnie de Savigny. Adams est un surnom, il s'appelle en réalité Thomas. Il a un désir de vengeance tenace et une haine féroce envers le docteur Savigny car celui-ci, pendant la dérive du radeau, a tué la femme de Thomas. Il se vengera de Savigny à la fin du roman en tuant sauvagement Ann Déveria, son amante puis sera pendu en place publique. Elisewin, jeune fille pure et candide, va être la figure complémentaire d'Adams dans le récit : «  une jeune fille qui n'a rien vu et un homme qui a vu trop de choses ».


De jeunes enfants habitent à la pension. Ils sont autonomes et sont un peu les anges gardiens des personnages. Nous ne savons presque rien d'eux, ils sont étranges et mystérieux. Dira est une jeune fille de dix ans qui s'occupe du grand livre avec les signatures des pensionnaires et du fonctionnement de la pension. Un petit garçon, Dood, est assis toute la journée sur une fenêtre les pieds pendant dans le vide. Il ne cesse de regarder la mer.



La mer est omniprésente dans le récit, c'est la trame et le fil conducteur de l'histoire. C'est également le point commun entre tous les personnages. Elle peut même être considérée comme un personnage à part entière, comme LE personnage principal du roman. Elle est un protagoniste complexe et elle est associée à différentes fonctions. Tous les personnages principaux recherchent la richesse de la mer et la comparent à un médicament qui pourrait soigner tous les maux. Elle est considérée comme l'ultime remède et le plus radical afin de les guérir définitivement. Ils utilisent également l'océan pour faire le point sur leur vie et en recommencer une nouvelle. La pension Almayer est un refuge entre l'espace réel et la mer, qui est ici presque considérée comme un espace virtuel.

 

 

« Il ne la vit donc pas, la pension Almayer, se détacher du sol et se désagréger, légère, partir en milles morceaux, qui étaient comme des voiles et qui montaient dans l'air, descendaient, remontaient, volaient, et avec eux emportaient tout, loin, et aussi cette terre, et cette mer, et les mots et les histoires, tout dieu sait où, personne ne sait, un jour peut-être quelqu'un sera tellement fatigué qu'il le découvrira. ».

 

C'est un endroit qui existe juste le temps du récit et qui disparaît ensuite, après avoir accompli sa mission. Le temps est banni de la pension et les personnages vivent au rythme de la mer. Toute leur vie, durant leur passage à la pension, tourne autour de la mer. Elle permet aussi d'oublier un passé lourd et ténébreux et de recommencer une nouvelle vie en se déchargeant du fardeau de celui-ci au pied de la mer. Enfin l'étendue salée est aussi très mystérieuse. Tous les personnages en venant séjourner dans la pension Almayer, espèrent consciemment ou inconsciemment décrypter les secrets de l'océan silencieux.



Le style de l'auteur et mon avis

Alessandro Baricco nous offre un genre hybride, inclassable. C'est à la fois un roman à suspense, un livre d'aventure, une méditation philosophique et un poème en prose. Tous les registres, ou presque, s'y succèdent : réaliste, comique, dramatique... L'auteur les manie avec une réelle virtuosité. C'est un roman empreint d'humanité, d'humour, d'étrangeté, de douceur et de cruauté. Il est criant de vérité. L'auteur a un style d'écriture particulier, bien à lui, atypique, qui donne toute sa richesse au texte. Il alterne avec un savant dosage, les scènes de description, de dialogue et de narration. Par exemple toute la deuxième partie du roman est construite sur un leitmotiv, un schéma narratif développé au fur et à mesure par le narrateur.

 

« La première chose c'est mon nom, la seconde ces yeux, la troisième une pensée, la quatrième la nuit qui vient, la cinquième ces corps déchirés, la sixième c'est la faim, la septième l'horreur, la huitième les fantasmes de la folie, la neuvième est la chair et la dixième est un homme qui me regarde et ne me tue pas. La dernière c'est une voile. Blanche. À l'horizon. »

 

Le narrateur au fur et à mesure de son récit explique chaque chose en commençant par la première puis une fois l'explication terminée ajoute une nouvelle chose à son récit. C'est le même mécanisme de narration qui revient jusqu'à la fin de la deuxième partie.



Ce livre est un petit bijou de littérature. Le lecteur est transporté du début jusqu'à la fin du roman et n'a plus envie de s'arrêter de lire. Le style d'écriture m'a déroutée au début mais il m'a tout de suite conquise. Je n'avais jamais rien lu de pareil auparavant. La poésie des mots, toujours savamment choisis et coordonnés, m'a subjuguée. La langue d'Alessandro Barricco est une langue chantante emplie de poésie et de lyrisme. Ses descriptions sont toujours d'un très grand réalisme mais sont épurées, sont simplement dites et non écrites : «  Sable à perte de vue entre les dernières collines et la mer– la mer – dans l'air froid d'un après-midi presque terminé, et béni par le vent qui souffle toujours du nord. La plage. Et la mer. ». La disposition du texte sur la page n'est jamais linéaire. Alessandro Baricco est l'un des rares auteurs à savoir dire la mer.

 

« – Si on ne peut plus la bénir, la mer, peut-être qu'on peut encore la dire. Dire la mer. Dire la mer. Dire la mer. Pour que tout ne soit pas perdu, […] et parce qu'un petit bout de cette magie-là se promène peut-être encore à travers le temps, et quelque chose pourrait le retrouver, l'arrêter avant qu'il ne disparaisse à jamais. Dire la mer. Parce que c'est tout ce qu'il nous reste. Parce que devant elle, nous sans croix ni vieil homme ni magie, il nous faut bien une arme, quelque chose, pour ne pas mourir dans le silence et c'est tout. ».

 

 

Marine D., 1ère année bibliothèques-médiathèques

 


 

Alessandro BARICCO sur LITTEXPRESS

 

 

Alessandro Baricco Novecento

 

 

 

 

 

Articles de Margaux et de Lola sur Novecento : pianiste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

cat213 03/05/2016 01:52

Dans la deuxème partie, c'est Adams alias Tomas qui raconte la deuxième partie de la deuxième partie.

Recherche

Archives