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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 07:00

Alice-Ferney-Paradis-conjugal-01.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alice FERNEY
Paradis Conjugal
Albin Michel, 2008

 



      

 

                    

« Quand on n’aime pas la vie, on va au cinéma »
François Truffaut.

 

 

 

 

 

Présentation

 

 « Demain soir et les soirs suivants prépare toi à dormir seule. Je ne rentrerai pas. Je ne rentrerai pas dans une maison où ma femme est installée devant la télévision, voit le même film depuis trois mois, ne se lève pas pour me préparer à dîner, et se couche sans me regarder ! ».[1]

 

Voilà ce que dit un jour M. Platte à sa femme, Elsa, qui depuis quelques semaines passe toutes ses soirées assise dans son canapé à regarder un film de Joseph Mankiewicz, paru en 1949 et qui s’intitule Chaînes conjugales (sorte de Desperate Housewives de la fin des années 1940). Effectivement, le lendemain de leur dispute, M. Platte quitte le domicile conjugal et laisse derrière lui sa femme et leurs quatre enfants. Lorsque vient le soir, Elsa rejointe par ses deux aînés décide de regarder une nouvelle fois le film.

Mankiewicz-Chaines-conjugales.jpg
Chaînes conjugales inaugure la consécration de Mankiewicz à Hollywood, où il remporte  l’Oscar du meilleur réalisateur et celui du meilleur scénario. Ce film raconte l'histoire de trois amies, Debbye, Lora Mae et Rita, qui comme la majeure partie des femmes de la haute société à cette époque consacrent leur temps libre à des œuvres de charité. Elles s’apprêtent donc à embarquer avec les enfants d’un orphelinat pour une journée en bateau ; mais leur amie Addie, la quatrième du groupe, célibataire et de surcroît séduisante n’est pas là. Elles s’interrogent alors sur les raisons de son absence jusqu’à ce qu’une lettre leur soit portée juste avant le départ.

 

 « Chères Debbye, Lora Mae et Rita,

Comme vous le savez maintenant, vous allez devoir continuer sans moi. Il ne m’est pas facile de quitter une ville comme la nôtre et de me séparer de vous trois, mes chères amies qui ont tant compté pour moi.

Aussi ai-je beaucoup de chance d’emporter avec moi une sorte de mémento, un souvenir de ma ville et de mes chères amies que je ne voudrais jamais oublier.

Et je ne les oublierai pas, voyez-vous les filles, puisque je m’en vais avec le mari de l’une d’entre vous. Addie. »[2]

 

Mankiewicz-Chaines-conjugales-2.jpg

 

Les rapports entre l’homme et l’Art

Alice Ferney a toujours été intriguée par le rapport entre la littérature et le cinéma. Elle avoue même être jalouse de ce que le cinéma peut produire chez son spectateur. Elle s’interroge alors sur ce que la littérature fait que le cinéma ne fait pas et inversement. Un jour, elle a l’idée de faire l’expérience suivante : regarder un film, entrer dans sa suggestion et décrire tout ce qui lui passe par la tête. Elle décide donc de raconter un film dans un livre, mais en ajoutant ses réflexions et celles de ses personnages. Cette adaptation romanesque d’un film a pour conséquence de donner l’envie au lecteur de voir le film une fois le livre lu et de toucher du doigt les différentes sensations qu’il éprouve lorsqu’il lit un livre et lorsqu’il regarde un film. Pour l’auteure, il s’agit de nous amener à mieux nous connaître, « Arriver à savoir si on est plus lecteur ou cinéphile »[3]. Il s’agit donc pour elle de montrer que le cinéma a ses limites et par là même que la littérature va au-delà grâce à la puissance d’introspection.

Suite à cette lettre quelque peu déstabilisante, les trois amies vont tour à tour commencer à douter du lien conjugal qui les lie à leurs maris ; d’autant plus qu’il leur est impossible de les contacter depuis le bateau. Grâce à la technique du flashback, elles vont tour à tour plonger dans leurs souvenirs pour tenter de réfléchir aux raisons qui auraient pu pousser leur mari à partir.

Dès lors, pourquoi notre héroïne, Elsa Platte, éprouve-t-elle un engouement si fort pour cette œuvre cinématographique et quel impact ce film a-t-il sur son spectateur ? Les introspections des trois actrices vont être l’occasion pour Elsa Platte de s’interroger sur son propre mariage. Tout au long de l’œuvre, on alterne entre des passages où le film nous est raconté et des arrêts sur images où la mère de famille et ses deux aînés commentent, débattent sur certains passages du film, mais on peut lire aussi des réflexions plus intimes qui cheminent dans la pensée d’Elsa. Ses rêveries se mêlent donc à l’émotion cinématographique, sa réflexion se nourrit des aventures des actrices. Une véritable rencontre a lieu entre l’émetteur et son récepteur ; une interaction se crée aussi bien entre l’auteur, le film et son spectateur qu’entre l’écrivain, le livre et son lecteur.

 

 «  On peut se plonger dans une œuvre, se calfeutrer dans ce qu’elle fait lever en soi […] On peut chercher le face-à-face intérieur avec ce que dit un artiste, et la confrontation de son langage avec la vie qu’on mène.[…] On peut se servir d’une œuvre pour surmonter une épreuve […] »[4]

 

L’auteure amène à son tour son lecteur au jeu littéraire de l’introspection. Elle pose alors la question suivante : une œuvre d’art peut-elle apporter du réconfort comme pourrait le faire une personne ? Elle apporte donc une nouvelle dynamique en racontant l’interaction entre les œuvres et la vie, grâce à une double mise en abyme tout à fait subtile, empreinte de sensibilité et de finesse psychologique qui permet à Alice Ferney de rendre hommage au pouvoir évocatoire du cinéma mais qui tente aussi de nous convaincre que seule la littérature sait capter dans toutes ses nuances la vérité intime d’un être[5]. Il appartient bien sûr à chacun de se faire sa propre opinion.

Pour Elsa Platte, le film permet la purgation de ses passions, autrement dit une catharsis, une sorte « d’art-thérapie »[6]  qui fait écho à sa propre situation. Pour elle, une œuvre d’art permet de se détourner et de respirer. Le film a pour effet un apaisement, il remédie à son chancèlement intérieur ; c’est « comme s’il disait à la fin : on ne reçoit pas sa vie, on la crée »[7]. Pour elle, il y a des artistes qui nous écartent des tourments pour en faire une force et qui nous aident à vivre la vie comme elle est, imparfaite et dure.

 

 « On peut chercher dans une œuvre un secret, un réconfort. On se le forge, on le découvre, on se le délivre à  soi-même. Il arrive que l’on sache ainsi parfaitement rectifier l’humeur de son cœur. On sait que l’on peut respirer une fleur. Cela peut être une musique que l’on écoute en boucle, un livre qu’on lit et qu’on relit, qu’on annote et qu’on recopie, dont on apprend même des passages par cœur. Cela peut être un tableau que l’on installe dans sa chambre, dans son regard du matin et du soir. Et cela peut être un film […]. Bientôt l’impulsion agit, l’écran s’estompe, tout le cadre imaginaire et toute limite disparaissent, l’histoire n’est plus contée mais réelle, l’histoire entre dans la vie. Elle avale d’abord les deux heures que dure le film, elle en fait éclater la structure, la décuple et la remplit, elle distrait toute peine. Puis elle diffuse la grâce qu’on lui trouve, elle enchante, elle éveille un sentiment, elle exalte, donne à penser, réjouit, remémore, revitalise. Oui, on peut se plonger dans l’œuvre d’un autre par amour de la vie, afin d’en ressentir la vibration qu’il capture. »[8]

 

 

 

Une écriture classique pour traiter du sentiment amoureux

Alice Ferney est une romancière du sentiment amoureux, avec un style à la fois classique par l’utilisation d’un langage châtié, une narration plutôt balzacienne et un narrateur omniscient, une écriture sobre mais aussi profonde qui ne laisse pas le lecteur indifférent. En effet, ce film que visionne l'héroïne est l'occasion d'une introspection, d’un retour sur soi et c’est aussi une façon pour l’auteure de s'interroger et de nous interroger sur la nature et la force du sentiment amoureux.

Tout au long de l’œuvre, de nombreuses questions sont soulevées : aime-t-on toujours comme on le devrait ? Par quels doutes, quels regrets, quelles fêlures, quelles peurs le lien conjugal est-il quotidiennement menacé ? Qu'est-ce qui pousse un homme à quitter une femme ? Qu'est-ce qui peut faire voler un mariage en éclats ? Le vieillissement du corps ? La routine ?

Elle pose enfin une question essentielle : faut-il que nous frôlions la réalité de la perte pour que nous apparaisse l’importance des choses ou des êtres ?

Tout en finesse, tout en subtilité, Alice Ferney s'interroge et nous interroge sur la solidité du mariage, la fragilité et la force du couple, bref l'amour conjugal.



Liens

 Extrait : Bande annonce de Chaîne Conjugale de J. Mankiewicz où l’on peut observer le moment où les trois amies lisent la lettre d’Addie. Dans cet extrait, on peut entendre la voix off d’Addie qui n’apparaît jamais complètement dans le film ; seulement un bout d’épaule. On remarquera également l’objet de convoitise qu’elle incarne pour les hommes et par là même, les jalousies qu’elle suscite chez ses trois amies.

 http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/chaines-conjugales,6453


Interview

À propos de son écriture et du processus de création

 http://www.dailymotion.com/video/x4yvmt_alice-ferney_creation

 
À propos de Paradis conjugal

 http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

 http://www.dailymotion.com/video/x9ff6w_dialogues-avec-alice-ferney_creation

 

 http://www.20minutes.fr/article/247978/Culture-Alice-Ferney-Y-a-t-il-quelque-chose-que-l-on-maitrise-moins-que-le-desir.php


L.P., AS bibliothèques 2012-2013


Notes

[1] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.16

[2] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.117/118.

[3] Propos tenus par Alice Ferney lors d’une interview : http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

[4] Alice FERNEY, Paradis conjugal, J’ai lu, 2009, p.41

[5] Propos tenus par Alice Ferney lors d’une interview : http://www.dailymotion.com/video/x9uuvt_entretien-avec-alice-ferney_creation

[6] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.29/30

[7] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p.23

[8] Alice FERNEY, Paradis conjugal,  J’ai lu, 2009, p. 44/45

 

 

 

 

Alice FERNEY sur LITTEXPRESS

 

Alice Ferney Grâce et dénuement-copie-1

 

 

 

 

 

Articles de Chloé et de Pauline sur Grâce et dénuement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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