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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 07:00
Hampaté Ba L etrange destin de wangrin













Amadou Hampâté BÂ
L’Étrange Destin de Wangrin
ou les roueries d’un interprète africain
, 1973
10/18, 1998













L'auteur

Amadou Hampâté Bâ est un écrivain et anthropologue né à Bandiagara au Mali en 1900 et mort le 15 mai 1991 à Abidjan en Côte d’Ivoire. Il est né dans l’ethnie peule et dans la caste des nobles mais son beau-père est toucouleur. Il suit d’abord les cours de l’école coranique de Tierno Bokar (son maître spirituel) avant d’être réquisitionné pour « l’école des otages » française de Bandiagara. En 1912, il rencontre pour la première fois Wangrin, interprète du commandant de Bandiagara à ce moment-là. En 1915, il se sauve de l’école française pour rejoindre sa mère à Kati et intégrer une école africaine.  En 1921, il refuse d’entrer à l’École normale de Gorée ; en guise de punition le gouverneur le nomme à Ouagadougou en tant qu’« écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable ».

En 1927, à Dioussola, il retrouve Wangrin alors commerçant et commence avec lui des entretiens qui dureront trois mois et lui permettront de retranscrire ses aventures. Puisil occupera plusieurs postes (notamment ceux de Wangrin) dans l’administration coloniale jusqu’en 1932 où il s’installe à Bamako.  Il attendra cependant 1973 pour publier le récit de la vie de Wangrin.

En 1942, grâce à son directeur, le professeur Théodore Monod, il est affecté à l’Institut français d'Afrique noire (IFAN) de Dakar. Il y effectue des enquêtes ethnologiques et commence à recueillir les récits de la tradition orale. En 1951, il obtient une bourse de l’UNESCO lui permettant de se rendre à Paris et de rencontrer d’autres spécialistes, notamment l'ethnologue Marcel Griaule.

En 1955 il écrit L'Empire peul du Macina, un texte anthropologique, puis, en 1957, Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara.

En 1960, à l’indépendance du Mali, il fonde l’Institut des sciences humaines à Bamako et sera le représentant de son pays à la Conférence générale de l’UNESCO. En 1962, il est élu membre du Conseil exécutif de l’UNESCO et participe à l’élaboration d’un système de transcription des langues africaines. En 1969 il écrit Kaïdara, récit initiatique peul. Son mandat prend fin en 1970, date à partir de laquelle il se consacrera entièrement à l’écriture.

En 1973 il écrit L'Étrange Destin de Wangrin qui reçoit en 1974 le Grand prix littéraire d'Afrique noire. Puis ce sont L’Éclat de la grande étoile en 1974, Jésus vu par un musulman en 1976,
Petit Bodiel (conte peul), 1977, Njeddo Dewal mère de la calamité, conte fantastique et initiatique peul, 1985, La Poignée de poussière, contes et récits du Mali, 1987. Après sa mort sont publiés Amkoullel l’enfant peul (Mémoires I) et Oui mon commandant !, (Mémoires II) en 91 et 94, et en 1999 Il n'y a pas de petites querelles, contes de la savane.

La phrase qu’on a retenue de lui a été prononcée pendant la conférence de l’Unesco en 60 : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »

L'œuvre

Ce roman raconte la vie d'un personnage de l'Afrique de l’ouest colonisée de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Wangrin est né vers 1888 dans la région de
Nougibou ( Bougouni, au Mali). Il fait partie de l’ethnie des Bambaras et est à ce titre initié au Komo (une initiation spirituelle et religieuse très longue dont chaque étape dure 7 ans et qui est composée d’un grand nombre d’interdits et d’obligations sacrificielles).

À 17 ans, il est réquisitionné pour « l’école des otages » (note 10 p 367 : « école créée par les colons français qui réquisitionne de force les fils de notables et de chefs pour les intégrer dans le système administratif français afin qu’ils servent aux autorités française et ne se rebellent pas »). A la sortie de cette école, Wangrin, qui est très doué, est nommé moniteur de l’enseignement et envoyé pour diriger une école à
Diagaramba (Bandiagara).

Avant de partir il est circoncis et choisit son dieu patron Gongoloma-Sooké qui est le dieu des contraires et de la malice, à la fois bon et mauvais. Car Wangrin a déjà prévu de monter « des affaires carabinées » pour lesquelles il aura bien besoin de l’aide d’un dieu pervers. Cette initiation est complétée d’une prophétie qui lui promet une vie réussie mais le condamne à une fin très sombre.

A Bandiagara, Wangrin s’intègre brillamment à tous les échelons de la société et tisse sa toile d’influences ; seul lui échappe l’interprète du commandant : Racoutié. Celui-ci parle le « forofiton naspa », le français des tirailleurs, tandis que Wangrin parle le français des « blancs blancs », celui du pouvoir. C’est contre ce premier ennemi que Wangrin va commencer à utiliser des protections occultes et magiques : « Wangrin était devenu telle une mine piège » et celle-ci sera d’une grand efficacité puisque l’interprète est aussitôt ridiculisé et éliminé.

Wangrin accède ainsi au poste le plus haut que puisse avoir un autochtone : celui d’interprète, « la voix et les oreilles » du commandant. Un poste d’influence puisqu'il est l’intermédiaire obligatoire entre l’administration française et les représentants du peuple africain. L’interprète est celui qui, derrière le commandant, gère toutes les affaires de la région. Grâce à ce poste, Wangrin peut créer un formidable réseau de renseignement et de corruption même si parallèlement Wangrin donnera beaucoup aux pauvres qui lui serviront d’armée d’indicateurs toute sa vie.

A ce moment, Wangrin mène des jours plus fastueux les uns que les autres, mais deux malédictions surviennent ; d’une part il tourne mal  : « Déjà sa conscience semblait être devenue aphone… » Et d’autre part c’est l’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne. Wangrin entrevoit un formidable moyen de profiter de la guerre en majorant le prix de vente des bœufs destinés à nourrir les troupes. Il profite pour cela de l’incurie du nouvel adjoint du commandant, le Comte de Villermoz, qui préfère se promener à cheval plutôt que de signer des papiers.

Mais cette affaire ne profitera pas longtemps à Wangrin car elle sera vite découverte par un inspecteur envoyé à Bandiagara. Celui ci intente alors un procès au comte de Villermoz tandis que Wangrin tente de faire disparaître les preuves l’accusant. Dans l’Afrique coloniale un administrateur blanc était censé être intouchable, il était très risqué pour Wangrin de l’utiliser et pire encore de l’avoir contre lui. Malgré la mise en place d’un stratagème complexe et la protection de tous les marabouts, griots et sages qu'il connaît, Wangrin ne se sortira qu’in extremis de cette affaire, avec une réputation entachée et la perte de confiance de son commandant de cercle qui demandera sa mutation.

Wangrin est alors envoyé à
Goudougaoua (Ouagadougou). Au cours du voyage pour rejoindre cette ville, il traverse l’opulente cité de Yagouwahi (Ouahigouya), carrefour commerçant entre le Mali et le Burkina Faso. Cette ville est tenue d’une main ferme par l’interprète Romo Sibedi ; celui-ci, de la même région que Wangrin, le reçoit comme un prince mais Wangrin que la cupidité et l’ambition taraudent va entrevoir tous les profits qu’il pourrait faire à cette place et la vie qu’il pourrait y mener. Il n’aura plus dès lors d’autre ambition que de prendre la place de Romo. Ce qu’il fera en quelques jours.

Il vivra à
Yagouwahi de longues années largement profitables. Mais le tragique destin qui lui a été prédit s’avance inexorablement et les forces opposées se rassemblent contre lui : le conte de Villermoz de retour en Afrique demande son affectation dans la région que dirige Wangrin et s’allie aussitôt à Romo. Ensemble ils parviennent à le faire muter à Dioussola (Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso
), capitale commerciale de la région à cette époque.
Wangrin n'est pas trop affecté par cette nouvelle nomination et se hâte de monter de nouvelles affaires. Il s’agit cette fois d’introduire frauduleusement parmi les riches commerçants français un commerçant africain, faisant ainsi profiter les intermédiaires des retombées économiques du commerce entre l’Afrique et la France. Mais aussi, par un moyen de taxes et de pots de vin, de gagner toujours plus d’argent et d’étendre sa puissance à toute l‘Afrique de l’ouest.

Ce commerce à peine mis en place, les vieux ennemis de Wangrin ressurgissent et réussissent à le chasser définitivement de sa place d’interprète. Wangrin, plus rusé, donne sa démission et reste sur place en s’établissant comme commerçant à part entière. Il fonde alors la CIEB, une compagnie d’import export qui deviendra une des plus importantes de l’AOF, et surtout la seule à être dirigée par un Africain.

A ce moment, Wangrin est rattrapé par sa prédiction et les mauvaises augures s’accumulent. Wangrin ne cherche à aucun moment à lutter contre son destin ; au contraire, face aux catastrophes qui s’accumulent, il s’enfonce joyeusement dans la débauche. Il se met à fréquenter un couple de Blancs déchus et malsains qui le font boire. Puis il tue malencontreusement son animal fétiche et perd la pierre de Gongoloma-sooké qui le protégeait des mauvais sorts. En quelques mois il décline, ne peut plus écrire, se fait piller par le couple, se met à voler lui-même. Il meurt dans la misère entre 1930 et 1940.


Commentaire

Les noms des villes et personnes ont été changés par Hampaté Bâ à la demande de Wangrin qui ne souhaitait pas « créer des envieux » ni donner de mauvaises idées et des ennuis aux vivants. Cependant, les vrais noms ayant été retrouvés, ils ont été donnés entre parenthèses pour un meilleur repérage.

Ce livre est un incroyable témoignage sur tout un pan de l’histoire de l’Afrique et un récit merveilleusement empli de détails minutieux sur la vie africaine à tous les échelons de la société.

Cependant je n’ai pas retrouvé, à la lecture de Wangrin, l'écriture si fine et si riche qui ornait les pages d'Amkoullel l’enfant peul que j'avais lu auparavant. Dans Amkoullel l'écriture est celle d'un conteur peul qui associe la richesse et la beauté des récits des griots à la langue française très ciselée du XIXe siècle. Dans Wangrin l’écriture se fait plus discrète, la langue se met au service du récit sans l’orner. Elle reste simple, efficace et descriptive. L’enfance de Wangrin est racontée en 10 pages et sa mort de même. Très loin de la magie du conte que l’on trouvait dans Amkoullel.  Mais Wangrin n’est pas non plus écrit comme une étude ethnologique.

En fait l’explication de cette apparente sobriété se trouve à la fin et au début du livre dans des apartés de l’auteur. Celui-ci nous explique qu’il a recueilli des témoignages aussi bien de Wangrin que de tous ceux qui l’avaient connu et fréquenté. Hampâté Bâ explique qu’il ne s’est pas impliqué dans le récit et qu’il n’a fait que le lien entre les témoignages, tels qu’ils lui ont été donnés. On entend donc, selon lui, la langue de Wangrin et non celle d’Hampâté Bâ. Cela correspond à la tradition africaine de l’oralité qui veut qu’un griot ou un conteur se souvienne de tout ce qui lui est dit pour pouvoir le transmettre le plus fidèlement possible à son auditoire. Cette tradition nous explique aussi pourquoi, faute de témoignage, les récits de l’enfance et l’adolescence de Wangrin sont si courts. Et, bien sûr, pourquoi la vie aventureuse  de Wangrin adulte, racontée par lui-même et étayée de nombreux témoignages, est fort complète; mais aussi si peu objective et pas dans le sens français auquel on l’entend.

En effet le personnage de Wangrin à la fin du livre nous laisse sur une impression assez négative : il paraît impulsif, cynique et très immoral. Il a quand même, en quelque sorte, prostitué sa fille adoptive, détourné de l’argent (aussi bien aux colons blancs qu’aux riches Africains), dupant des gens de toutes couleurs, ethnies et situations. Il tente aussi de ruiner la carrière d’un collègue qui l’a pourtant fort bien reçu, Romo Sibedi. Il ruine aussi les carrières d’administrateurs français qui sont présentés comme particulièrement justes (cependant on peut se demander s’il ne s’agit pas d’humour de la part de Wangrin) et il monte des familles les unes contre les autres.

On a l’impression que ce personnage a passé sa vie à jouer des tours pendables et à monter d’invraisemblables stratagèmes dans le seul but de s’enrichir. Cela nous laisse plutôt mal à l’aise, d’autant que cela s’amplifie vers la fin du livre. Mais cette impression est expliquée par l’auteur. En effet, en Afrique, il existe un règle de bienséance qui veut qu’on ne vante jamais ses bienfait mais que, au contraire, on s’attribue les pires défauts. En Afrique, avouer une mauvaise action n’a rien de honteux ; ainsi le récit du viol d’une jeune fille dans le livre est fait à Hampâté Bâ avec minutie par le violeur lui-même.

Enfin, Hampâté Bâ se défend de « suivre la moindre thèse qu’elle soit d’ordre religieux, politique ou autre ». En effet, il est difficile, avec un personnage aussi complexe et partagé que Wangrin, de trouver une dénonciation politique et Hampâté Bâ ne décrit pas par lui-même l’environnement politique. Wangrin précise par moments que la contrée est riche mais il ne décrit ni paysage ni contexte. Même la dénonciation de la colonisation est discrète, subtile et très également partagée avec la dénonciation des coutumes africaines. Hampâté Bâ dénonce autant « l’école des otages » et les épouses africaines des colons, avec leurs enfants « de pères inconnus », que la multiplication des marabouts et des vendeurs d’amulettes qui profitent de la superstition, ou encore la condition des « captifs de case » (sorte d’esclaves des nobles africains).

Une œuvre donc aussi étrange que le destin de son héros, où le récit de l’auteur et indissociable de celui des témoins et participants.


Nathalie, 2e année Bib.-Méd.

Amadou Hampâté Bâ sur LITTEXPRESS

Amadou Hampate Ba Petit Bodiel



Article de Marina sur Petit Bodiel.

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commentaires

yameogo 10/06/2015 14:47

je veux la page de sa pensée ou il dit que"toute vérité qui divise les membres d'une même famille n'est pas vérité et que tout mensonge qui unit est plus la vérité"

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