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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 07:00

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André PIEYRE de MANDIARGUES
La Marge
Gallimard, 1967
Folio, 1981


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Suite à la perte de l’être aimé, un homme en pays étranger se perd, se retrouve puis meurt.

Depuis cette bulle opaque qu’il se construit, le narrateur découvre les bas-fonds de Barcelone dans les années 60. En marge de sa propre vie, il sera confronté aux blessures ouvertes du peuple catalan sous le régime de Franco.

A. Pieyre de Mandiargues donne la description implacable et cruelle d’un homme psychologiquement détruit. Il dépeint la vision hallucinée d’un être déjà presque mort, cheminant dans les rues d’une ville étouffée par la dictature.


La marge est une des œuvres majeures d’André Pieyre de Mandiargues, poète, essayiste, conteur et romancier français proche du mouvement surréaliste. Il publie sa première œuvre, Dans les années sordides, en 1943, tardivement donc, ce qui ne l’empêchera de bâtir une œuvre littéraire originale dont les thèmes favoris sont les rêves, la femme et les liens passé-futur ou réel-imaginaire.

La marge est dans la logique de sa production puisque le texte oscille entre rêverie et réalité et que son personnage est tantôt créateur tantôt spectateur de son propre rêve.

Les influences littéraires de l’auteur sont multiples. Ses modèles vont de Maurice Scève, Agrippa d’Aubigné à Lautréamont en passant par ses contemporains André Breton, Éluard, ou Aragon.

A.P de Mandiargues écrivait pour recréer un état de grâce. Partant de ses propres lectures pour expérimenter de nouvelles formes de récit à partir de ses souvenirs, cela pour être le plus proche possible du vertige.

Le texte laisse aussi transparaître la passion de Mandiargues pour l’art dans les multiples descriptions de monuments ou dans ses réflexions sur la culture et le rôle des musées. Il démontre aussi avec beaucoup de justesse l’intérêt qu’il porte à l’histoire contemporaine par sa dénonciation du régime franquiste.



Ce qu’il y a de troublant et d’intriguant à la fois dans La marge, c’est la façon dont l’auteur nous fait pénétrer dès les premières pages, et sans recours possible, dans l’intimité physique d’un corps qui nous est étranger, et dans le monde psychique qui s’y rattache. Il s ’efface derrière les pensées de son personnage Sigismond, énigmatique et cérébral, tissant des liens constants entre les lieux, la mémoire et lui-même.

Ce  premier  caractère est en filiation avec la vision surréaliste du monde, où les passages sont des voies vers le rêve et l’inconscient (Aragon, Le paysan de Paris) et les rues, l’espace où se déverse un flux magique d’énergie, lieu de l’ailleurs, du possible, de la rencontre (Breton, Nadja, ou plus encore L’amour fou). C’est donc une vision subjective, déformée par le sujet que nous propose l’auteur. On comprend peu à peu à quel point le prisme que représentent les yeux de Sigismond falsifie la réalité et mélange ses différents aspects.

Ce roman demande tout d’abord une acceptation immédiate par le lecteur du style qui peut rebuter par d’incessants mouvements de pensée et d’énonciation, parfois incohérent puisque réflexions intérieures.



L’énonciation est le premier déclencheur de la curiosité face à cette œuvre. En effet, on ne sait rien de cet homme seul, ou uniquement ce qu’il laisse transparaître dans des gestes quotidiens. Pourtant, le narrateur semble omniscient. Un doute s’installe alors chez le lecteur et la question posée est : à qui appartient la voix qui nous raconte ?

L’énonciation se fait à la troisième personne, ce qui renforce l’idée et la sensation d’être omniscient, que l’on vole les détails d’une vie à son insu, que l’on est voyeur. Mais on s’aperçoit très vite que la barrière qui devrait se dresser entre lui et nous (cette barrière étant la voix du narrateur extérieur au personnage qui nous permet de prendre du recul par rapport à l’histoire racontée) s’effondre. L’emploi de la troisième personne ne crée étonnement pas de distance entre lui et nous, on se sent proche du personnage car, en fait, on lit souvent dans ses mots.

Ainsi c’est bien Sigismond qui parle à travers ce « il », ou plutôt son discours qui vient s’intercaler dans celui du narrateur. Ce choix d’André Pieyre de Mandiargues permet la perception immédiate du caractère pensif, détaché de la réalité et de lui-même, propre à Sigismond. Mais il trouble la lecture et fait entrer le doute sur la voix de celui qui nous parle. Ce doute permet à son tour au lecteur de « creuser » chaque phrase pour déceler un sens caché, une seconde voix implicite.

De plus, faisant parler Sigismond de lui-même à la troisième personne, ne lui faisant jamais prononcer « je », l’auteur semble annoncer la mort tragique de son personnage principal, la négation de son être, le suicide. Mais son suicide peut aussi être perçu comme l’expression la plus violente et matérielle du « je » face au monde, comme la délivrance de Sigismond, sortant de son rêve volontaire pour redevenir lui-même.



Le thème de la « marge », de la frontière dépassée, est le leitmotiv du texte. Sigismond prend la décision de l’exil volontaire de la réalité après le choc de la mort de sa femme. Il ressent le besoin de se mettre en marge du monde. Le voyage à Barcelone prend part à la symbolique de la transgression. En effet, le personnage passera la frontière entre les deux pays, bâtira une nouvelle frontière entre lui et le monde, dans un « entre la vie et la mort », puis franchira la dernière limite possible à la fin du récit.

Sigismond étant physiquement là et toujours ailleurs, il semble léviter au-dessus des rues. Il est enfermé dans un cercle tragique qui se confond avec le temps du récit. Le rythme ralenti fait partie de la sensation irréelle de la rêverie, ce qui accentue la portée symbolique des gestes ou des pensées du personnage, qui deviennent alors des énigmes.

Il se réfugie dans sa bulle, c’est-à-dire dans son esprit, car c’est pour lui le seul endroit bien connu, le dernier espace encore vivable car imaginaire. Cet espace imaginaire est celui du possible, là où Sigismond peut encore envisager un avenir. La bulle protectrice ou du moins rassurante, est l’unique point de vue que l’on ait de l’histoire. Même les interventions du narrateur passent par le prisme d’un langage appartenant à Sigismond. Ainsi, l’auteur resserre au maximum la narration sur son personnage qui, esseulé dans un pays étranger, un univers étrange, devient le seul interlocuteur du lecteur. André Pieyre de Mandiargues veut donc enfermer le lecteur dans une relation exclusive avec Sigismond, celle-ci passant par les yeux.

En effet, plus que les paroles, ce sont les yeux du personnage qui nous perdent dans Barcelone. Car le rôle des yeux, des descriptions est paradoxalement de ne pas voir, de ne pas monter. Nous devons être simplement les témoins interloqués des agissements d’un homme détruit, attendant que l’envie de vivre soit surpassée par l’envie de mourir. Les seuls témoins, puisqu’il n’échangera que quelques mots durant son agonie.

La construction narrative de La marge passe par le silence de Sigismond. Ce silence, cette apparente passivité qui semble caractériser l’ensemble des personnages, donne l’impression qu’ils sont dirigés par des forces supérieures, qu’ils ne sont que des automates, ou plutôt des somnambules poussés les uns vers les autres, ne cherchant qu’à prolonger leur rêve.

Il faut tout de même atténuer ce propos car l’aspect étranger à lui-même qui caractérise Sigismond est contrebalancé par l’égocentrisme de ses actes. Il est en fait plus étranger au monde qu’à lui-même puisque dans sa bulle, échappant à la douleur qui semble constitutive de l’univers qui l’entoure.



André Pieyre de Mandiargues emploi un style très descriptif. Les multiples descriptions de Barcelone donnent au roman une atmosphère ensoleillée et assommante le jour, sale, colorée et bruyante la nuit. Mais comme nous l’avons vu plus haut ces descriptions souvent précises, restent aveugles. L’important n’est pas de faire voir mais de submerger le lecteur de détails qui ne donnent pas une réalité matérielle au récit, mais plutôt une « impression » des lieux et des situations, au sens impressionniste. C’est le style « pictural » d’André Pieyre de Mandiargues, fait de multiples touches signifiantes, qui permet de transmettre l’atmosphère fermée, nuageuse, et rêvée. Pour aller plus loin dans la comparaison de ces deux écritures que sont la prose et la peinture, on peut qualifier d’abstraites les descriptions de l’auteur. En effet, les mots s’étalent sur la feuille logiquement mais non dans un but figuratif, ils restent souvent des mots non associés à des images, qui n’ont de fonction que sonore, colorante ou évocatrice. L’auteur décrit à coups de regards, mais l’angle de vue ou le choix des détails expriment une pensée critique et ironique sur ce qu’il voit. Sigismond est notre guide mais il ne nous laisse voir que le mouvement, les ambiances et les couleurs, pas les images précises d’un paysage urbain classique. C’est pourquoi l’auteur s’attache tant aux détails qui ont une forte connotation symbolique comme la tour du monument à Christophe Colomb ou la bouteille de la même forme phallique. Dans ces cas précis, les objets ou les lieux sont des accès au rêve, au merveilleux, à la mémoire et à la mort. Ils acquièrent une présence qui pèse sur le récit comme autant de rappels du drame qui se joue en Sigismond.

L’acuité pour des détails insignifiants semble paradoxale. On attend de lui qu’il se pose de vraies questions, qu’il tire toutes les conséquences que la mort de sa femme entraîne. Mais, la logique de l’enfermement pousse Sigismond vers un ailleurs où seul compte le fait de ne pas ressentir la douleur. Cet espace fermé, nous le partageons avec lui durant tout le récit d’où cette impression de suffocation, de cercle vicieux ressenti.

Le thème de la « marge » est aussi dans la situation de Barcelone et de son peuple qui est en marge du monde, en marge du temps de l’histoire, sous le régime fasciste de Franco. En effet, les hommes peuplant la ville ne sont que des fantômes. On verra plus tard en quoi les femmes résistent à cette comparaison. L’auteur a choisi l’Espagne pour situer son action, car en 1967, c’est encore un pays figé dans le passé, n’ayant d’avenir que dans le rêve et l’imagination. C’est un peuple pauvre qui souffre de la présence des milices de Franco, perçues comme une force d’occupation (d’autant plus en Catalogne). Cette critique du régime plane au-dessus du récit, s’immisce dans la bulle de Sigismond pour le rattacher au réel, ici historique.



L’un des aspects les plus étonnants du récit reste le comportement de cet homme face à la mort de sa femme. C’est peut être ce qui inspire le plus de distance vis-à-vis de Sigismond.

Comment peut-il rester sur ses projets d’avant traumatisme? Comment peut-il ne pas s’inquiéter pour son fils ?

Pour comprendre ses réactions il faut accepter que ce n’est plus la raison qui mène le personnage. Le récit est un rêve éveillé provoqué par le choc de la nouvelle l’obligeant à fuir. Sigismond se cherche au plus profond des bas-fonds où il trouve le seul réconfort qu’il puisse encore admettre ou sentir, celui du contact physique, du fantasme.

Les femmes sont donc le réel moteur du récit. Elles sont le point de départ (Sergine) et le point d’arrivée (Juanita) de sa quête initiatique vers la mort. Les hommes n’apparaissent que comme des bêtes ( à part le vieillard résistant), arpentant les rues de Barcelone. Les femmes au contraire sont seules porteuses de sens et d’intérêt.



André Pieyre de Mandiargues soulève dans ce texte des questions aussi essentielles que : peut-on survivre à quelqu’un qu’on aime ? Jusqu’où va la puissance du rêve et de l’esprit ? Comment serait la vie sans espoir ?

Il y répond de façon poétique et elliptique, sans jamais rien expliquer, mais le constat final montre qu’on ne peut pas vivre sans espoir et que le rêve ne fait que retarder l’échéance de la mort. En effet, la rêverie, bulle protectrice que se confectionne Sigismond, est assaillie par les images de la mort, les souvenirs de souffrances ou de désirs inassouvis.

Dans La marge, l’auteur essaie de traduire la douleur d’une perte, les réactions d’un homme seul face à la mort, n’étant déjà plus tout à fait en vie. Mais il le fait de manière étonnante puisqu’en surface rien ne change chez Sigismond et dans le monde qui l’entoure : « Le ciel ne s’est pas assombri, l’air ne s’est pas rafraîchi, les chiens n’ont pas cessé de jouer sur les feuilles couleurs de zinc. »



Lucas, Année spéciale Édition/ Librairie






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