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14 juillet 2010 3 14 /07 /juillet /2010 07:00

Stasiuk-Fado.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Andrzej STASIUK
Fado

Christian Bourgois, 2009.




   

   

 

 

 

 

 

Assez peu connu et médiatisé en France, Andrzej Stasiuk, né en 1960 à Varsovie, est écrivain, poète, essayiste, critique littéraire et éditeur. En 1996, il fonde avec sa femme la maison d’édition Czarne , dont les publications, essentiellement de la littérature d'Europe centrale (parmi laquelle ses propres ouvrages) remportent de nombreux prix littéraires. Le parcours de ce « personnage » dont l’expérience de vie nourrit l’œuvre ponctue ses écrits. Militant pacifiste, il se lance dans l’écriture avec Mury Hebronu (« Les murs d'Hébron », non traduit en France), témoignage de deux années passées en prison pour désertion du service militaire. Puis il travaille  pour des journaux clandestins avant de s’installer dans un petit village des Carpates, dans les montagnes de Beskides à cheval sur la Pologne, la République Tchèque et la Slovaquie. Loin du monde, d’où il continue d’écrire et d’éditer.
Beskides-de-Silesie-1.jpg

Beskides de Silésie à Brenna (Pologne)

 

 

Fado s’ouvre sur l’autoroute : Stasiuk voyage en voiture ou autre véhicule motorisé, son terrain de prédilection étant l’Europe de l’Est depuis des années. A l’instar de ce premier chapitre, les autres ont pour titre un nom commun, un nom d’auteur ou de lieu. Car Fado n’est pas un récit de voyage à proprement parler. Il s’agit plutôt d’un recueil de notes et de réflexions, issues des voyages, lectures, souvenirs et aventures quotidiennes de l’auteur. D’un voyage à travers une Europe de l’Est en perdition et en devenir, à travers le temps qui passe et nous interroge sur nos passés et nos futurs propres et communs.


Mais pourquoi un tel titre ?
   

Le fado, forme musicale typiquement portugaise connue pour sa tristesse profonde, est le chant du passé perdu et de l’avenir incertain. On comprend alors mieux le choix de ce titre par Stasiuk, chantre de l’Europe de l’Est dans sa folie et sa douceur de vivre évanescentes comme dans son futur flou. Il le dit lui-même, d’ailleurs :

« Une voix de femme sortait de la radio. Alors que nous arrivions en ville, j’ai soudain compris que ce chant était un fado portugais. Il y a des coïncidences qui ressemblent à des plans compliqués.
   
    La mélancolie de la musique s’est mêlée à celle de la ville, et une image restera à jamais gravée dans ma mémoire : des maisons grises peu élevées, le chaos des rues, le ciel sans nuages, la nuée bleue au-dessus des eaux du lac et la voix grave de la chanteuse, pleine de tristesse inquiète. Je me suis dit alors que le Portugal ressemblait en un certain sens à l’Albanie, située également à la marge des terres, à la marge du continent, au bout du monde. Les deux pays mènent une existence quelque peu irréelle en dehors du cours de l’histoire et des événements. Le Portugal peut tout au plus rêver de sa gloire passée, l’Albanie ne peut qu’aspirer à l’accomplissement que lui apportera un avenir indéterminé. »



Ecouter un fado ici.

 

Fado nous offre un véritable panorama d’une Europe de l’Est belle et distinguée comme moderne et délabrée. Les vieux Albanais sur la Promenade le dimanche semblent tout droit sortis d’un film des années 30, quand les jeunes se perdant dans l’ivresse des alcools et mirages occidentaux font penser à un mauvais film de série B. La beauté des paysages trouve son pendant dans la saleté brouillonne des villes. Cette « zone de population mixte » voit aussi l’expression de fiertés nationales et de mépris de l’autre, que l’auteur condamne et questionne. À la frontière, tandis que les « chiens internationalistes » vont uriner sans gêne d’un immeuble à l’autre, des marchandes ukrainiennes dont le bus est arrêté et désinfecté par les douaniers roumains attendent en mangeant que le temps passe, c’est-à-dire que le montant du bakchich descende pour passer. Les relations des pays et des peuples est-européens entre eux sont abordées avec humour – le cas du Monténégro qui, « malgré tout son amour [pour la Russie], a adopté l’euro au lieu du rouble » – mais aussi gravité – les cimetières de guerre abandonnés et ces morts stupides, à travers deux chapitres.

« Un homme endormi est-il hongrois ? Ou tzigane ? Est-il polonais ? Je sirote une Kelt dans une bouteille d’origine, et vraiment je me pose la question. »

« Les Carpates appartiennent à quatre voire cinq pays, mais en même temps, elles n’appartiennent à personne. »

Ces questions d’identité et d’appartenance sont au cœur des problématiques actuelles. Face au manque de confiance de l’Europe de l’Est en elle-même (« nous ne croyons pas en nous-mêmes ni à l’avenir »), l’ombre de l’Europe de l’Ouest qui manque de considération pour sa voisine et sœur gagne du terrain. Cette grande Europe fédératrice est aussi porteuse de société de consommation et de capitalisme oppressant : on se met à courir après le temps, on s’habille à la mode occidentale, on écoute de la musique américaine, on est confronté paradoxalement à l’absence de perspectives d’avenir. Les vides spécifiques laissés par des décennies de communisme sont au final comblés par l’arrivée fracassante de l’Europe de l’Ouest. Et la disparition de cette diversité nous ramène à la réalité, à notre réalité, ainsi que le dit très bien François Bon :

 

« Et les conflits du monde : non pas le leur, après tout c’est leur problème. Non, c’est bien les signes du nôtre, musique, consommation, travail qui débarquent. Sauf que soudain c’est toute notre identité qui est mise sur le vide : c’est sur nous-mêmes qu’on réfléchit. » (Tiers Livre)

À partir de cette évocation du passé et du présent, la question se pose de l’avenir de ce continent, de la possibilité et des modalités d’une union Europe Est/Ouest, eu égard aux évolutions historiques divergentes. Si Stasiuk craint l’uniformisation et la disparition de l’Est face à l’Ouest, il se prend aussi à imaginer le contraire dans un passage très drôle : la « parodie comme moyen de survie » parfois s’impose. Enfin, il émet une autre hypothèse :

 

« Voici peut-être quel sera l’avenir : nos patries, nos pays disparaîtront en tant que points de référence spirituels et culturels. […] Il est très possible que ce soit justement de cette façon que l’Ouest s’unifiera enfin avec l’Est. Le déracinement des migrants de l’esprit donnera naissance aux racines communes ».

Dans cette phase de transition et de tâtonnements, le temps tient toute son importance. L’Europe de l’Est vit sur deux temps : l’ancien, celui des magouilles, de l’à-peu-près, de la lenteur, et le moderne, pressé, chargé de nouveaux comportements et usages. Le recueil lui-même est marqué par le temps, le souvenir. L’évocation de sa fille qu’il voit grandir ramène l’auteur à ses souvenirs d’enfance, le mène à des réflexions sur le rapport aux objets et au temps, sur cette intemporalité et ce calme vécus autrefois, sur cette permanence des choses et leur immuabilité.


En contrepoids, tout au long du récit et hors du temps, les Tsiganes. Les Tsiganes qui surgissent dans l’ouvrage comme ils sont apparus à l’auteur : dans une lumière aveuglante, sur la route. Les Tsiganes, qui viennent « des profondeurs du passé par un raccourci et se sent[ent] très bien dans le présent », le laissant « s’écouler à côté d’eux ». Les Tsiganes, dont les statistiques indiquent qu’ils seront en Slovaquie plus nombreux que les Slovaques d’ici quelques années. Et si Stasiuk les évoque affectueusement, c’est peut-être justement parce qu’ils portent ce détachement du temps, cet intérêt de vie purement pratique et pas économique, cette liberté qui caractérisaient l’Europe de l’Est et dont il craint et voit la disparition.


Tsiganes-Roumanie.jpgTsiganes en Roumanie

 

Tout cela, Andrzej Stasiuk l’aborde de sa belle écriture, avant tout visuelle, photographique, mais qui sollicite aussi nos autres sens. Ses mots donnent à voir,  mais aussi à sentir, les odeurs, la chaleur, le froid, les atmosphères : un parking boueux sous un ciel gris, l’entrée dans Belgrade, les montagnes embrumées au lever du jour, le couloir d’un hôtel, une station-service sous le soleil matinal, l’étable de ses grands-parents.

« J’entrais dans l’étable et refermais soigneusement la porte de bois brut. L’intérieur était plongé dans la pénombre. L’étable avait un toit de chaume et il y faisait frais même les jours de canicule. Des rais de lumière oblique passaient entre les planches du bâti. Une poussière dorée y virevoltait. En m’avançant dans l’espace obscur, je brisais l’une après l’autre des surfaces tremblantes de lumière qui se reformaient immédiatement après mon passage. Cela sentait le blé et le foin. Les poules grattaient le sol jonché de tiges à la recherche de graines. Un chat guettait une souris. Des moineaux s’étaient posés sur les poutres, sous le toit, et attendaient que le chat disparaisse pour se joindre aux poules. » 

Son écriture est aussi poétique et rythmée : aux descriptions poussées de lieux et de gens – la gare de Stroze – répondent des énumérations ou des phrases courtes, fortes, dont l’économie de mots sert l’idée qui veut être passée.

« Roues de vélo, chambres à air, pneus, cartons de friandises, baluchons, grosses boîtes de conserve, barils de lessive et sacs d’on ne sait quoi s’entassaient jusqu’au plafond. »

« C’est la Roumanie. Un pays qui semble étonné par sa propre existence. »


Enfin, l’intertextualité est omniprésente et nourrit sa réflexion : on recense plus d’une dizaine d’auteurs cités, d’aires linguistiques et culturelles différentes, parfois juste nommés, d’autres fois cités, à hauteur d’une courte phrase ou d’un extrait long de plusieurs pages. La passion de Stasiuk pour la littérature est-européenne occasionne des voyages : il se rend à Belgrade pour un colloque sur l’écrivain serbe Danilo Kis ou en Transylvanie roumaine dans le village natal d’Emil Cioran, « philosophe roumain éminemment ironique et caustique ».
   

Car pour Stasiuk, si « voyager signifie vivre », « rouler, ce n’est rien » face au travail d’écriture, qui permet de se remémorer toujours, de tout recommencer. Pour ce chantre de cet « on the road slave », attaché à ce bout de terre qu’il nous donne envie de connaître mieux, c’est l’importance de la mémoire qui motive l’écriture : « Je décris tout ça parce que personne d’autre ne le fera ».

Europe-de-l-EST.jpg 


Élodie, A.S. Bib.-Méd.-Pat.

 


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commentaires

philippe 22/12/2015 11:39

Article génial ! Pas facile de trouver des blogs qui parlent et surtout qui comprennent la portée des oeuvres de Stasiuk. Merci !

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