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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 12:30

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Andrzej STASIUK
L’Hiver
titre original :
Zima, publié en 2001
traduit du polonais
par Maryla Laurent
illustrations de Kamil Targosz
éditions Noir sur Blanc, 2007


 

 

 

 

 

 

Andrzej Stasiuk

Né en 1960 à Varsovie, c’est un écrivain, poète et critique littéraire polonais. Son premier roman, Mury Hebronu (Les Murs d’Hébron, non traduit en français) est inspiré de son expérience carcérale, qu’il vécut après avoir refusé de faire son service militaire et avoir déserté. Il travaille ensuite pour des journaux clandestins avant de se réfugier dans un hameau près de la Slovaquie. Ses écrits se situent entre fiction et reportage ; il y décrit la Pologne comme un monde déglingué par des décennies de communisme. 

En 1994, il est récompensé par le prestigieux prix de la Fondation culturelle de Pologne. L’année d’après, il obtient un nouveau prix polonais prestigieux avant de recevoir en 2005 le Prix Niké, l’équivalent en Pologne du prix Goncourt.


Avec sa femme, Monika Sznajderman, il a créé en 1996 les éditions Wydawinctow Czarne.



Les nouvelles

Le recueil se compose de cinq nouvelles d’une quinzaine de pages chacune :

  • « Pawel »
  • « Mietek »
  • « Grzesiek »
  • « Paris-London-New York »
  • « L’Hiver »




Le point commun de ces nouvelles, ce sont avant tout les personnages, assez semblables : tous de petites gens qui vivent de peu et se contentent de ce qu’ils ont. Ce sont des êtres passifs, un brin nostalgiques, spectateurs de leur propre vie, attachés à leur « ici et maintenant ». Le style très lent, très contemplatif et l’ambiance qui se dégage des textes constitue aussi un aspect similaire de ces cinq nouvelles.


Enfin, dans chacune des nouvelles, on sent un occidentalisme latent mais de plus en plus présent, souvent évoqué (ainsi, Pawel commande un « Pepsi-Cola » à un bar, des « Samsung » sont évoqués dans la troisième nouvelle, il est question de Michael Jackson dans « l’Hiver », etc.).

Les trois premières nouvelles portent les noms de leur protagoniste, Pawel, Mietek et Grzesiek. Dans le premier texte, Pawel, déambule dans le village et observe les marchandises sans jamais rien acheter, les offres d’emploi sans jamais y répondre, les petites annonces sans y avoir recours...

 

« Pawel se promène entre les meubles, il touche leur recouvrement, s’assied sur les canapés, apprécie la profondeur confortable des fauteuils et tourne son visage vers le soleil, les yeux mi-clos. Sous ses doigts, il sent le crissement subtil du similicuir. Les eaux vertes de la rivière Ropa clapotent non loin de là et Pawel a l’impression fugace de savourer des vacances lointaines. Une étincelle d’espoir apparaît alors dans l’œil du vendeur.

— Vous voulez l’acheter ? demande-t-il.

Pawel ouvre les yeux, il sourit et répond :

— Qui irait acheter un objet aussi grand sur un coup de tête ? » (page 11)

 

 

 Mietek rêve de partir rejoindre son frère à Katowice mais chaque jour, il ne va pas plus loin que le troquet du coin.Il sait au fond qu’il ne verra jamais la Silésie, même si sa maisonnette s’effrite et rouille dans « un monde qui se meurt ».

 

« Dehors, le vent raye l’obscurité de marques transversales. Mietek remonte son col. Aucun véhicule n’arrive par la droite, aussi tourne-t-il le dos aux bourrasques et se met-il à marcher vers le sud. » (page 41)

 

Quant à Grzesiek, perdu dans ses réflexions sur la surconsommation, il traverse la montagne pour vendre sa voiture. Dans la quatrième nouvelle, « Paris – London – New York », Heiniek est un vendeur de vêtements d’occasion qui invite ses clientes à voyager à travers les étiquettes de ses marchandises. Enfin, dans le dernier récit, « L’Hiver », les habitants d’un village attendent la déneigeuse pendant que l’hiver, son froid et ses congères prennent peu à peu possession des lieux.

Les nouvelles sont narrées à la troisième personne du singulier ; pourtant, l’on retrouve à chaque fois quelques courtes interventions du « je » sans que l’on sache jamais si c’est un narrateur fictif ou Stasiuk lui-même qui prend la parole ─ sans doute un peu des deux, d’ailleurs.

 

« Notre région commence à faire penser à une maquette de l’éternité. Les formes deviennent idéales, les différences s’estompent, les températures s’égalisent [...]. Les chiens vont et viennent sur le chemin tracé dans la neige. Je rêve de désordre, de bordel, de chaos. » (page 79)

 

 

 

Le recueil

C’est un recueil assez particulier, lent dans son rythme et son développement, comme une image figée par le froid hivernal. Le style de Stasiuk est dense, il enchaîne de longues phrases énumératives ou descriptives, plus tournées vers la contemplation que le geste, l’action, le mouvement. Les personnages sont passifs, portés à une réflexion figée sur les objets ou les êtres. On ressent, à travers leur introspection, une certaines nostalgie tout au long du receuil. Cette passivité d’écriture finit par créer une ambiance brumeuse, maussade qui donne une véritable impression d’immobilité totale sans jamais tomber, malgré tout, dans une atmosphère sinistre ou désespérante. C’est très subtil, posé par petites touches tout au long des textes et appuyé par le choix des phrases qui traînent en longueur comme traînerait la brume un matin d’hiver avant que le soleil ne perce à travers les nuages. Du coup, les nouvelles sont finalement très poétique, très imagées. On sent le froid et la neige, on partage la fatigue et la lassitude des personnages, on se repose en même temps qu’eux au bar principal ou au coin d’une cheminée. Plus que des nouvelles au sens propre du terme (des histoires courtes, brèves, avec une histoire à chute racontée), les textes sont semblables à des tableaux figés.

 

« Une grosse neige est tombée cinq jours durant. Les clôtures et les routes ont disparu. Les hommes creusent des tunnels autour de leur maison. D’épais coussins blancs coiffent les faîtages. Et, venant des profondeurs du monde, le vent souffle et souffle, et souffle encore. Il file, il court, il se hérisse. Il forme des festons, des crêtes et des vagues. Dans les maisons, les fumeurs comptent les cigarettes qui leur restent et attendent que quelqu’un se décide à sortir le premier pour tracer un chemin. […] Le relief devient de plus en plus lisse, il espère parvenir à une forme idéale aux bords arrondis. » (page 73)

 

Et en toile de fond de ces cinq textes, au-delà des hommes, de leur histoire ou du temps qui se fige, l’on trouve un regard critique sur la société actuelle, mais toujours avec cette passivité singulière que Stasiuk maîtrise si bien. D’ailleurs, cette critique se présente plus sous forme de nostalgie du temps écoulé que de critique virulente et agressive.

 

« Désormais, tout se déroule comme lors d’une guerre silencieuse, le front est invisible. Rien ne se passe en apparence, tout est paisible, mais tant de choses sont abandonnées que c’est comme si les gens filaient à tombeau ouvert. Aucun objet n’a le temps de vieillir, il meurt en deux temps trois mouvements. Il est d’abord tout neuf puis, tout d’un coup, il n’est plus bon à rien. Le néant traverse les choses : les briquets vides, les stylos vides, les bouteilles vides, les boîtes vides, mais aussi les ampoules, les piles, les boîtiers des Akai et des Funai privés de leurs entrailles électroniques, les téléviseurs où tout mouvement a cessé, les machines à laver blanches où plus rien ne tournera jamais, et les radios au silence de plomb, les armoires vides et les tiroirs sans aucune odeur, les Sony et les Sanyo morts d’une crise cardiaque électronique, les ballons crevés, les poupées délaissées, les ours en peluche trahis, les gobelets en plastiques qui n’ont vécu que le temps d’une bière […]. Tout cela s’apparente à ce que laisse derrière elle une armée en débandade parce qu’elle a perdu et qu’elle panique […] » (« Grzesiek », pages 55-56)

 

Finalement, ce recueil a surtout une dimension picturale. Une pause dans un monde en perpétuel mouvement. Pause que l’on prend plaisir à savourer au coin du feu tandis qu’au dehors, le vent et la neige cognent aux fenêtres.


Maëlle, 1ère année édition-librairie.

 

 

Andrzej STASIUK sur LITTEXPRESS

 

 

Stasiuk Fado

 

 

 

 

 

 Article d'Élodie sur Fado.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Maëlle - dans Nouvelle
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commentaires

philippe 22/12/2015 11:36

Stasiuk est un écrivain original et de premier ordre. Et un vrai humaniste européen. Belle chronique, même si je ne la découvre qu'aujourd'hui...

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